par Fabrizio Burattini
En 1956, quelques années après sa création, face à la « menace soviétique », l’Alliance atlantique (OTAN) a connu une grave crise, celle qui est passée à l’histoire sous le nom de « crise de Suez », qui a opposé les États-Unis à la Grande-Bretagne, à la France et à Israël sur l’avenir du canal reliant la Méditerranée à la mer Rouge.

Mais la crise qui secoue l’OTAN ces jours-ci est bien plus grave et dévastatrice, le président Trump exerçant une pression (pour l’instant uniquement politique) sur le Danemark pour le convaincre de « céder » le Groenland aux États-Unis. Il a annoncé des droits de douane de 10 % sur huit pays européens, coupables d’avoir annoncé l’envoi de troupes au Groenland, officiellement pour un « exercice militaire conjoint ». Il a écrit une note paranoïaque et grammaticalement incorrecte au Premier ministre norvégien, l’accusant de ne pas avoir voulu lui décerner le prix Nobel de la paix et affirmant que cela l’avait « libéré de toute pensée de paix ». Pendant quelques jours, avant le « forum » de Davos, il a semblé possible que le personnel militaire américain reçoive l’ordre d’affronter les « alliés » de l’OTAN afin de réaliser le rêve fiévreux de Trump de « dominer l’hémisphère ».
Tout cela peut faire penser aux invectives hallucinées d’un fou, mais d’un fou doté d’armes nucléaires, un fou qui, à la manière d’un parrain de la mafia, menace ses subordonnés « déloyaux », même s’il a ensuite annoncé avoir conclu un « accord » avec le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, dont personne ne connaît le contenu. Mais on peut supposer que Trump et Rutte ont envisagé (sans impliquer le Danemark et encore moins les Groenlandais) d’accorder à la base américaine de Pittufik et à d’autres bases potentielles le statut de « territoire américain », sur le modèle des bases britanniques d’Akrotiti et Dekelia, qui, après l’indépendance de Chypre en 1960, sont restées « territoire britannique » : un modèle de néocolonialisme pur, avec l’appropriation forcée de bases américaines « souveraines », probablement avec la licence d’exploitation des ressources souterraines environnantes (et la destruction environnementale qui en résulte).
Le Premier ministre canadien Mark Carney, à Davos, a parlé d’une « rupture de l’ordre international d’une portée historique ». Il s’agit d’un constat dévastateur qui devrait alarmer tout le monde face à un avenir où les guerres entre grandes puissances deviendront la norme et où de vastes régions du monde seront réparties entre des dirigeants rapaces, de plus en plus semblables à des « seigneurs de guerre ».
Il s’agit de la fin (définitive ?) de l’ordre libéral qui, malgré son hypocrisie _mais l’hypocrisie fait partie de la « politique »_, a gouverné le monde au cours des 80 dernières années. Déjà, Poutine en Ukraine (mais aussi en Géorgie, au Kazakhstan…) et Netanyahu à Gaza avaient montré sans hypocrisie et de manière sanglante leurs intentions génocidaires. Aujourd’hui, Trump et ses acolytes vandales dansent à la lumière des incendies qu’ils ont allumés.
Les médias et les commentateurs semblent se réjouir du « revirement » de Trump à Davos sur le Groenland, affirmant que ce changement aurait été causé par la « crainte des réactions des États européens ». Les classes dominantes européennes souhaitent de tout cœur que « tout redevienne comme avant ».
Il y a seulement trois jours, une division de l’armée américaine a été mise en état d’alerte en Alaska. Officiellement, l’objectif serait une éventuelle intervention dans le Minnesota, un État où, précisément aujourd’hui, vendredi 23 janvier, une sorte de « grève générale » a été déclenchée (rappelons que selon le « droit du travail » américain, les grèves « politiques » sont interdites, et plus encore les grèves « générales », ou même simplement « interprofessionnelles »).
Mais le déploiement militaire en Alaska a alarmé les autorités canadiennes, groenlandaises et danoises.
En particulier, la population groenlandaise s’est littéralement mise en état d’alerte. Une mobilisation pour l’affirmation d’une identité nationale, « inuit-européenne » (selon leur propre définition), s’est répandue sur l’île en réaction aux menaces de Trump.
Dans son discours , le Premier ministre canadien a appelé à une alliance des « puissances moyennes » contre les « hégémoniques » (il ne les a pas nommées, mais la référence aux États-Unis, à la Russie et à la Chine était très claire), et a déclaré que le célèbre « article 5 » du Pacte Atlantique s’appliquerait également au Groenland « en toutes circonstances », c’est-à-dire même en cas d’agression américaine, laissant ainsi entrevoir une intervention défensive d’une partie de l’OTAN contre son membre principal…
Il ne faut pas non plus négliger le lancement du Board of Peace pour Gaza, le monstrueux conseil pour la paix, qui, avec un budget de plusieurs milliards de dollars, devrait gérer la bande de Gaza. Jusqu’à présent, de grands « champions de la paix » ont adhéré au Board trumpien : le sioniste Netanyahu, le Biélorusse putinien Lukashenko, le Hongrois Viktor Orbàn, l’Albanais Edi Rama, le président du Kosovo, le Premier ministre bulgare sortant Rosen Zhelyazkov. Le Russe Poutine (tout comme Giorgia Meloni) étudierait la possibilité d’y adhérer.(Poutine aurait accepté et Meloni demanderait des aménagements Ndt). Selon les intentions de Washington, le Board remplacerait le Conseil de sécurité de l’ONU et serait présidé « à vie » par Trump. Probablement parce qu’en 2028, c’est JD Vance qui se présentera pour lui succéder.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, dans son discours à Davos, a évité toute attaque contre les États-Unis (tout en laissant entendre que l’Ukraine ne peut plus compter sur eux) et a adressé ses critiques à l’Europe, l’invitant à une plus grande mobilisation politique, mettant la dramatique expérience de la guerre ukrainienne au service de la « défense européenne » (avec des références évidentes à la défense du Groenland), dénonçant le manque d’aide à la révolte iranienne et qualifiant l’opération au Venezuela d’erronée.
Ne nous laissons pas tromper par les zigzags de Trump. Trump doit être traité pour ce qu’il est : un impérialiste sanguinaire, dont le seul « mérite » est son effronterie, son absence totale d’hypocrisie.
Trump doit être affronté comme doivent l’être Poutine, Xi Jinping, les ayatollahs iraniens, Meloni, Macron, Merz, Starmer et Zelensky lui-même, qui souligne lucidement les faiblesses de l’Europe, mais qui mène en Ukraine une politique antisociale, néolibérale et antipopulaire.
Pour les affronter, pour une fois, l’exemple nous vient des États-Unis, où aujourd’hui Minneapolis et tout le Minnesota ont fait grève générale contre les rafles de plus en plus aveugles de l’ICE. Le conseiller de Trump, Stephen Miller, un peu comme un commandant dans une nouvelle guerre civile américaine, a écrit sur X que les polices locales devraient « se retirer et se rendre » aux fédéraux, tandis que Trump a évoqué à plusieurs reprises l’idée d’invoquer l’Insurrection Act contre les manifestants.
C’est un cauchemar fasciste que nous ne devons pas laisser se réaliser.
Publié dans

Traduction ML
