Introduction générale. Le vampirisme du capital
Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse
Le vampire est une figure mythologique ancienne, commune à un grand nombre de cultures. En Europe, elle a été tout particulièrement répandue dans les zones orientales et dans les Balkans [1], où les croyances aux vampires et leurs rites afférents restent vivaces aujourd’hui encore, notamment dans certaines régions de Roumanie (Andreescu, 1997 ; Mesnil, 2016) [2].
La figure du vampire telle que nous la connaissons aujourd’hui est dérivée de ces croyances et rites, moyennant cependant déformations et réinterprétations. Une première source en aura été fournie par des marchands saxons qui s’étaient établis dans les villes de Transylvanie au cours du 12e siècle et qui y avaient acquis des privilèges commerciaux, essentiellement des exemptions de taxes. Or ces privilèges vont être remis en cause au milieu du 15e siècle par le voïvode (prince) de Valachie Vlad III Basarab, dit Vlad Țepeș (Vlad l’Empaleur), aussi surnommé Drăculea parce que son père Vlad II avait été surnommé Vlad Dracul (Vlad le Diable). La rigueur des sanctions infligées par Vlad III aux marchands récalcitrants, pouvant aller jusqu’à la peine de mort, lui vaudra d’être rapidement portraituré comme un prince sanguinaire dans la correspondance de ces marchands avec leurs collègues occidentaux, donnant ainsi naissance à la légende du Dracula vampire [3].
L’annexion d’une partie des Balkans par l’Empire habsbourgeois au détriment de l’Empire ottoman à la suite du traité de Passarowitz (1718) va par ailleurs favoriser la diffusion de récits officiels de vampires en Europe occidentale, conduisant le dominicain Augustin Calmet, abbé de Senones, à leur accorder une place notable dans ses Dissertations sur les apparitions des anges, des démons et des esprits, et sur les revenants et vampires de Hongrie, de Bohême, de Moravie et de Silésie (1746), qui eurent un certain retentissement. Bon nombre des « philosophes » des Lumières (dont Voltaire et Rousseau) s’y intéresseront, pour marquer en général leur scepticisme à leur égard, en n’y voyant qu’une manifestation de la crédulité de populations privées des lumières de la raison.
Mais c’est surtout la littérature romantique et postromantique qui va conférer ses lettres de noblesse à la figure du vampire telle que nous la connaissons aujourd’hui, en lui consacrant des dizaines de romans, nouvelles, pièces de théâtre, depuis The Vampyre de John Polidori (1819), inspiré par lord Byron, jusqu’à son illustration la plus célèbre, le Dracula de Bram Stoker (1897), qui connaîtra un succès mondial, en passant par Varney the Vampire de James Malcolm Rymer et Thomas Peckett Prest, un roman-feuilleton paru dans la presse britannique entre 1845 et 1847 et ne comprenant pas moins de deux cent vingt chapitres (Neocleous, 2003 : 673) ! Une littérature qui aura également donné naissance à ces deux autres best-sellers du fantastique que seront Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley (1818) et L’étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde de Robert Louis Stevenson (1886), non sans rapport avec les précédents. Et il est à peine nécessaire de mentionner la postérité prolifique du vampirisme tant au cinéma que dans la bande dessinée, les jeux vidéo et les jeux de rôle jusqu’à nos jours.
Dans l’ensemble de la littérature européenne du 19e siècle qui lui est consacrée, le vampire présente une double caractéristique. D’une part, c’est un mort-vivant, un mort qui ne doit de rester en vie qu’au fait de sucer le sang de ses proies, lequel constitue ainsi pour lui une sorte d’élixir de longue vie, capable de lui conférer une éternelle jeunesse. D’autre part, non content de se nourrir de leur substance vitale, il possède le pouvoir de transformer ces dernières en vampires à leur tour, de leur communiquer en quelque sorte sa propre nature de mort-vivant. Le vampire se livre donc à une appropriation de ses victimes sur un double mode : il en absorbe les forces en même temps qu’il les habite en les métamorphosant.
Le vampire n’est pas pour autant tout puissant. Il n’a pas d’ombre et ne se reflète pas dans un miroir. La lumière l’indispose ou peut même lui être fatale et il se doit de passer le jour reclus dans sa tombe ou son cercueil. L’ail lui fait horreur, tout comme le crucifix, le chapelet ou l’eau bénite. Et il est possible de s’en débarrasser pour de bon en lui transperçant le cœur, en le décapitant ou en le brûlant. Et les esprits forts ajouteront que, à coup sûr, il ne résiste pas au rire moqueur de celui qui n’y accorde foi !
1. Comment le capital « suce » le travailleur en « pompant » son énergie vitale
Esprit fort s’il en fut, Marx n’en a pas moins eu recours à cette même figure du vampire au sein de son ouvrage majeur, Le Capital [4]. On peut y entendre l’écho de la gloire littéraire de cette figure à son époque, dont il devait avoir connaissance, au moins par ouï-dire, tout comme sans doute un prolongement de la tradition des Lumières, qui lui était également familière. Mais c’est aussi que, plus généralement, Marx puise abondamment dans la tradition littéraire, depuis les auteurs antiques (Homère, Hésiode, Xénophon, Virgile) jusqu’aux contemporains (Eugène Sue, Heinrich Heine), sans oublier les grands classiques (Dante et Shakespeare notamment) dont il était un grand connaisseur ; de même qu’il n’hésite pas à recourir fréquemment au vieux fonds mythologique et aux traditions religieuses juive et chrétienne, qui offrent de multiples ressources rhétoriques dès lors qu’elles sont utilisées sur un mode ironique ou critique. Et l’usage par Marx de la figure du vampire pour analyser ce rapport social qu’est le capital en fournira un exemple convaincant.
