Idées et Sociétés, Politique et Social

Quelques objections à Johann Chapoutot sur le front unique antifasciste

par Jean Batou, | 2 Mar. 2026 | pour MARX 21

Dans une interview récente accordée à L’Actu en vidéo de L’Humanité, l’historien Johann Choupoutot, dont je partage une grande partie des analyses, me semble aller un peu vite en besogne, lorsqu’il considère que « l’historiographie trotskyste » se serait « mise d’accord » avec l’historiographie de droite pour nier les responsabilités monstrueuses du SPD dans la division du mouvement ouvrier allemand (à partir de la minute 15:18 de la vidéo ci-dessous).

Pourtant, Trotsky n’a eu de cesse de dénoncer la social-démocratie depuis son vote des crédits de guerre d’août 1914. En janvier 1932, il écrit ainsi :

Si la social-démocratie n’avait pas mené une politique de trahison de classe, Hitler, sans parler du fait qu’il n’aurait jamais acquis la force qu’il a aujourd’hui, se serait accroché au gouvernement de Brüning comme à une bouée de sauvetage (Œuvres, janvier 1932)

Avec Lénine, il avait bien compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer les trahisons de la social-démocratie. Encore fallait-il se montrer capable d’unifier la classe ouvrière dans sa lutte contre la bourgeoisie et le fascisme. C’est ce que s’efforçait de faire l’opposition de gauche communiste, qu’animait son fils, Léon Sedov, en Allemagne, au début des années 1930. Elle se battait ainsi pour que le KPD adopte une politique communiste de front unique contre la montée du nazisme.

Pourquoi ? Parce que la majorité des travailleurs allemands se méfiait des divisions et faisait encore confiance aux directions du SPD et des syndicats sociaux-démocrates. Or, la seule façon de les démasquer par des faits (et non par des phrases), c’était de leur proposer l’unité dans l’action pour la défense de leurs intérêts face au patronat, aux autorités et aux nazis.

Il s’agissait bien sûr d’un appel au front unique du sommet à la base, tandis que le KPD en proposait une caricature : « le front unique à la base ». Il se contentait ainsi au mieux, quand il ne les dénonçait pas, d’appeler les travailleurs sociaux-démocrates à se détourner de leurs directions « traîtres » pour rejoindre les communistes dans l’action. Cela revenait à vider la politique du front unique de son sens.

La volonté de front unitaire sous la bannière rouge de la lutte de classe est plus forte que ce vent de scission qui plane sur les réformistes. Sportifs ouvriers, votez pour la liste 4 ! On voit sur la caricature ci-dessus C. Gellert et F. Wildung, les dirigeants du sport ouvrier social-démocrate, faire la moue devant la masse unie des sportifs communistes (reconnaissables à l’initiale du club de Fichte), répondant au « front de l’union contre le fascisme » lancé par le KPD et avançant comme un seul homme derrière le drapeau rouge, la faucille et le marteau. 

LA POLITIQUE DU FRONT UNIQUE

Le Parti communiste allemand avait conçu très tôt une politique adaptée à sa position minoritaire au sein du mouvement ouvrier dans une période de reflux de la montée révolutionnaire. Dès janvier 1921, il adressait une lettre ouverte publique aux directions de toutes les organisations ouvrières — politiques et syndicales — pour les appeler à des actions communes en défense du niveau de vie des travailleurs, pour leur auto-défense armée et pour la libération des prisonniers politiques. Cette initiative avait eu un grand écho dans les syndicats et les entreprises.                                     

Sur la question du front unique et de sa mise en œuvre,
voir en particulier les pages 203-11, 215-33, 236-39,
241-43, 246-48, 249-52, 254-58, 261-62.

Une telle innovation tactique avait provoqué d’abord de fortes oppositions au sein du Parti allemand et à la tête de l’Internationale communiste. À contre-courant, Lénine l’avait défendue comme « une initiative politique modèle ». Elle finira par être adoptée, après d’âpres débats, par le IIIe (juin-juillet 1921), et surtout par le IVe Congrès de l’IC (novembre-décembre 1922). C’était la politique du « front unique ouvrier ».

Les communistes italiens l’ont ignorée dans la lutte contre le fascisme, refusant de participer au large mouvement populaire antifasciste des Arditi del popolo, parce qu’il n’était pas communiste, alors qu’il comptait une vingtaine de milliers de membres à l’été 1921. Cette erreur tragique sera vertement critiquée dans une lettre de l’IC au Parti italien, probablement rédigée par Boukharine, à la fin de l’année 1921. 


