Alors que le monde débat de l’intelligence artificielle, des changements dans les rapports de force économiques et de la crise climatique, l’Afghanistan reste prisonnier d’un régime qui enfonce le pays dans un ordre archaïque. La récente publication du document de 58 pages intitulé « Principes de procédure pénale » par les talibans a une fois de plus mis à nu la nature de leur régime : un système théocratique fondé sur l’inégalité, la hiérarchie et la violence sexiste, justifié par des interprétations sélectives de la religion. Pour les Afghan·es vivant en exil, pris entre les réalités de la vie moderne mondiale et la structure médiévale imposée à leur patrie, ce document est une fois de plus un rappel brutal de la chute vertigineuse du pays.
Cet essai examine les éléments clés du cadre pénal des talibans afin de démontrer pourquoi un État religieux ne peut garantir la justice, l’égalité ou la dignité humaine, et pourquoi le système est irréformable.
A) L’esclavage n’est pas une nouveauté dans un système religieux taliban
Ce document taliban de 58 pages comprend une introduction, trois parties, dix chapitres et 119 articles. Le deuxième chapitre traite des sanctions pour faux et usage de faux, et le troisième des sanctions pour culture et trafic de stupéfiants. Ces deux chapitres contiennent de nombreuses dispositions de style taliban, mais le cœur de l’ensemble du document est le premier chapitre, qui expose « les principes, les degrés et les catégories de ceux qui méritent le taʿzir et leurs jugements » au sein du système judiciaire de l’émirat.
Presque toutes les décisions du nouveau document sont accompagnées d’une note de bas de page citant une source religieuse ; toutes ses pages sont remplies de noms de livres, de juristes et de sources que les talibans considèrent comme la base de leur interprétation de la charia. Tout cela n’a rien de nouveau pour celles et ceux qui connaissent le vocabulaire religieux enseigné dans les madrasas traditionnelles afghanes ou qui ont passé suffisamment de temps à écouter les prédicateurs de nos villages. Ces principes, ces catégories de sanctions et le classement des individus « méritants » sont déjà profondément ancrés dans le comportement et le langage des segments conservateurs et religieux de notre société.
La première partie du document commence par présenter des termes et des concepts qui n’appartiennent pas à la jurisprudence pénale contemporaine, bien que le programme scolaire et le système juridique afghans, y compris pendant la République islamique, n’en aient jamais été totalement exempts. Cette partie commence par établir une distinction entre hudud et taʿzir. Ces concepts étaient enseignés dans les universités afghanes pendant la République et figuraient même dans la loi, bien qu’ils n’aient pas été appliqués comme ils le sont aujourd’hui sous le régime taliban. Les détracteurs/détractrices des talibans, même celle et ceux qui prônent un système démocratique conforme à la Déclaration universelle des droits humains, remettent rarement en cause le fondement du droit taliban, qui est la charia. Elles et ils ne contestent pas le fait que les tribunaux talibans imposent le hudud et le taʿzir, mais se concentrent plutôt sur les détails procéduraux.
Un code pénal ne peut prétendre être « fondé sur la charia », imposer le hudud et le taʿzir, tout en s’abstenant de diviser les gens en musulmans et non-musulmans, sunnites et non-sunnites, hommes et femmes, personnes libres et esclaves. La colonne vertébrale des peines fondées sur la charia repose précisément sur ces hiérarchies religieuses, sectaires, fondées sur la classe sociale et le genre. C’est pourquoi la clause 4 de l’article 4 fait la distinction entre un musulman et un dhimmi (un non-musulman vivant sous la domination islamique qui reste en sécurité grâce au paiement de la jizya). La clause 5 de cet article stipule que l’imam, le mari et le maître (propriétaire d’un esclave) ont le pouvoir d’exécuter les peines, bien que les hudud ne puissent être exécutés que par l’imam (le chef religieux).
La clause 6 accorde à « tout musulman » le pouvoir de punir un/une pécheur, à deux conditions :
Le péché doit concerner Haqullah (ce qui est dû à Dieu, ou les péchés contre Dieu), et il doit relever du taʿzir plutôt que du hudud.
Selon le document des talibans, chaque musulman appartient à la catégorie de « ceux qui commandent le bien et interdisent le mal », et chacun peut infliger des punitions sommaires, sans procès, à d’autres musulman·es ou non-musulman·es.
