International, Politique et Social

L’avenir dans une pièce sombre, sous l’ombre de la guerre en Iran

3 mars 2026 

Siyavash Shahabi pour Vialigiablu.it

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Après Dey (Dey dans le calendrier iranien correspond approximativement à la période allant de fin décembre à mi-janvier), l’avenir en Iran ne ressemble plus à une « planification ». Il ne ressemble pas non plus à l’espoir classique, celui qui sourit de loin et promet que si vous êtes patient, tout s’arrangera. L’avenir ressemble davantage à une marche dans une pièce sombre : vous savez où se trouve la sortie, mais vous ne trouvez pas la poignée de la porte. La guerre a ajouté une dimension physique à cette obscurité, sous la forme de sirènes et d’informations faisant état des bombardements des infrastructures.

Dey a été un tournant pour la société iranienne. Les 8 et 9 janvier 2026 n’ont pas seulement été des jours de meurtres dans les rues. Ils ont marqué l’effondrement d’un plafond commun : l’illusion que la violence étatique a des limites. Après cela, une phrase simple mais lourde de sens s’est installée dans de nombreux esprits : on ne peut pas revenir « en arrière ». Cette phrase a mis en marche la machine qui produit l’avenir.

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Mais la guerre a poussé cette machine dans une nouvelle phase. La société n’est pas encore sortie du deuil et de la colère de Dey, et elle est confrontée à un État qui, pendant des années, a construit un monopole sur la « réalité » par la répression et le mensonge, divisant la population entre les initiés et les exclus. Dans cette situation, l’avenir n’est pas un rêve. Il devient une urgence, une question quotidienne de survie et une lutte constante pour l’autonomie : les gens peuvent-ils jouer un rôle ou seront-ils réduits à des pions sur l’échiquier de quelqu’un d’autre ?

Pour comprendre ce moment, deux questions doivent être séparées, et le fait de les séparer est en soi un acte politique.

D’un côté, il y a la question de la liberté et des droits humains en Iran : le conflit entre la société et la République islamique sur la sécurité, la vie quotidienne et le droit de s’organiser.

De l’autre côté, il y a le dossier nucléaire et balistique, et la confrontation géopolitique plus large qui, depuis des années, est le principal point de tension entre l’Iran et l’Occident. L’expérience montre que tant que l’Iran ne fera pas partie du camp sécuritaire occidental, ce dossier restera à l’ordre du jour des États puissants.

C’est précisément en ne séparant pas ces deux questions que le traumatisme collectif iranien est pris pour cible : comme si toute personne opposée à la République islamique devait également se réjouir de la guerre, et toute personne opposée à la guerre devait se ranger sous la bannière de la République islamique. Cette dichotomie est un piège.

Le deuil, en ce moment, est peut-être le seul point commun qui puisse encore rassembler les gens et transformer une foule en une nation. Mais le chagrin d’aujourd’hui est multiple. Il y a le chagrin de Dey. Il y a le chagrin des maisons, des hôpitaux et des écoles bombardés. Et il y a la colère contre un gouvernement qui a poussé la société au bord du gouffre, et contre les puissances qui traitent les vies humaines comme un « coût nécessaire » dans leurs calculs de sécurité.

C’est là que se révèle la logique morale perverse. Pendant des années, le meurtre de manifestants a été dissimulé derrière des étiquettes toutes faites telles que « complot », et au lieu de nommer le meurtrier, on a blâmé la victime. Aujourd’hui, lorsqu’une figure du pouvoir brûle dans les flammes de la guerre, la même atmosphère évoque soudainement « le droit à la vie du peuple iranien ». Comme si le droit à la vie était conditionnel : si vous correspondez au discours du pouvoir, vous comptez comme un être humain ; si vous ne correspondez pas, vous êtes soit un agent, soit un coût inévitable. La guerre renforce cette classification car, pour faire avancer ses projets, elle a besoin de deux types de victimes : les « bonnes victimes » pour justifier l’intervention, et les « mauvaises victimes » pour justifier le silence.

