Idées et Sociétés, International

Violence, ambiguïté et construction narrative sur les manifestations en Iran

« S’il n’y a qu’une seule chose que vous pouvez faire pour le peuple iranien, c’est celle-ci : être la voix des détenu·es et des prisonnier·es politiques.« 

Edward Said, dans son ouvrage Orientalism, examine le rôle décisif des récits dans les structures du pouvoir. Selon lui, en particulier dans le domaine des médias, le pouvoir appartient à ceux qui sont capables d’imposer leur propre récit comme dominant. À l’ère des guerres médiatiques, des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle et des faux comptes, les récits abondent tandis que la vérité se fait rare. Une avalanche d’images, de statistiques et d’histoires contradictoires brouille de plus en plus la frontière entre réalité et propagande, rendant la tâche de discerner la vérité plus difficile que jamais pour le public. 

Les images et les rapports provenant d’Iran font état d’un niveau de violence et de répression sans précédent. Les scènes sont choquantes, le nombre de victimes est élevé et l’accès à des informations vérifiées devient chaque jour plus difficile. Dans ces conditions, non seulement le nombre exact de victimes n’est pas clair, mais la persistance de cette ambiguïté semble délibérée et pourrait rester sans réponse pendant longtemps. 

Les autorités iraniennes décrivent les manifestations comme « orchestrées » et comme le résultat d’une ingérence des États-Unis et du Mossad, une accusation qui a été répétée à maintes reprises et avec désinvolture à l’encontre des opposant·es politiques au cours des quarante-sept dernières années. Dans le même temps, des chiffres très différents concernant le nombre de personnes tuées circulent dans les médias et sur les réseaux sociaux. Le gouvernement a publié les noms de moins de trois mille personnes dans les journaux officiels, un chiffre qui ne correspond pas aux observations sur le terrain ni aux témoignages oculaires provenant de l’intérieur de l’Iran. En revanche, divers·es individu·es et groupes citent des chiffres beaucoup plus élevés, allant de 12 000 à 500 000. 

Cette ambiguïté statistique est elle-même devenue un nouveau champ de bataille où s’affrontent différents discours. Certaines de ces données sont utilisées pour justifier une éventuelle attaque militaire américaine ou israélienne contre l’Iran. On trouve fréquemment sur les réseaux sociaux des arguments selon lesquels « la République islamique a tué plus de ses propres citoyen·nes en deux jours qu’Israël n’en a tué à Gaza en deux ans ; par conséquent, le coût d’une frappe militaire israélienne ou américaine est inférieur au coût de la survie de la République islamique ». De telles affirmations sont non seulement fausses sur le plan statistique et logiquement fallacieuses – étant donné qu’Israël a tué beaucoup plus de personnes qu’il ne le reconnaît officiellement et qu’il s’efforce activement d’effacer les traces de ce qui s’apparente à un génocide –, mais elles démontrent également comment la répression interne est détournée pour préparer l’opinion publique à une intervention étrangère. 

Dans ce contexte, le rôle des grands médias persanophones basés en dehors de l’Iran est devenu très controversé. Des médias tels que Iran International et BBC Persian ont été accusés d’amplifier de manière sélective certains slogans afin de présenter une popularité exagérée de Reza Pahlavi, qui entretient des relations étroites avec Israël et a ouvertement appelé à une action militaire contre l’Iran. Ce récit ne correspond pas aux données recueillies sur le terrain ni aux recherches indépendantes. 