C’est essentiellement dans la section III du Livre I du Capital, notamment dans son chapitre VIII intitulé « La journée de travail », que se concentrent les passages dans lesquels Marx développe la métaphore du capital-vampire [5]. Avant cette section, Marx a eu l’occasion de définir le capital par ce qu’il nomme sa « formule générale », A – M – A’ (avec A’ > A), ou A figure la valeur sous forme d’argent et M la valeur sous forme de marchandise. Le capital se définit ainsi comme une « valeur en procès » (p.175), soit une valeur qui se conserve et s’accroît dans une incessante circulation de marchandises et d’argent. Comme Marx suppose (à ce moment de son analyse) que les marchandises s’échangent strictement à leur valeur, cette formule générale recèle une contradiction dans ses termes, sauf à supposer qu’existe une marchandise contre laquelle l’argent puisse s’échanger tout en se conservant et en se valorisant, autrement dit une marchandise capable de conserver et de valoriser l’argent contre lequel elle s’échange.
Or une telle marchandise existe bien. C’est la force de travail, à la condition qu’elle soit employée de sorte à fournir du travail sous une forme capable de générer de la valeur, autrement dit de fournir un travail socialement nécessaire, c’est-à-dire un travail qui réponde à un besoin social et dont les conditions de mise en œuvre soient conformes aux normes moyennes d’intensité, de productivité et de qualité en cours dans l’aire sociale et l’époque historique considérées. Mais l’existence d’une telle marchandise présuppose à son tour celle de ce que Marx nomme ironiquement le « travailleur libre », et libre d’un double point de vue d’ailleurs : libre (dépossédé) de tout moyen de production propre, exproprié en somme, n’ayant plus en sa possession que sa force de travail (sa puissance productive) ; et libre de sa personne, libéré de tout rapport de dépendance ou d’assistance communautaire ou personnelle, pouvant librement disposer de lui-même et de ses facultés mais ne pouvant non plus compter que sur lui-même et ces mêmes facultés [Annexe 3].
C’est sur la base de ces acquis que Marx entreprend dans la section III d’expliquer comment le capital peut exister comme valeur en procès en réalisant sa « formule générale », en transformant du même coup en capitaliste le simple possesseur d’argent, disons d’une somme A. À cette fin, il faut et il suffit que l’argent A s’échange contre deux catégories de marchandises M : des moyens de production (matières et moyens de travail) et des forces de travail, et que les unes et les autres se trouvent combinées de manière à produire une nouvelle marchandise M’ dont la valeur A’, réalisée au cours de sa vente, soit supérieure à A. Et, selon Marx, cela est possible parce que la force de travail, dont le capitaliste s’est assuré un droit d’usage dans le cadre d’un rapport de force entre lui et le travailleur salarié, réglementé juridiquement ou non, possède une double propriété : d’une part, celle de conserver la valeur des moyens de production consommés au cours du procès de production en la transmettant au nouveau produit-marchandise ; d’autre part, celle de former une valeur supérieure à sa valeur propre, celle que le capitaliste a fournie au « travailleur libre » en échange de sa force de travail sous forme d’un salaire, la différence entre les deux constituant la fameuse plus-value ou survaleur (traduction de l’allemand Mehrwert). Si bien qu’au terme du procès de production et de la vente du produit-marchandise qui en résulte, le capitaliste récupère sa mise initiale augmentée de cette fameuse plus-value [Annexe 3].
Dans ces conditions, tout l’intérêt du capitaliste est de faire former au travailleur salarié le plus de valeur possible en sus de la valeur de la force de travail, déterminée comme celle de toute autre marchandise par la quantité de travail nécessaire à sa production. En supposant que le salaire soit bien équivalent à cette dernière, cela revient à lui faire rendre le plus de travail possible en sus du travail nécessaire à la production de la force de travail, en somme le maximum de surtravail au-delà de ce dernier. À cette fin, le capital peut jouer sur trois facteurs : le nombre de travailleurs, la durée du travail et l’intensité du travail. Autrement dit, il va s’agir pour le capital d’employer le maximum de travailleurs, quels qu’en soient l’âge ou le sexe ; de les faire travailler le plus longtemps possible sur la journée, la semaine, l’année et la vie entière ; et d’exiger d’eux qu’ils fournissent le maximum de travail par unité de temps de travail, de densifier leur effort productif en somme.
C’est l’exposé des modes et formes de cette exploitation extensive de la force de travail qui fournit à Marx l’occasion de recourir à la métaphore du capital-vampire, explicitement ou implicitement. Dans le procès de production, le capital se présente face au travailleur comme un quantum de travail mort, passé, matérialisé dans les moyens de production (matières et moyens de travail), qui cherche à extraire du travailleur le maximum de travail vivant au-delà du travail nécessaire à son entretien. Ce que le sang de ses victimes est au vampire, le travail vivant, soit l’usage de la force de travail, sa mise en œuvre dans et par le procès de travail, l’est au capital, substance que ce dernier suce, i.e. pompe et absorbe, avec d’autant plus d’avidité qu’elle est cette eau de jouvence qui seule lui permet d’exister et de persister dans l’existence :
Or le capital a une unique pulsion vitale : se valoriser, créer de la survaleur, pomper avec sa partie constante, les moyens de production, la plus grande masse possible de surtravail. Le capital est du travail mort, qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce davantage (p.259).
Et cette soif de travail vivant, plus particulièrement de sa part de surtravail, qui anime le capital est telle qu’elle tend à pousser la durée et l’intensité du travail au-delà de toutes les bornes physiologiques sinon physiques, jusqu’à l’épuisement total des travailleurs :
Le capital constant, les moyens de production ne sont là, considérés du point de vue du procès de valorisation, que pour aspirer du travail et avec chaque goutte de travail un quantum proportionnel de surtravail. Tant qu’ils ne le font pas, leur simple existence constitue une perte négative pour le capitaliste, car ils représentent, pendant le temps où ils sont en friche, une avance de capital inutile, et cette perte devient positive aussitôt que l’interruption nécessite des dépenses supplémentaires pour la remise en marche de l’ouvrage. La prolongation de la journée de travail jusque dans la nuit, au-delà des limites de la journée naturelle, n’a qu’un effet palliatif, n’étanche qu’approximativement leur soif vampirique de travail vivant. C’est pourquoi la pulsion immanente de la production capitaliste est de s’approprier du travail pendant chacune des 24 heures de la journée. Mais comme ceci est physiquement impossible, (les mêmes forces de travail seraient alors sucées continuellement jour et nuit), il est nécessaire, pour surmonter cet obstacle physique, de faire alterner les forces de travail consommées de jour et de nuit ; cette alternance autorise différentes méthodes et peut, par exemple, être ordonnée de telle manière qu’une partie du personnel ouvrier assure une semaine de service de jour, puis un service de nuit la semaine suivante, etc. (p. 286-287).