Pendant ce temps, les débats sur le « droit international » se sont intensifiés. Mais dès le départ, ce droit a été rédigé pour gérer la concurrence entre les États, et non pour sauver des vies. Pour les faibles, c’est un fouet ; pour les puissants, une vitrine. Sans force sociale et sans véritable équilibre des pouvoirs, ces mots ne sont que pure décoration.

La guerre avance avec des missiles, pas avec des déclarations. Ces jours-ci, une question lancinante occupe l’esprit de beaucoup : de quel moyen réel disposons-nous pour mettre fin à ce processus ? Les slogans tout faits et les déclarations enflammées peuvent libérer la colère pendant quelques heures, mais ils ne font pas revenir les avions. Lorsque la politique est séparée de l’organisation et du pouvoir social, elle devient un rituel verbal. Les guerres prennent fin lorsque l’équilibre des pouvoirs change, et seuls des individus organisés peuvent changer cet équilibre.

Dans le même temps, la guerre a mis en évidence une nouvelle forme de pression sociale. Outre les plaintes quotidiennes concernant la hausse des prix des denrées alimentaires, un nouvel élément est soudainement apparu dans les fils d’actualité des gens : le « sac à dos d’urgence en cas de guerre », contenant de l’eau et de la nourriture pour quelques jours, une lampe de poche, une batterie externe et des médicaments. Cette image n’est pas seulement le reflet de la peur, elle est le miroir de la société.

D’un côté, il y a ceux qui parlent de pain, de riz et d’eau, calculant comment survivre dans un contexte d’inflation.

De l’autre, il y a ceux qui écrivent sur les coupures d’Internet ou les départs des villes, élaborant des plans pour partir. Si la guerre se poursuit, elle écrasera d’abord – et le plus durement – ceux-là mêmes qui vivent déjà avec le calcul douloureux de rester en vie.

C’est là que l’imaginaire collectif du futur passe d’un horizon lointain à « après la frontière ». Après Dey, beaucoup ont senti que les anciennes règles ne fonctionnaient plus. La guerre intensifie ce sentiment : l’avenir doit soit compenser, soit se venger, soit apporter une libération immédiate. Et c’est là que le risque de sombrer dans la haine et la polarisation aveugle grandit. La guerre civile ne commence pas nécessairement par une déclaration officielle. Elle commence parfois par la rupture des liens et l’effondrement de la confiance fondamentale.

À cette urgence immédiate s’oppose un autre type d’imaginaire : l’obscurité sans fin. Beaucoup de gens se sentent pris au piège dans un cycle qui se reproduit depuis des décennies, et qui chaque fois se montre plus violent. Deux réactions émergent alors simultanément : un désespoir froid, « au final, c’est toujours la même chose », et un radicalisme nerveux, « alors il faut tout détruire d’un coup ». Ces deux réactions semblent opposées, mais elles proviennent de la même racine : l’incrédulité envers les voies intermédiaires. La guerre aggrave cette situation et éloigne la politique de la construction pour la pousser vers l’attente.

Dans cet écart, l’imagination de « l’endurance du pays » s’est renforcée : la possibilité que la vie continue. La liberté et la forme de gouvernement sont importantes, mais en tant que moyens permettant à la société de fonctionner, afin qu’il y ait de l’eau, des soins de santé, de l’éducation et un moyen de sortir de l’effondrement. La guerre touche précisément ce point. Détruire les infrastructures, c’est couper les fils de la vie. C’est pourquoi l’avenir semble aujourd’hui être une fenêtre étroite : s’il se referme, la société deviendra plus faible, plus en colère et plus susceptible d’exploser.

C’est ce que certains ont appelé « la défaite de l’Iran ». Le premier jour de la guerre, la mort du dirigeant et de quelques autres responsables a suscité la joie chez certains et le deuil chez d’autres, traçant une nouvelle ligne dans l’identité iranienne. La joie suscitée par la mort d’une personne qui symbolisait des décennies de répression et de massacres est compréhensible pour des millions de personnes, mais cette joie n’est pas nécessairement une promesse d’avenir ; c’est un moment. Le danger est le suivant : si l’effondrement des piliers de la répression ne résulte pas d’une action de la société, mais d’un bombardement extérieur, il peut en résulter une défaite collective, un pays meurtri, des infrastructures détruites et une mémoire contaminée par la dépendance et la politique par procuration. Dans une guerre, c’est un pays qui est vaincu, pas seulement un régime.

