Un complément politique utile à l’article Les implications inquiétantes de la purge militaire de Xi publié le 30/1/26 qui confirme l’importance de cet événement qui, du fait des bouleversements dans d’autres parties du monde, est certainement sous-analysé.

Il y a quelques jours, on a appris la destitution de Zhang Youxia (au centre de la photo ci-dessus), le plus haut général en service et considéré pendant des années comme le plus proche collaborateur militaire du président chinois Xi Jinpig, ainsi que le numéro deux de la très puissante Commission militaire centrale, qui comptait six membres en uniforme après le remaniement de 2022. Sur ces six membres, un seul reste en fonction : Zhang Shengmin, une situation sans précédent. Nous publions ci-dessous l’analyse de la situation par Andrea Ferrario. Andrea Martini. Refrattario e controcorrente
par Andrea Ferrario
Ces derniers jours, de nombreux articles tentent d’interpréter les purges au sein des hauts rangs de l’armée chinoise, mais la plupart du temps, ils ne font que répéter ce qui a déjà été dit : Xi de plus en plus seul ou victorieux, probabilité plus ou moins grande d’une intervention à Taïwan, purges en préparation du prochain congrès du PCC, etc. L’analyse du site des militants de gauche China Worker publiée avant-hier offre en revanche, à mon avis, une perspective originale, dont je résume ci-dessous les points fondamentaux. D’ici demain, je publierai également un aperçu de deux autres analyses intéressantes, cette fois-ci du site taïwanais Tai Sounds.
China Worker commence par observer que la purge systématique des hauts responsables militaires a atteint des proportions extraordinaires sans précédent dans l’histoire de la République populaire. Sur les sept membres nommés à la Commission militaire centrale lors du vingtième congrès d’octobre 2022, il n’en reste plus que deux, dont Xi lui-même en tant que président. Même pendant la Révolution culturelle de Mao, on n’avait jamais assisté à quelque chose de similaire.
Depuis 2023, 14 généraux d’armée ont été démis de leurs fonctions et officiellement placés sous enquête, tandis que 23 autres ont disparu. Actuellement, seuls 4 généraux d’armée restent en service actif. La comparaison la plus appropriée est celle de la destruction folle des dirigeants de l’Armée rouge perpétrée par Staline avant la Seconde Guerre mondiale. Une telle décimation des cadres militaires a des conséquences directes sur la capacité opérationnelle de l’Armée populaire de libération (APL), comme le font remarquer les experts militaires taïwanais qui concluent que les purges diluent l’expérience des généraux et créent un véritable goulot d’étranglement dans la modernisation des forces armées chinoises.
La dynamique de la lutte pour le pouvoir s’est développée à travers des phases contrastées qui révèlent la nature réelle du conflit. Xi avait prévu de s’en prendre à Zhang Youxia dès 2023, lorsqu’il avait purgé la Force de missiles de l’APL en destituant vingt généraux, ce qui constituait un avertissement clair. Cependant, à partir de la mi-2024, ce sont principalement les partisans de Xi Jinping lui-même qui ont été la cible des purges, en particulier les membres de la « clique du Fujian » promus par Xi pour consolider son contrôle sur l’armée.
Des personnalités de premier plan telles que He Weidong et Miao Hua, tous deux membres de la Commission militaire centrale, ont été démis de leurs fonctions. Vers la fin de 2024, la « clique du Fujian » avait été neutralisée. Ce revirement est l’œuvre de Zhang Youxia. La plupart des médias étrangers ont continué à répéter aveuglément le discours officiel selon lequel Xi serait l’architecte de toutes les purges, y compris celles visant ses propres fidèles, une version qui défie toute logique et repose sur le refrain propagandiste selon lequel Xi serait « sérieusement engagé dans la lutte contre la corruption ».
L’analyse de China Worker soutient que les factions anti-Xi, à partir de la mi-2024, ont utilisé l’instrument des contre-purges pour limiter le pouvoir de Xi et probablement pour le pousser à se retirer « pacifiquement » à la fin de son mandat en 2027. Certaines sources suggèrent que Hu Jintao et les anciens du parti auraient favorisé ce scénario de « soft landing », en cherchant à contenir Xi grâce à de nouvelles structures telles que le Comité central de coordination et de décision, dont la création a été annoncée soudainement après une réunion du Politburo en mai 2024.
Cet organisme, qui existait probablement déjà de manière officieuse, a pour mission de surveiller les actions de Xi et de limiter son pouvoir. Toutes les factions du PCC craignent les masses et redoutent les répercussions politiques si la lutte intestine pour le pouvoir venait à être visible par la population. Elles se rendent compte que cela nuirait à leur autorité, peut-être de manière fatale, en sapant leur aura de cohésion et de pouvoir, ouvrant ainsi la voie à des revendications populaires en faveur d’un changement. La grande mobilisation de 1989 contre l’autocratie avait éclaté précisément après que les divisions au sein du régime soient devenues évidentes à la suite de la destitution de Hu Yaobang.
Le coup porté à Zhang Youxia représente un pari désespéré de Xi, qui a tout mis en jeu pour rester au pouvoir. Selon le Wall Street Journal, lors d’un briefing avec de hauts responsables du parti qui s’est tenu le 24 janvier, Zhang aurait été accusé d’avoir transmis des secrets nucléaires aux États-Unis. Il s’agit d’une trahison passible de la peine de mort, mais presque personne ne croit à cette accusation. Cette accusation rappelle le coup monté contre Maduro, qualifié de « baron de la drogue » par le régime Trump. Elle s’inscrit dans le cadre d’une campagne plus large de choc et de terreur par laquelle la faction de Xi tente de contraindre les cadres militaires à se rallier à sa cause.
La véritable raison de la destitution de Zhang réside dans la lutte existentielle pour le pouvoir au sein du PCC et dans la détermination avec laquelle Xi tente de rester au pouvoir. Plusieurs scénarios sont désormais possibles. Une victoire brutale de Xi semble la plus probable, mais même si Xi l’emporte, les dommages politiques subis par le régime pourraient le laisser plus faible et instable. Une autre possibilité est que l’attaque oblige Zhang et les factions anti-Xi à monter une contre-offensive. Une troisième hypothèse est un blocage prolongé qui pourrait s’avérer chaotique et mettre en péril la stabilité de la dictature. Quoi qu’il arrive, l’attaque contre Zhang Youxia est un séisme politique qui fait de janvier 2026 un mois historique, au même titre que les chocs provenant du Venezuela, de l’Iran, du Groenland et des fissures dans le projet impérial de Trump.