Pour pouvoir sucer de la sorte la force de travail, pour pouvoir absorber le maximum de travail vivant et de surtravail, il faut au capital des instruments qui soient l’équivalent des canines et des mâchoires du vampire. Matérialisation d’un travail mort, les moyens de production, que le travailleur met en œuvre et transforme, les lui fournissent et n’ont d’ailleurs que cette fonction de permettre au capital d’absorber le travail vivant dépensé au cours du procès de production et d’en absorber le maximum possible :
Les Sanderson ont plus à faire qu’à fabriquer de l’acier. S’ils font de l’acier, c’est un simple prétexte pour faire du plus. Les fourneaux de fonderie, les laminoirs, etc., les constructions, la machinerie, le fer, le charbon, etc. ont plus à faire qu’à se transformer en acier. Ils sont là pour sucer du surtravail et ils en absorbent naturellement plus en 24 heures qu’en 12 (p.293).
Et cette fonction de pompe à surtravail, de sangsue de la force de travail, les moyens de travail (outils, machines, locaux industriels, etc.) tout comme les matières de travail (matières premières, matières auxiliaires, source d’énergie, etc.) l’acquièrent dès lors qu’ils opèrent dans le cadre des rapports capitalistes de production, autrement dit dès lors qu’ils deviennent des moyens d’exploiter du travail salarié :
Imaginons, par exemple, une partie des paysans de Westphalie sous Frédéric II, tous tisseurs par ailleurs, sinon de soie, du moins de lin, expropriée par la force et chassée de son terroir, tandis que ceux qui sont restés sont transformés en journaliers des grands fermiers […]. Les fuseaux et les métiers à tisser autrefois disséminés à la surface du pays sont maintenant rassemblés dans quelques grandes casernes de travail tout comme les ouvriers et le matériau brut. Et dès lors, fuseaux, métiers et matériau brut, de moyens d’existence indépendants qu’ils étaient pour les fileurs et les tisserands, sont transformés en moyens de les commander et de leur sucer du travail non payé (p.839).
2. Comment le capital « pénètre » le travailleur en le vidant de sa substance
Toutefois, les précédentes formes d’exploitation du travail par le capital, partant la valorisation de ce dernier dans le cadre de ces formes, présentent des limites qui sont tôt ou tard atteintes. Limites physiques : les journées n’ont que vingt-quatre heures. Limites physiologiques : l’accroissement continu de la durée et de l’intensité du travail débilite le travailleur jusqu’à le rendre incapable de travailler. Limites sociopolitiques surtout : par leurs luttes et leur organisation en associations, syndicats, partis, les travailleurs parviennent à imposer des bornes tant à la durée du travail qu’aux conditions de travail (s’agissant notamment des femmes et des enfants). Limites que le capital ne peut que partiellement tourner par le recours à de nouvelles forces de travail que lui fournissent les effets continus de l’expropriation, qu’il s’agisse des ci-devant travailleurs indépendants (notamment les paysans venant alimenter l’exode rural) ruinés par la concurrence que le capital leur mène au sein des formations centrales ou des populations indigènes expropriées de force dans le cadre de la conquête et de l’occupation coloniales des formations périphériques, donnant naissance à un flux plus ou moins continu d’immigrations vers le centre.
Pour repousser plus avant ces limites, il faut au capital changer d’objectif selon Marx : se valoriser non plus par l’intermédiaire de la formation d’une plus-value absolue mais par celle d’une plus-value relative. La première correspondant précisément aux formes d’exploitation envisagées précédemment, en reposant sur l’allongement et l’intensification du travail au-delà du travail nécessaire, tel qu’il est fixé par des normes sociales définissant les conditions de reproduction de la force de travail qui sont en cours dans la société et à l’époque considérées. En augmentant la durée du travail et l’intensité du travail, il s’agit d’extraire de la mise en œuvre de la force de travail le plus de travail possible au-delà du travail nécessaire, autrement dit former le plus de valeur au-delà de la valeur de la force de travail elle-même.
La plus-value relative, par contre, s’obtient non pas en augmentant autant que possible le quantum total de travail extrait de la mise en œuvre de la force de travail mais en diminuant le travail nécessaire, autrement dit la part de ce dernier dans le quantum de travail en question, sans que ce dernier augmente nécessairement. Il s’agit donc de diminuer la valeur de la force de travail, non pas nécessairement en révisant à la baisse les normes sociales définissant les conditions de reproduction de cette dernière mais en obtenant qu’une moindre quantité de travail soit nécessaire pour satisfaire à ces normes. Et cela est tout simplement possible en augmentant la productivité du travail ; ce qui revient à augmenter la quantité de biens ou de services qu’un même quantum de travail peut produire, donc à diminuer la valeur unitaire de ces biens, ou encore à dépenser moins de travail pour un panier déterminé de tels biens ou services.
Mais augmenter la productivité du travail suppose de transformer le procès de travail dans tous ses aspects, matériels (recourir à de nouveaux moyens de production : matières de travail et moyens de travail), organisationnels (concevoir de nouvelles formes d’organisation du procès de travail, de nouvelles formes de combinaison, de division et de hiérarchisation, entre forces de travail, rendues nécessaires par le recours à ces nouveaux moyens de travail), idéologiques (élaborer de nouvelles formes de mobilisation subjective des forces de travail adéquates à ces nouvelles conditions de production) – sans compter en amont de nouvelles conditions dans la formation des forces de travail, etc. Autrement dit, en passant de la formation de plus-value absolue à celle de plus-value relative, le capital ne peut plus se contenter de reprendre tels quels les procès de travail dont il hérite des rapports et des formes précapitalistes de production ; il faut qu’ils les bouleversent pour les soumettre à ses exigences de valorisation intensive. Selon les termes mêmes de Marx, il lui faut passer d’une appropriation seulement formelle du procès de travail, au cours de laquelle le capital se contente de donner une forme capitaliste à ce procès (de l’inscrire dans ses rapports de production propres), à une appropriation réelle, consistant à s’emparer de son contenu (matériel, organisationnel, idéologique, etc.) pour lui imprimer sa marque propre [6].