Les articles 26 et 27 divisent les musulmans en sunnites hanafites et « hérétiques », déclarant que tout hanafite qui change de secte commet un crime punissable par le taʿzir (deux ans d’emprisonnement). La propagation de l’« hérésie », c’est-à-dire le fait d’inviter les hanafites à rejoindre des sectes non hanafites, est un crime punissable de dix ans de prison.
Ces décisions ne sont pas isolées, mais font partie d’un système cohérent et profondément enraciné. Ce système ne reconnaît pas l’égalité inhérente des êtres humains. Au mieux, il classe les personnes en fonction de leur niveau de « foi ». Dans un tel système, l’obéissance à l’imam ou au dirigeant religieux est obligatoire ; une femme vaut la moitié d’un homme ; les musulmans ont la supériorité sur les non-musulmans ; et les adeptes d’une secte islamique sont supérieurs à ceux des autres. Ainsi, le pouvoir de punir est accordé, par ordre hiérarchique, à l’imam, au mari, au maître, puis à tout musulman. Si l’on accepte un système pénal fondé sur la charia et que l’on ne remet pas en question les concepts de hudud et de taʿzir, il devient impossible d’exiger l’égalité devant la loi ou l’abolition des règles fondées sur l’esclavage et la domination du mari.
Les talibans n’ont pas limité cette catégorisation aux sanctions pénales. Ils ont appliqué la même discrimination fondée sur le sexe, la classe sociale, la religion et la secte à l’éducation, à l’habillement, à l’emploi, aux voyages, à la pratique religieuse et à la liberté d’expression. Pourquoi le fait d’accorder à un mari le droit de punir sa femme semblerait-il «nouveau » ou « anormal » alors que la présence d’une femme hors de son domicile est subordonnée à la présence d’un tuteur masculin, que le mariage d’un homme avec quatre femmes est légalement autorisé et que la supériorité masculine est ancrée dans toutes les lois et normes sociales ?
Les mots « esclave » et « maître » peuvent aujourd’hui sembler offensants pour beaucoup. Même en Afghanistan, l’esclavage officiel n’existe plus, car les gens ne sont plus ouvertement qualifiés d’esclaves et de maîtres. Dans la pratique, cependant, le système taliban s’apparente à l’esclavage. L’obéissance qu’ils exigent du public et les restrictions et conditions qu’ils imposent aux femmes sont des manifestations d’asservissement.
B) Le classement des personnes passibles de sanctions dans l’émirat taliban n’est pas nouveau.
Le deuxième chapitre de ce document classe les crimes et les personnes passibles de sanctions. L’article 9 divise les personnes en quatre groupes :
* les érudits religieux et les personnalités de haut rang,
* les nobles tels que les anciens des tribus et les marchands,
* la classe moyenne,
* la classe inférieure.
Une méthode différente d’application des sanctions est prescrite pour chaque catégorie.
Selon ce document, les érudits religieux et les personnalités de haut rang qui ont commis des crimes doivent être informés personnellement par le juge (plutôt que par un procureur ou la police), qui doit s’adresser à eux avec respect, en utilisant les mots suivants : « J’ai appris que vous faisiez telle ou telle chose. » En d’autres termes, lorsqu’un érudit (c’est-à-dire un mollah, et non un universitaire) commet un crime, il ne doit pas être convoqué. Au lieu de cela, le juge doit simplement l’informer des « actes » qu’il a commis (et non des « crimes »). La clause ne précise pas si, après avoir reçu cette notification, le savant accusé doit comparaître devant le tribunal.
Les nobles de la deuxième catégorie doivent également être informés respectueusement par le juge. Mais contrairement aux savants, ils doivent être invités à comparaître devant le tribunal.
Les membres de la classe moyenne doivent être convoqué·es et placé·es en détention.
Quant à la classe inférieure (les pauvres et les démuni·es), elle doit être punie par des menaces et des coups (taʿzir). Le document ajoute que si l’infraction commise par un·e membre de ce groupe mérite 39 coups de fouet, ceux-ci ne doivent pas être infligés au même endroit du corps. Afin de faire preuve de « clémence », il précise en outre que les coups doivent éviter la tête et les « parties intimes ».
Pour certain·es, cette hiérarchie explicite et écrite peut sembler choquante ou nouvelle. Mais dans la pratique, elle n’a rien de nouveau. Les talibans ont mis en place cette stratification depuis le début de l’émirat. Ils ont des tribunaux spéciaux pour les mollahs affiliés aux talibans, considèrent qu’il est obligatoire de leur témoigner du respect et considèrent même que les critiquer publiquement est un crime. Leur traitement des personnalités de haut rang telles que Hamid Karzaï, Abdullah Abdullah, Gulbuddin Hekmatyar et d’autres élites similaires a toujours été exceptionnel, même lorsque ces personnalités s’opposent à eux. Ils ne traitent pas non plus les chefs tribaux et les commerçants avec sévérité.