Dans un rapport analytique, le journal français Le Figaro a examiné les réseaux coordonnés en ligne et a mis en évidence le rôle des faux comptes et des opérations numériques organisées, en promouvant certaines figures politiques de l’opposition iranienne. Bon nombre de ces comptes ont été créés en 2023, sont restés inactifs et ne sont devenus actifs qu’en 2025, avec le début des manifestations. Le rapport montre comment la republication massive et synchronisée produit une image déformée du soutien populaire. Un autre rapport du Figaro, s’appuyant sur les recherches de Social Forensics, identifie des milliers de faux comptes et d’activités générées par l’IA utilisés pour renforcer la visibilité de Reza Pahlavi sur les réseaux sociaux, dont plus de 4 765 faux comptes actifs et des ensembles de données manipulés. Ces conclusions concordent avec une enquête publiée par Haaretzen octobre 2025, qui révélait qu’Israël menait une campagne d’influence visant à présenter Reza Pahlavi comme un dirigeant populaire en Iran. 

Cet article ne vise pas à fournir des réponses définitives concernant le nombre exact de personnes tuées ou l’étendue réelle de la popularité de Reza Pahlavi. Pahlavi est un homme de 67 ans qui vit en exil depuis quarante-sept ans et qui est le fils d’un monarque qui a été contraint de quitter l’Iran une première fois lors de la nationalisation de l’industrie pétrolière en 1953, puis une seconde fois en 1979 à la suite de la révolution. D’un point de vue juridique, il ne détient pas le titre de « prince », car la constitution qui désignait son père comme roi et lui-même comme prince héritier a été abolie lors du référendum de 1979, rendant tous les titres royaux juridiquement nuls. 

Il appartient au temps et à des commissions d’enquête indépendantes d’établir la vérité. Dans l’intervalle, il est essentiel de saisir la complexité de la situation en Iran. D’un côté, il y a un régime autoritaire qui a rendu la vie quotidienne presque impossible pour des millions de personnes par la répression politique, la fuite, l’inflation et politiques économiques destructrices. En réponse à des manifestations légitimes, l’État a réagi brutalement, tuant des milliers de civil·es et en détenant des dizaines de milliers d’autres. D’autre part, il existe des signes évidents et des preuves de plus en plus nombreuses d’une intervention étrangère, en particulier de la part d’Israël, qui tente de manipuler ces manifestations. 

Cette double réalité met en évidence un paradoxe tragique : alors que les Iranien·nes risquent leur vie pour revendiquer des droits et des libertés fondamentaux, leur lutte est exploitée par des puissances extérieures qui cherchent à faire avancer leurs objectifs géopolitiques. Toute tentative de comprendre la situation sans reconnaître à la fois la répression interne et la manipulation externe risque de simplifier à l’excès la crise. Il s’agit d’un conflit où la brutalité autoritaire, la dissidence légitime et l’ingérence internationale se croisent, créant un réseau de violence, de propagande et d’incertitude. 

Que pouvons-nous faire ? Selon les estimations des organisations de défense des droits humains, avant la dernière vague de manifestations, des dizaines de milliers de prisonnier·es politiques étaient déjà détenu·es dans les prisons iraniennes, et 20 000 personnes supplémentaires ont été arrêtées lors de la récente répression. Ces personnes sont confrontées à la torture, aux aveux forcés et même à l’exécution. L’expérience a montré que la publication des noms des prisonnier·es peut sauver des vies. Des personnalités telles que Varisheh Moradi, Pakhshan Azizi, Alireza Jalali, Toomaj Salehi, Saman Yasin, Sepideh Gholian, Narges Mohammadi, Sharifeh Mohammadi, Farhad Meysami, Hossein Ronaghi, Arash Sadeghi et Reza Shahabi ont échappé à l’exécution ou à la disparition en grande partie grâce à la pression soutenue du public et des médias. 

S’il n’y a qu’une seule chose que vous pouvez faire pour le peuple iranien, c’est celle-ci : être la voix des détenu·es et des prisonnier·Ês politiques. 

Références
Le Figaro – Analyse des opérations d’influence numérique coordonnées liées à l’Iran
Haaretz – L’opération d’influence israélienne en Iran visant à rétablir la monarchie du Shah (octobre 2025)

Helia Rahbari, 4 février 2026
https://en.radiozamaneh.com/37730/
Traduit par DE