C’est dans la section IV du Livre I du Capital que Marx se livre à une analyse méthodique des différents moments (étapes, modalités, résultats) de l’appropriation réelle du procès de travail par le capital, chacun reprenant pour les approfondir les acquis du précédent, en l’occurrence la coopération simple, la manufacture avec sa division du travail caractéristique et la grande industrie mécanique [7]. Curieusement, cependant, la métaphore du capital-vampire, si présente dans la section précédente, y disparaît quasiment. Il n’en est fait usage explicitement, d’une manière en fait allusive, qu’une seule fois :
C’est pendant le procès même de travail que le moyen de travail, du fait de sa transformation en un automate, se pose face au travailleur comme capital, comme travail mort qui domine et aspire la force vivante du travail (p.475).
Pour autant, comme nous allons le voir, cette métaphore reste bien présente mais sur un mode implicite. Et surtout, elle change de sens. Le vampirisme du capital ne consiste plus ici seulement à extraire de la mise en œuvre productive de la force de travail le maximum de surtravail comme sa substance nourricière mais, littéralement, à pénétrer cette force en la remodelant pour la conformer à la nature du capital et à ses exigences de valorisation intensive.
L’appropriation réelle du procès de travail par le capital entrelace en fait trois mouvements (Bihr, 2001 : Chapitre V). Le premier d’entre eux, la socialisation de ce procès, consiste à substituer un travailleur collectif aux travailleurs individuels comme sujet du procès de travail. Ce travailleur collectif naît d’une coopération contrainte entre de multiples travailleurs individuels réunis par le capital dans un même procès de travail, coopération reposant sur la division et la hiérarchisation des tâches parcellaires plus ou moins simples ou complexes qui sont confiées à ces derniers ; il est donc l’œuvre du capital qui le dirige, l’organise et le contrôle à la manière d’une armée productive, une « armée industrielle » qui est d’abord une armée industrieuse. Par cette socialisation du procès de travail, le capital parvient à homogénéiser le travail qu’il met en œuvre, à engendrer ce travail social moyen qui est la substance même de la valeur et de la plus-value ; la socialisation capitaliste du procès de travail fait ainsi de la force productive totale du travailleur collectif une force sociale homogène, indistincte, moyenne, égale à n’importe quelle autre force collective opérant dans les mêmes conditions de production. Par ailleurs, la productivité (l’effort productif) de ce travailleur collectif est bien supérieure à la simple somme des dépenses de travail de ses membres individuels : selon la formule consacrée, le tout est plus que la somme des parties. Et plus que celle des travailleurs pris individuellement, c’est en fait la force productive de ce travailleur collectif que le capital s’approprie : c’est elle qu’il exploite, c’est par elle qu’il se valorise de manière intensive. C’est là un trait qui distingue d’emblée le procès de travail capitaliste des procès de travail antérieurs, et qui ne cesse de se renforcer au fur et à mesure que se développe la soumission réelle du travail au capital, depuis la coopération simple jusqu’à l’automation.
Dans et par la socialisation du procès de travail s’opère, en deuxième lieu, l’appropriation par le capital des puissances du travailleur collectif, des puissances productives nées de la socialisation. Le capital s’empare de ces puissances en en faisant ses facultés propres, tout en leur conférant du coup progressivement une forme qui lui soit appropriée, soit une forme réifiée, celle d’un procès de production tout entier dominé par un appareillage mécanique et automatisé qui matérialise le capital dans le procès de travail, qui en constitue en somme le « corps productif ». Et c’est là que nous retrouvons la métaphore du capital-vampire.
Pour exposer ce mouvement, Marx se sert en fait d’une autre métaphore organique, qui ouvre la voie à la reprise de la précédente. Personnifiant le travailleur collectif, le comparant à une sorte de travailleur géant dont les travailleurs individuels constitueraient les différents membres, organes ou cellules, il montre comment le capital s’approprie peu à peu l’ensemble de ses fonctions vitales pour les objectiver en dehors de ce travailleur dans un organisme mécanique et automatique de production qui lui est approprié : à la fois propre et conforme à sa nature. Processus qui se développe au rythme de la socialisation du procès de travail, donc de la constitution du travailleur collectif lui-même.
Au stade de la coopération simple, le capital ne représente encore que le cerveau du travailleur collectif. Commandant les divers mouvements de ses multiples membres, il en constitue l’unité dynamique, l’instance qui imprime le sceau d’une volonté unique et d’un même dessein à des membres (les travailleurs individuels et leurs opérations productives) qui lui restent cependant par eux-mêmes extérieurs et qu’il doit se contenter de réunir, de coordonner et contrôler autant que possible.
Au stade de la manufacture, le capital commence à prendre réellement possession du corps productif du travailleur collectif. Alors, il ne se contente plus de diriger un organisme de production qui lui reste extérieur, il le pénètre en en déterminant le plan d’ensemble (sous la forme de la division manufacturière du travail) ainsi que les proportions entre ses différentes parties, en en contrôlant désormais de ce fait le mouvement d’ensemble aussi bien que les mouvements de chacun de ses membres. Car il n’est plus alors jusqu’à l’organe individuel de ce corps productif (l’ouvrier parcellaire) et sa fonction spécialisée qui, par l’intermédiaire de la division manufacturière du travail, ne soient déterminés par le capital. On peut dire que ce dernier est devenu la totalité organique du corps productif, une sorte de « Briarée dont les mille mains sont armées d’outils divers [8] », relativement auquel le travailleur parcellaire n’est plus qu’un simple organe, voire une simple cellule.