On ne sait pas exactement comment ils définissent la « classe moyenne ». Peut-être que les commerçants de niveau intermédiaire, les personnalités modérément influentes ou les mollahs ordinaires entrent dans cette catégorie. Mais la partie de la classe moyenne urbaine moderne qui est implantée dans les villes, les universités et la vie civique est la cible de l’hostilité des talibans et traitée avec une grande violence par ceux-ci.
Le reste de la population, qui comprend les femmes (à l’exception de celles qui sont apparentées aux religieux et aux élites talibans), les ouvrier·es, les agriculteurs, les agricultrices et les pauvres, est confronté quotidiennement à des humiliations, des menaces et des passages à tabac de la part des officiers talibans et des » fouetteurs ». Sans parler de ce qui leur arrive lorsqu’elles ou ils sont traînés dans des centres de détention officiels.
D) La religion est un outil politique dans l’émirat taliban
Ce document suffit à prouver l’utilisation instrumentale de la religion par les talibans. Ils puisent de manière sélective dans les traditions et les sources religieuses douteuses pour justifier les privilèges et les hiérarchies fondés sur la classe sociale. Par exemple, nous avons souvent entendu de leur part et de celle des politiciens religieux que la piété est la véritable mesure de la valeur humaine, et non la richesse, le pouvoir ou la lignée. Le verset 13 de la sourate 49 est toujours sur leurs lèvres pendant les campagnes politiques et les discours de persuasion de masse, et s’adresse en particulier à ce que les talibans appellent les « gens de basse condition » (ټیټ خلک). Ce verset est devenu l’un des plus célèbres et des plus fréquemment cités dans notre société : « En vérité, les plus honorables d’entre vous aux yeux de Dieu sont les plus pieux d’entre vous. »
Une fois au pouvoir, ils sortent de leur sacoche de la charia d’autres règles concernant les hiérarchies économiques, religieuses, sociales et culturelles. Quelle que soit leur piété, celles et ceux qui sont perçus comme faibles sont traîné·es devant les tribunaux pour y être fouetté·es et insulté·es avant même que leur culpabilité ne soit prouvée, tandis qu’un mollah accusé n’est même pas confronté au nom du crime dont il est soupçonné, de peur que cela ne porte atteinte à son statut religieux.
Un autre verset, qui dit « Il n’y a pas de contrainte en religion », est un instrument familier de tromperie politique utilisé par les fondamentalistes religieux. Après la formation d’un gouvernement, la religion ainsi que la définition de la secte deviennent obligatoires. Quiconque promeut une compréhension différente mérite le taʿzir.
Il existe d’innombrables exemples de ce type. D’autres sociétés ont appris par expérience qu’une société juste et humaine ne peut être construite par le biais d’une « politique religieuse ». Le droit doit être terrestre et contractuel afin que la religion ne devienne pas un outil de monopole et de discrimination entre les mains des courtiers et des profiteurs.
Des moments comme celui-ci devraient nous pousser, nous, les Afghan·es non talibans, à repenser les normes juridiques et les arrangements sociaux dépassés qui, au nom de la religion et de la tradition, ont été imposés à la société et se sont même ancrés dans le subconscient des personnes éduquées et de certains segments de l’opposition anti-fondamentaliste.
Le système taliban ou tout autre gouvernement religieux ne peut être « réformé ». Se raccrocher à un décret ou dénoncer quelques injustices n’apportera aucun changement réel. L’État doit être retiré des mains des marchands de religion, et les relations juridiques entre les citoyen·nes du pays doivent être régies par des principes humains et rationnels.
Lorsqu’ils s’adressent aux tribus et aux groupes ethniques, ils prêchent que Dieu a créé les peuples et les tribus afin qu’ils « se connaissent les uns les autres » (wa jaʿalnakum shuʿuban wa qabaʾila litaʿarafu). Pourtant, le sectarisme, le favoritisme tribal et la discrimination linguistique sont appliqués et justifiés dans leur forme la plus flagrante lorsqu’il s’agit de distribuer les postes gouvernementaux ou d’appliquer la charia.
Younus Negah, 26 janvier 2026
https://zantimes.com/2026/01/26/the-talibans-penal-code-a-testament-to-the-failure-of-theocratic-rule/
Traduit par DE