Les communistes avaient donc une méthode pour appeler à l’unité contre l’ennemi de classe, a fortiori, contre les bandes fascistes : maintenir leur organisation propre et leur droit de critique, mais inviter systématiquement toutes les organisations ouvrières à lutter ensemble. La politique du front unique sera pourtant abandonnée après la mort de Lénine, dès le Ve Congrès de l’IC (juin-juillet 1924). 

De façon explicite, le 4 octobre de la même année, au présidium de l’exécutif de l’IC, prenant appui sur un discours de Staline du 20 septembre, le président de l’IC, Grigori Zinoviev, commencera à défendre que la social-démocratie était devenue « une aile du fascisme », une « théorie » aux conséquences tragiques… 

Un exemple précis. L’appel du KPD du 25 avril 1932 : « Nous sommes prêts à combattre ensemble avec chaque organisation dans laquelle les travailleurs sont rassemblés, et qui veulent réellement mener le combat contre les baisses de salaire ». La formulation est ambiguë et Johann Chapoutot a voulu y voir la preuve que les communistes allemands avaient effectivement mené une politique de de front unique de la base au sommet envers les directions sociales-démocrates.

Pourtant, le secrétariat du KPD lui-même ne tardera pas à dissiper tout malentendu par rapport à son appel du 25 avril 1932. Le 14 juillet de la même année, il expliquera qu’il a été mal interprété par certains, mais qu’il ne proposait aucune discussion en vue d’une action commune avec les directions sociales-démocrates, ceci en dépit « des aspirations des masses, aujourd’hui disponibles pour une unité à tout prix » [1].

Chapoutot, qui fournit par ailleurs des informations précieuses sur le ralliement des élites allemandes au fascisme, se trompe factuellement, lorsqu’il prétend que « les communistes proposaient l’alliance, non seulement à la base mais aussi au sommet » à la social-démocratie allemande (minute 13:15–13:20 – vidéo ci-dessous) et qu’il mentionne justement l’appel du 25 avril à l’appui de cette thèse (minute 18:46–19:11).

https://youtube.com/watch?v=q1NLMCm4WGo%3Ffeature%3Doembed

Il tend aussi, me semble-t-il,  à minimiser l’importance cruciale de ce front uni du mouvement ouvrier en concluant: « Quand bien même les marxistes auraient-ils été majoritaires et unis, jamais… jamais… le président Hindenburg n’aurait appelé un chancelier social-démocrate au pouvoir » (minute 19.41-19:52). Or, Trotsky répond précisément à cet argument:

Les sociaux-démocrates, alliés aux communistes, ne pourraient pas s’emparer du pouvoir. […] La social-démocratie et le Parti communiste ont à eux deux environ 40 % des voix, sans tenir compte du fait que les trahisons de la social-démocratie et les erreurs du Parti communiste rejettent des millions d’ouvriers dans le camp de l’indifférence ou même dans celui du national-socialisme. Le seul fait pour ces deux partis de mener des actions communes accroîtrait considérablement la force politique du prolétariat, tout en offrant de nouvelles perspectives aux masses. (Œuvres, janvier 1932)

En effet, le potentiel d’un large front social du monde du travail et des classes populaires agissant au coude à coude peut défier les arithmétiques politiciennes les plus subtiles. Nous avons pu nous en rendre compte récemment en France, au printemps 2025, lorsque les résultats des listes du Nouveau front populaire ont donné tort à tous les instituts de sondage. Pourtant, il ne s’agissait que d’un front électoral…

Les ravages de la « théorie du social-fascisme »

Le terme « social-fasciste » a été banalisé par le VIe Congrès de l’IC (juillet-septembre 1928). Et Chapoutot a raison d’expliquer qu’il a pu se répandre en Allemagne, en particulier à la suite de la répression sanglante de la manifestation communiste du 1er Mai 1929 par le chef social-démocrate de la police de Berlin, Karl Zörgibel (33 mort et 192 blessés graves).

En revanche, je crois qu’il a tort de justifier l’usage de ce terme par le KPD à l’égard des sociaux-démocrates en expliquant que cela « pouvait s’argumenter dans la mesure où les sociaux-démocrates, le SPD, avait fait le choix d’une politique de droite » (minute 17:49-18:37 de la vidéo). Avec un tel raisonnement, le Parti socialiste français pourraît tout aussi bien être traité aujourd’hui de « social-fasciste ».