Mais la substance même de ce corps lui reste encore étrangère et rétive. Car elle n’est encore rien d’autre que la force de travail en acte, le travail vivant des ouvriers parcellaires. Et Marx de montrer que cette dépendance du capital à l’égard de la force de travail : de sa qualité, de sa célérité, du savoir-faire de l’ouvrier, de sa conscience professionnelle, etc., aura constitué la grande limite de la manufacture et aura permis aux ouvriers de la période manufacturière de résister de multiples manières à leur exploitation et domination. D’où la nécessité pour le capital de se doter d’un corps productif qui lui soit propre, dans lequel il objectivera les puissances du travailleur collectif dont il se sera emparé et qu’il pourra opposer aux travailleurs individuels.
Et c’est ce qui s’opère dans et par la mécanisation et, plus encore, l’automation du procès de travail : « Dans le système des machines, la grande industrie possède un organisme de production tout à fait objectif que l’ouvrier trouve devant lui toute prêt comme condition matérielle de production » (p.433). Contrairement au corps vivant du travailleur collectif de la manufacture, ce corps mécanique ou automatique est de même nature que le capital ; c’est du travail mort, passé, accumulé, qui va désormais se saisir du travail vivant, pour l’asservir et l’exploiter. Grâce à lui, le capital acquiert donc un contenu matériel et opératif (des moyens de travail) adéquat à sa propre nature de valeur en procès :
Dans la machine, et plus encore dans la machinerie comme système automatique de machines, le moyen de travail est transformé quant à sa valeur d’usage, c’est-à-dire quant à son existence matérielle, en une existence adéquate au capital fixe et au capital en général ; quant à la forme sous laquelle il a été intégré comme moyen de travail immédiat dans le procès de production du capital, elle est abolie au profit d’une forme posée par le capital lui-même et qui lui est adéquate (Marx, 2011 [1857-1858] : 652).
De par son dispositif technique même, le système* [9] des machines réalise cette appropriation du travail vivant (présent) par le travail mort (passé, accumulé) qui est l’essence même du capital, de cette valeur en procès qui ne peut exister qu’en s’incorporant en permanence la source même de toute valeur, la force de travail. Le mort y saisit le vif et le soumet à ses exigences : avec le procès mécanique et automatique de production, cette métaphore se réalise au pied de la lettre, le vampirisme du capital y acquérant le moyen physique, technico-scientifique, de satisfaire son inextinguible soif de travail vivant. En un mot, dans et par le système* des machines, les déterminations formelles du capital comme valeur en procès : la subordination du travail vivant (la force de travail) au travail mort (la valeur), l’autonomisation du travail mort à l’égard du travail vivant, sa matérialisation en un dispositif technico-scientifique à l’intérieur du procès de travail lui-même, qui extériorise toutes les facultés productives du travailleur collectif en les fixant dans le corps productif du capital (en l’occurrence du capital fixe), toutes ces déterminations formelles du capital deviennent la structure matérielle même du procès de travail :
Dans la production mécanisée, l’appropriation du travail vivant par le travail objectivé – l’appropriation de la force ou de l’activité valorisante par la valeur pour soi –, appropriation qui tient au concept même de capital, est posée comme caractère du procès de production lui-même, y compris sous le rapport de ses éléments matériels et de son mouvement matériel (id. : 653).
En somme, après s’être emparé du corps du travailleur collectif par la division/composition manufacturière du travail, après s’être approprié sa force productive combinée, le capital parvient à l’autonomiser à l’égard du travailleur collectif, en la fixant dans un corps mécanique et automatique, dont la substance et le mouvement mêmes sont appropriés à sa nature réifiée de valeur en procès. Dès lors, la force productive vivante n’est plus que résiduelle :
Dans la mesure exacte où le temps de travail – le simple quantum de travail – est posé par le capital comme seul élément déterminant, le travail immédiat et sa quantité disparaissent en tant que principe déterminant de la production – de la création de valeurs d’usage – et se trouvent rabaissés aussi bien quantitativement à une proportion réduite que qualitativement à un moment certes indispensable, mais subalterne au regard du travail scientifique général, de l’application technologique des sciences physiques et mathématiques, cela d’un premier côté, de même qu’[au regard de la] force productive générale qui se dégage de l’articulation sociale dans la production globale – force productive qui apparaît comme, donc, naturelle au travail social (bien qu’étant produit historique). Le capital travaille ainsi à sa propre dissolution en tant que forme dominant la production (id. : 656).
Dans ces conditions, le troisième mouvement que déploie l’appropriation réelle du procès de travail par le capital, l’expropriation du travailleur à l’intérieur du procès de travail lui-même, est immédiatement compréhensible. Si le travailleur collectif est encore le véritable sujet du procès de travail au sein de la manufacture tandis que le travailleur individuel y reste le cerveau et le moteur de l’outil, le procès mécanique et plus encore le procès automatique de production dépouillent le premier de toute maîtrise sur le procès dans son ensemble tandis qu’ils réduisent le second à n’être plus que le serveur docile voire le simple surveillant d’un système* des machines fonctionnant indépendamment de lui et qui lui dicte totalement la nature et le rythme de ses opérations productives. En les vampirisant, le capital tend à transformer les travailleurs en zombies en les façonnant à son image, en les réduisant à de purs « opérateurs de production » voués à la valorisation du capital, en « machines à produire de la survaleur » (p. 667), en les contraignant à en intérioriser la logique au détriment de leur propre subjectivité, en un mot : en les réifiant ; à la détérioration physique s’adjoignent ou se substituent dès lors la dégradation morale et la dégénération intellectuelle. L’un et l’autre, le travailleur collectif comme le travailleur individuel, se trouvent finalement métamorphosés par le vampirisme du capital en de simples appendices ectoplasmiques du « corps productif » de ce dernier, dans lequel se trouvent désormais extériorisées toutes les facultés productives qui étaient originellement celles du seul travail vivant.
3. L’angle mort de l’analyse marxienne
Dans et par le capital, le mort (le travail mort) saisit le vif (le travail vivant) et ce doublement. Il s’empare de sa puissance productive pour se maintenir lui-même en vie, prospérer et s’accumuler. Et, simultanément, il le fait dépérir : il le prive de sa puissance productive qu’il objective dans son corps propre, il le déréalise en le transformant en ectoplasme (ou zombie) quand il ne l’épuise pas jusqu’à sa mort physique. Travail matérialisé et accumulé, travail mort en ce sens, le capital ne se rapporte au travail vivant que pour l’exploiter, le dominer et finalement l’aliéner, en le transfigurant ou plutôt défigurant par son empreinte monstrueuse et mortifère.