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Alors, quel est le problème principal ?

Le but n’est pas que les gens s’attachent émotionnellement aux structures de répression. Le but est que la société, même pendant une transition, a toujours besoin d’un pays. Une attaque militaire ne touche pas seulement quelques commandants et salles de guerre ; elle touche aussi les hôpitaux, le réseau électrique, les systèmes d’approvisionnement en eau et les entrepôts de médicaments. Le coût de la destruction est payé par la société dans son ensemble, et non par quelques criminels. Ce que la société veut vraiment, c’est changer le fonctionnement de ces structures, et non détruire le pays. Oui, le CGRI, en tant que bras répressif et machine à piller, doit être démantelé. Mais il s’agit là d’une exigence interne, et non d’un permis pour bombarder. L’alternative à une doctrine agressive devrait être une structure défensive qui garantisse la sécurité des personnes, et non des projets régionaux et des slogans éliminateurs. La guerre extérieure a l’effet inverse : elle nuit à la capacité défensive, déstabilise le pays et, au mieux, produit des dirigeants plus obéissants.

Cette situation pousse l’imagination du futur vers deux tentations : le sauveur et la règle. Une société blessée cherche une poignée de porte. Une partie de cette poignée est le fantasme d’un sauveur : une figure, un axe, quelqu’un qui « règle tout ». La guerre renforce ce désir car elle augmente l’urgence et diminue la patience sociale. La deuxième forme est le fantasme de la règle : le pouvoir doit être restreint, et non vénéré ; un mécanisme est nécessaire pour que le pouvoir ne puisse plus se transformer en une machine d’élimination et de répression. Cette imagination est plus lente et plus difficile, mais c’est la seule façon d’instaurer un minimum de confiance.

Il est impossible de gouverner sans société. En fin de compte, l’avenir se résume à une seule mesure : l’action. Une simple métaphore quotidienne peut nous aider à comprendre cela. Dans la culture iranienne, on dit qu’il faut « couper la pastèque ». Aucun vendeur ne vous donne une tranche gratuite avant que vous n’achetiez, afin que vous puissiez décider en toute tranquillité. La politique, c’est pareil. Vous ne pouvez pas contrôler l’avenir de l’extérieur et seulement ensuite y entrer. Certaines choses ne deviennent claires qu’au moment de l’action. C’est pourquoi il est important de rester dans la lutte et de construire de véritables réseaux : des réseaux d’empathie, de conversation et d’organisation. Sans ces réseaux, tout changement au sommet peut reproduire les mêmes relations de domination sous une nouvelle forme.

Il faut affronter une autre illusion : l’idée que la transition se fait d’elle-même et que nous ne sommes que des spectateurs. La guerre se nourrit de cette illusion. Elle dit à la société : restez chez vous, nous allons finir le travail, puis vous pourrez venir. Mais si l’action collective est supprimée, tout résultat est voué à l’échec, car les gens passent du statut de sujets politiques à celui d’objets de gestion. Et si la société, sous la pression de la guerre et de la répression, tombe dans une culture de l’insulte et transforme les gens en objets, alors même la fin de la guerre pourrait devenir le début d’un nouveau chaos. La relation entre le deuil de Dey et la guerre d’aujourd’hui est la relation entre la mémoire et la survie. Si le chagrin se transforme uniquement en tristesse, il vous épuise. S’il se transforme en haine, il brûle. Mais s’il se transforme en mémoire et en organisation, il peut ouvrir une voie. L’avenir qui naîtra de ce moment doit être capable de transformer le deuil en mémoire, la colère en organisation, l’urgence en règles et la haine en justice. Cela ne peut se construire avec des slogans, ni avec des bombardements. Cela se construit avec la société. Une société prise entre deux feux, si elle ne peut conserver son propre pouvoir d’action, peut traverser l’ obscurité pour ouvrir la porte d’une autre pièce obscure, sous une forme différente.

(Photo : @Vahid)

Traduction ML

https://www.valigiablu.it/iran-war-society