On peut en effet comprendre que cette politique de la terre brûlée des dirigeants du SPD ait apporté de l’eau au moulin à la politique ultra-sectaire de la direction du Parti communiste allemand qui menait une lutte à couteaux tirés sur deux fronts — contre les sociaux-fascistes (les socialistes) et contre les nazis.

Le KPD faisait alors littéralement la chasse aux socialistes. Le 22 février 1930, on pouvait ainsi lire dans son organe de presse, Le Drapeau Rouge : « Celui qui appartient encore au SPD est pourri et doit être viré des entreprises et des syndicats ».

Le 24 août 1930, le KPD publiait enfin son « Programme pour la libération nationale et sociale de l’Allemagne », qui s’adressait à « l’aile gauche » du camp nazi (la scission d’Otto Strasser et de ses nationaux-socialistes révolutionnaires datait du 4 juillet). On pouvait y lire notamment que les sociaux-démocrates étaient des « agents volontaires des impérialistes français et polonais » (!)

Le Parti communiste allemand ira même jusqu’à soutenir le référendum de l’extrême droite nationaliste et des nazis pour renverser le gouvernement social-démocrate de Prusse — 62% de la population du Reich —, qui échouera en votation populaire le 9 août 1931 (Johann Chapoutot situe cet événement et la note qui s’y rapporte en août 1930 — il s’agit évidemment d’une coquille — cf. Les irresponsables, 2025, p. 96).

Le ministre du SPD Severing distribue « équitablement les subventions
sportives de l’État » [de Prusse]. Pour les sportifs ouvriers 120 000 marks,
pour les sportifs bourgeois plus d’un million. Luttez contre le social-fascisme
et le national-fascisme ! Votez communiste ! Votez pour la liste 4 ! (9 septembre 1930)

Le 20 juillet 1932, le gouvernement ultra-réactionnaire du baron von Papen prendra finalement l’initiative de dissoudre le gouvernement de Prusse par ordonnance présidentielle et de suspendre par la même voie les libertés démocratiques dans le Grand-Berlin et le Brandenburg, soumis à la loi martiale.

Pour les nazis, c’était une répétition générale. Devant l’absence de réaction des deux principaux partis du mouvent ouvrier. Goebbels exultait : « Les rouges ont raté leur chance. Elle ne reviendra jamais ». C’est dans ce contexte que le Parti nazi va obtenir son plus important score électoral aux élections législatives du 31 juillet 1932, avec 37,3% des suffrages. Il perdra du terrain aux élections du 6 novembre, avec 33,1% des voix, moins de trois mois avant son accession au pouvoir.

En réalité, il ne fait guère de sens de se demander qui des sociaux-démocrates ou des communistes ont fait le plus résolument obstacle à l’unité d’action du mouvement ouvrier contre le fascisme. Les deux portent une lourde responsabilité à ce sujet. La social-démocratie, d’abord, en se mettant à la remorque d’une bourgeoisie impérialiste, guerrière, anti-ouvrière et antidémocratique ; en cherchant son salut dans la défense désespérée de la République de Weimar ; en renvoyant nazis et communistes face à face ; en acceptant les politiques antisociales et autoritaires du gouvernement Brüning. En même temps, l’Internationale communiste stalinienne et la direction du Parti communiste allemand lui ont grandement facilité la tâche en taxant les sociaux-démocrates de « sociaux-fascistes » et en refusant de se battre pour une politique de front unique antifasciste du sommet à la base. 

Cette leçon ne doit pas être oubliée ! Bien sûr, une politique de front unique pose aujourd’hui des problèmes très différents que durant l’entre-deux-guerres, ne serait-ce que parce que le monde du travail est infiniment moins organisé. On notera cependant que la question du front unique antifasciste ne se posait déjà pas dans les mêmes termes en Italie (1920-1921) et en Allemagne (1930-1932). Mais il n’en reste pas moins que la volonté de rassembler le monde du travail, les couches populaires et leurs organisations dans le combat contre l’extrême-droite et les politiques autoritaires d’États de plus en plus répressifs nécessite aujourd’hui une politique d’unité en dépit des profondes divergences qui les traversent. En aucun cas, la radicalité légitime des secteurs les plus combatifs ne doit s’opposer à la volonté constante de développer l’unité d’action de la base au sommet.

Jean Batou, 2 mars 2026

Note :

[1] Gilles Vergnon, « Face à Hitler ? Le KPD de 1930 à 1933 », Cahiers Léon Trotsky, 36,1988, p 19.

Texte repris de