Telle est la leçon du Capital, une leçon qui n’a pas été suffisamment entendue ni par conséquent retenue. Une leçon plus que jamais d’actualité pourtant, y compris bien au-delà du champ dans lequel et pour lequel Marx l’a donnée. C’est ce qu’on va examiner à présent.
Car qu’est-ce en définitive que le travail vivant ? Rien d’autre que la dépense de la force de travail dans un procès de travail. Mais, dans ce procès, la force de travail a nécessairement affaire à autre chose qu’elle, en l’occurrence à la nature, que ce soit comme cadre spatiotemporel de ce procès, comme condition générale de ce dernier (comme pourvoyeuse de ressources matérielles, énergétiques ou informationnelles) ou comme matière de travail procédant d’une première transformation plus ou moins longue et complexe d’éléments originellement naturels. Nature que le travail humain s’approprie pour produire directement des moyens de consommation (objets d’un besoin humain quelconque) ou des moyens de production, dont certains (les moyens de travail) serviront d’instruments à la force de travail. Tels sont les principaux concepts mis en œuvre par Marx dans son analyse du procès de travail, abstraction faite de la forme sociale que peuvent lui imprimer des rapports de production déterminés, analyse qu’il développe dans la première moitié du chapitre V du Livre I du Capital :
Le procès de travail, tel que nous l’avons exposé dans ses moments simples et abstraits, est une activité qui a pour fin la fabrication de valeurs d’usage, il est l’appropriation de l’élément naturel en fonction des besoins humains, il est la condition générale du métabolisme [10] entre l’homme et la nature, la condition naturelle éternelle de la vie des hommes ; il est donc indépendant de telle ou telle forme qu’elle revêt, mais au contraire également commun à toutes ses formes sociales (p. 207).
En tant que producteur de valeurs d’usage matérielles, le procès de travail forme donc une sorte d’unité dialectique (à la fois coopérative et conflictuelle) entre l’être humain et la nature : les deux coopèrent au sein d’un procès dans lequel, simultanément, la nature se trouve transformée par l’être humain, donc niée par lui au moins dans sa forme originelle, l’être humain opérant cependant lui-même dans ce procès comme une force naturelle. C’est ce que Marx rappelle dès les premières lignes du Capital :
L’homme ne peut procéder dans sa production que comme la nature elle-même : il ne peut que modifier les formes des matières. Plus même. Dans ce travail de mise en forme proprement dit, il est constamment soutenu par des forces naturelles. Le travail n’est donc pas la source unique des valeurs d’usage qu’il produit, de la richesse matérielle. Comme le dit Petty, celle-ci a pour père le travail et pour mère la terre (p. 49).
Dès lors, il est surprenant que, dans son analyse de l’appropriation par le capital du procès de travail précédemment exposée, Marx se soit exclusivement penché sur la manière dont cette dernière, dans sa dimension vampirique, affecte le travail humain, la mise en œuvre de la force humaine de travail et ses sujets, les travailleurs, et qu’il ait négligé d’en faire autant pour cet autre facteur du procès de travail qu’est la nature, dont il souligne pourtant par ailleurs le caractère essentiel. Le vampirisme du capital épargnerait-il donc cette dernière ?
Que nenni ! Et, d’ailleurs, il arrive à Marx lui-même de montrer que et comment, en fait, le capital-vampire s’en prend aussi bien à la mère qu’au père de toute richesse matérielle. Il le fait notamment quand, dans ce même Livre I du Capital, à la fin du chapitre consacré à la grande industrie mécanique (Chapitre XIII), il dénonce les effets sociaux mais aussi écologiques de la pénétration du capital dans l’agriculture. À commencer par le fait qu’en ruinant les petits agriculteurs mais aussi en diminuant le nombre des ouvriers agricoles, l’agriculture capitaliste dépeuple les campagnes et grossit les villes en perturbant tout le métabolisme* entre êtres humains et nature :
Avec la prépondérance toujours croissante de la population urbaine qu’elle entasse dans de grands centres, la production capitaliste amasse d’un côté la force motrice historique de la société et perturbe d’un autre côté le métabolisme entre l’homme et la terre, c’est-à-dire le retour au sol des composantes de celui-ci usées par l’homme sous forme de nourriture et de vêtements, donc l’éternelle condition naturelle d’une fertilité durable du sol (p. 565).
En conséquence, il dénonce la manière dont cette agriculture, si elle augmente dans un premier temps la productivité du travail agricole, ne peut que finir par épuiser le sol et en compromettre la fertilité, donc par nuire à cette même productivité :
Tout progrès de l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller le travailleur, mais aussi dans l’art de piller le sol ; tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité pour un laps de temps donné est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de cette fertilité. Plus un pays, comme par exemple les États-Unis d’Amérique, part de la grande industrie comme arrière-plan de son développement et plus ce processus de destruction est rapide (p. 566).
Ainsi, plus encore que l’industrie capitaliste, l’agriculture capitaliste illustre pour Marx le côté destructeur de la production capitaliste, la manière dont sa prospérité se fonde sur l’exploitation irréfléchie de ses conditions et ressources autant naturelles qu’humaines. Marx souligne la contradiction inhérente au mode capitaliste de développement des forces productives, dans lequel la progression de certaines d’entre elles (la technique et la science) se fonde sur la régression et la destruction d’autres (la nature et la force humaine de travail) : « Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production social qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur » (p. 566-567).
