
Texte co-signé avec le collectif Golem, le Reseau d’Action contre l’Antisémitisme et tous les Racismes (RAAR) et Memorial 98.
Suite à la publication des fichiers Epstein, les pires tropes supplantent l’indignation légitime. Sans prétendre faire œuvre journalistique, quelques constats politiques s’imposent :
Jeffrey Epstein dirigeait un système international de trafic sexuel impliquant des milliers de femmes, dont un grand nombre de mineures. Ce système reposait sur le recrutement en chaîne, l’exploitation de la précarité, la collusion avec des responsables économiques et politiques et sur des dispositifs de chantage. Après une première condamnation en 2008, Epstein est à nouveau arrêté en 2019, puis retrouvé mort en détention avant son procès. Sa compagne Ghislaine Maxwell est quant à elle condamnée en 2022 pour complicité de trafic sexuel. Depuis des années, des victimes témoignent des viols, des agressions sexuelles, des menaces, de l’organisation du trafic et de l’impunité dont ont bénéficié leurs agresseurs.
En plus d’être profondément patriarcal, structuré autour d’une prédation pédocriminelle, ce système était également suprémaciste et eugéniste. Dès les années 2000, Epstein confiait à des scientifiques son projet d’«ensemencer la race humaine» avec son propre ADN en fécondant simultanément des femmes dans son ranch du Nouveau-Mexique : une logique transhumaniste directement héritée des fantasmes de « race supérieure ». Il assumait par ailleurs un racisme anti-noirs explicite et des liens avec la « race science » et la droite identitaire. De nombreux témoignages décrivent un langage racialisé ainsi que des traitements pseudo-scientifiques infligés à des femmes racisées.
L’affaire Pélicot en 2024, comme le viol collectif d’un enfant de 5 ans à Lille en 2025, rappellent avec une violence extrême que ces crimes ne sont pas des anomalies : ils s’inscrivent dans un système patriarcal et une culture du viol fondés sur l’impunité et la protection des agresseurs, et ce dans tous les espaces sociaux. Ce qui distingue l’affaire Epstein n’est pas la nature des crimes, tristement répandus, mais l’ampleur du système, son inscription dans des réseaux de pouvoir suprémacistes et les défaillances institutionnelles qui ont longtemps permis leur impunité.
Pourtant, sur les réseaux sociaux, un autre glissement s’opère : l’affaire est relue à travers un prisme antisémite. Epstein y est réduit à sa judéité, afin d’alimenter des récits complotistes. Au lieu d’interroger les rapports de domination patriarcaux, raciaux et de classe, on recycle les vieux mythes — perversité sexuelle supposée des Juifs, crimes rituels, complot mondial — hérités des Protocoles des sages de Sion.
L’affaire réactive également le fantasme de crimes rituels prêtés aux Juifves, selon lequel des enfants chrétiens seraient sacrifiés pour l’usage de leur sang dans le pain azyme. Plutôt que de questionner les collusions entre milieux d’affaires et sphères politiques, les réseaux sociaux se saturent d’accusations d’un prétendu complot juif international dont Epstein serait l’instrument — reprise presque littérale des thèses des Protocoles, qui désignent les Juifves comme une menace pour l’humanité, animés d’un projet de domination du monde.
Le mécanisme raciste qui consiste à souligner l’identité ethnique supposée des coupables plutôt que les rapports de domination de genre à l’œuvre dans les crimes sexuels, n’est pas nouveau. On l’a vu à l’œuvre à maintes reprises contre les Roms, les musulmans ou les étrangers en général. Le violeur serait toujours l’Autre, l’Étranger ; jamais le proche, en dépit de toutes les.données disponibles. Ce discours est notamment porté en France par le collectif raciste Némésis, désormais présent chaque année lors des manifestations du 25 novembre et du 8 mars, sous protection policière.
L’antisémitisme empêche ainsi une lecture politique des violences sexuelles et des rapports de domination : en imposant une grille de lecture complotiste, il détourne l’attention des structures sociales et politiques — patriarcales et capitalistes — qui rendent ces crimes possibles et en prolongent l’impunité. Pendant ce temps, les victimes s’effacent de nouveau : anonymat brisé, parole instrumentalisée, violences reléguées au second plan. Tandis que les analyses complotistes et les rhétoriques antisémites se multiplient, le patriarcat traverse la scène sans être inquiété.