En un mot, la production capitaliste est d’un seul et même mouvement à la fois écocidaire et anthropocidaire. Cependant, la radicalité même d’une telle affirmation ne peut que renforcer l’étonnement qu’il y a à constater que Marx n’a pas suivi sa propre intuition et n’a pas développé, s’agissant du rapport du capital à la terre, plus largement à la nature, l’analyse du comportement vampirique du capital si minutieusement mis en évidence par lui s’agissant de son rapport à la force de travail : il n’a pas montré qu’il soumet la nature tout comme le travail humain au même régime mortifère, consistant à absorber leur puissance productrice tout en les appropriant à sa nature abstraite de valeur en procès. Si on ne peut pas parler à ce propos d’un véritable champ aveugle de son analyse, d’une occultation totale du sort réservé à la nature par le capital-vampire, il n’y a pas moins là une sorte d’angle mort. Et l’ambition du présent ouvrage est tout simplement de réduire autant que possible ce dernier, en explorant d’une manière méthodique le rapport que le capital entretient avec la nature, en montrant que son vampirisme n’affecte pas moins ce rapport que celui qu’il entretient avec le travail humain.
4. Sommaire et structure de l’ouvrage
Cet ouvrage prend ainsi place dans la suite, déjà riche, des approches marxistes de la thématique et de la problématique écologiques. Je n’entends pas pour autant détailler ici la manière dont il reprend et poursuit les tentatives qui l’ont précédé dans cette voie ou, au contraire, dont il se démarque et s’éloigne d’elles, voire s’oppose à certaines d’entre elles. Je me réserve d’y revenir dans le fil des développements ultérieurs, chaque fois que l’occasion s’en présentera ou que la nécessité s’en fera sentir.
Le présupposé de ma démarche est que, en dépit de l’angle mort précédent mais à l’expresse condition de tenir compte de ce dernier et de « corriger le tir » en conséquence, le cœur de l’analyse marxiste de la pratique sociale, le concept de rapports sociaux de production [Annexe 2], peut et doit fournir la base nécessaire et suffisante pour aborder la thématique et la problématique écologiques. Il m’a conduit à ordonner l’abord de ces dernières en fonction de l’analyse des différents moments de rapports capitalistes de production [Annexe 3], en montrant en quoi ces derniers ne peuvent qu’être écocidaires aussi bien qu’anthropocidaires. Présupposé qu’il appartiendra au lecteur de valider ou non, au terme de la lecture de l’ouvrage.
Sur cette base, ce dernier lui-même se déploie en trois temps. Les trois premières parties, réunies en un premier tome, présentent l’écocide capitaliste dans ses différentes composantes. Après un panorama de la catastrophe écologique planétaire dans laquelle la forme capitaliste de production nous a plongés [partie 1], les promesses non tenues parce qu’intenables du « développement durable » sont dénoncées [partie 2], avant que ne soient passées en revue les fausses solutions que la poursuite résolue de cette forme de production (le business as usual) se propose d’apporter à ladite catastrophe [partie 3].
Les quatre parties suivantes, composant le deuxième tome, constituent le cœur de l’ouvrage. Elles démontrent en quoi les différents moments des rapports capitalistes de production sont nécessairement écocidaires : l’expropriation des producteurs [partie 4] ; la subsomption du procès de travail au procès de valorisation qui est à l’œuvre dans le procès capitaliste de production [partie 5] ; l’infernale nécessité du capital de se reproduire en s’accumulant, donc en élargissant sans cesse sa base matérielle et sociale [partie 6]. Ce qui me permet de préciser in fine la socionature* spécifique que produit le capital, la nature abstraite, c’est-à-dire la nature vampirisée par le capital [partie 7].
Au sein d’un troisième tome, les trois dernières parties complètent l’approche synchronique (structurale) précédente par une approche diachronique (historique). Cette dernière permet de prendre conscience du caractère à la fois continu (cumulatif) et discontinu (marqué de seuils et de sauts) du processus écocidaire, du premier âge du capitalisme jusqu’à nos jours [partie 8]. Elle conduit aussi à examiner comment et pourquoi l’économie politique a très largement méconnu cet écocide quand elle ne l’a pas soutenu, essentiellement du fait de sa méconnaissance des rapports capitalistes de production [partie 9]. Elle amène enfin à examiner comment, engendré par le procès immédiat de reproduction du capital, l’écocide capitaliste rétroagit en définitive sur ce dernier pour en aggraver la crise structurelle actuelle, en la transformant en une crise systémique qui est peut-être sa crise finale [partie 10], dont la Conclusion de l’ouvrage explore différentes issues possibles.
Ce dernier tome comprend également quatre annexes qui explicitent certains des concepts mis en œuvre au fil de l’ensemble de ces développements : celui de nature [Annexe 1], celui de rapports sociaux de production [Annexe 2], celui de rapports capitalistes de production [Annexe 3], celui de valeur dans ses rapports à la nature [Annexe 4]. Se confronter à la thématique et à la problématique écologiques m’a contraint à reprendre nombre de concepts relevant de la physique, de la chimie, de la biologie et de l’écologie scientifique, peut-être peu familiers pour le lecteur ; ce qui justifie de les marquer d’un astérisque dans le corps du texte, en lui indiquant ainsi qu’ils font l’objet d’une définition minimale dans le glossaire qui figure également dans ce dernier tome. Les sigles utilisés sont explicités à la suite de ce dernier.
Avant de pénétrer dans le vif du sujet, que le lecteur me permette de tenter de prévenir deux critiques qu’il ne manquera peut-être pas de m’adresser. Il jugera sans doute mon propos sur la situation écologique planétaire excessivement pessimiste, en m’accusant de pécher par catastrophisme en en ayant exagéré l’état. Je répondrai – et je pense en apporter la démonstration tout au long de l’ouvrage, au-delà même de sa première partie – que la catastrophe écologique est déjà en cours et que mon pessimisme, incontestable, est du moins un pessimisme actif. Il vise en fait à faire (ré)agir, en ne se contentant pas de demi-mesures ou de fausses mesures, telles celles préconisées par l’ensemble des gouvernements en place et des institutions et organisations représentatives des intérêts capitalistes, par la quasi-totalité des mouvements et politiques ayant pignon sur rue, écologistes en tête, et par l’immense majorité des approches scientifiques et théoriques de la question.
Le lecteur ne manquera peut-être pas moins de pointer que, précisément, cet ouvrage se contente de critiquer l’état actuel de la planète sans rien proposer pour y remédier. Mais, pour être efficace, encore faut-il que le remède préconisé procède d’un diagnostic sûr. C’est précisément ce qui fait défaut aux demi-mesures et fausses mesures précédentes, pour cette raison simple : les analyses du processus écocidaire dont elles procèdent ne ciblent pas le moteur de ce dernier, en l’occurrence la dynamique des rapports capitalistes de production et de leur reproduction. Établir que là gît le nœud du problème est un préalable nécessaire à toute proposition de solution, dont l’exposé fera l’objet d’un ouvrage ultérieur.
Alain Bihr : L’écocide capitaliste
Syllepse et Page 2
1428 pages, 45 euros
https://www.syllepse.net/l-ecocide-capitaliste-_r_65_i_1155.html
Table des matières
https://www.syllepse.net/syllepse_images/divers/table_des_matieres.pdf
[1] Le mot français vampire procède de l’allemand Vampir, dérivé du serbo-croate вампир (vampir) via le hongrois vámpir. Ce mot désigne originellement, dans la plupart des langues slaves, la chauve-souris, dont trois espèces américaines (mais aucune européenne) sont en effet hématophages (elles se nourrissent du sang de leurs proies).
[2] Les renvois aux ouvrages et articles cités (dont les références complètes sont exposées dans la bibliographie) figurent entre parenthèses. Les renvois à d’autres passages de l’ouvrage figurent pour leur part entre crochets.
[3] Merci à Marianne Mesnil pour m’avoir fourni ces informations.
[4] Neocleous (op. cit., p. 669-671) donne un rapide aperçu de l’étendue et de la fréquence de l’usage de la métaphore du vampire dans l’ensemble de l’œuvre de Marx (mais aussi d’Engels), en deçà ainsi qu’au-delà du Capital, depuis La situation de la classe ouvrière en Angleterre (1845) et La Sainte Famille (1845) jusqu’à La guerre civile en France (1871). Je m’en tiendrai cependant à ses seules occurrences dans Le Capital et les œuvres annexes, en considérant tout comme Neocleous que c’est dans le contexte de la critique de l’économie politique que la métaphore marxienne prend tout son sens et toute sa puissance.
[5] Je me réfère à la traduction française de la quatrième édition allemande du Livre I du Capital, publiée sous la responsabilité de Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Presses universitaires de France, collection Quadrige, 1993. Sauf indications contraires, toutes les citations suivantes de ce Livre sont tirées de cette traduction.
[6] Pour désigner ce processus, Marx emploie alternativement trois termes : celui de Unterordnung (subordination, soumission), quelquefois remplacé par celui de Unterwerfung qui en est un quasi-synonyme, celui de Subsumtion(subsomption) et celui de Aneignung (acquisition, appropriation). Bien que ce dernier soit le moins fréquent des trois, c’est celui que je retiendrai prioritairement. Le premier, qui fait partie du registre administratif et militaire, indique qu’il s’agit pour le capital de parfaire sa maîtrise du procès de travail et, bien évidemment, des travailleurs. Le deuxième, qui est emprunté à la logique et sert à désigner l’inclusion du particulier dans le général, marque qu’il s’agit de soumettre les particularités de tout procès de travail à la généralité (l’uniformité) du procès de valorisation du capital. Le troisième met au contraire l’accent non pas tant sur la prise de possession de ce procès par le capital que sur sa transformation de sorte à le rendre propre à la nature et aux exigences du capital : à en faire un procès le plus parfaitement approprié au capital, c’est-à-dire conforme ou adéquat à sa nature de valeur en procès. C’est cette idée que j’entends développer ici.
[7] Dans un célèbre passage des Grundrisse, Marx a même pu anticiper sur un quatrième moment, celui de l’automation, qui ne s’est pourtant développé qu’au cours de ces toutes dernières décennies. Cette anticipation a été possible parce que ce quatrième moment de l’appropriation réelle du procès de travail par le capital ne fait que poursuivre la logique inhérente au développement des trois moments précédents (Marx, 2011 [1857-1858] : 650-670). Je serai donc amené à m’y référer aussi.
[8] La formule se trouve dans la traduction française de la seconde édition allemande du Livre I du Capital, traduction revue par Marx lui-même ; voir Le Capital, Paris, Éditions Sociales, 1948, t. II, p. 35. Elle n’a pas été reprise dans la quatrième édition allemande dont la traduction a été citée jusqu’à présent.
[9] Les termes accompagnés d’un astérisque font l’objet d’une définition dans le glossaire figurant en fin d’ouvrage. L’astérisque ne figure cependant que lorsque le terme est employé dans le sens défini dans ce glossaire.
[10] Le terme est ici employé pour traduire l’allemand Stoffwechsel qui signifie, littéralement, échange de matière (ou de substance). Il désigne donc l’ensemble des échanges matériels entre l’homme et la nature. Au demeurant, dans la traduction du Livre I publiée par Jules Roy sous la supervision de Marx, l’emploi de Stoffwechsel dans ce passage a été traduit par « échanges matériels » (Le Capital, op. cit., t. I, p.186).
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Entretien avec Alain Bihr
Professeur honoraire de sociologie, auteur de nombreux ouvrages dont Le premier âge du capitalisme (Page2 / Lausanne et Syllepse / Paris, 2018-2019) qui a déjà fait l’objet d’une recension dans lundimatin, Alain Bihr présente ici son dernier ouvrage, L’écocide capitaliste, à paraître dans les prochains jours chez les mêmes éditeurs. Cet ouvrage se compose de trois tomes réunis en un même coffret. Son enjeu est d’élucider l’antagonisme entre capitalisme et écologie.
Alain Bihr, vous publiez un volumineux ouvrage divisé en trois tomes, l’ensemble formant 1 250 pages, sous le titre de L’écocide capitaliste, coédité par Page 2 (Lausanne) et Syllepse (Paris). Avant d’en aborder le contenu, pouvez-vous nous dire quelques mots des raisons personnelles qui vous ont poussé à l’écrire ?
https://alencontre.org/ecologie/lecocide-capitaliste.html
L’écocide capitaliste, selon Alain Bihr
Catastrophe écologique et crise systémique du capitalisme
https://alter.quebec/lecocide-capitaliste-selon-alain-bihr/

