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Iran : la génération qui a rompu avec la théocratie

Maryam Namazie, militante laïque et défenseure des droits humains irano-britannique, explique pourquoi les manifestations en Iran sont différentes cette fois-ci et pourquoi les jeunes Iranien·nes embrassent la laïcité.

Le peuple iranien est en pleine révolte.

Depuis fin décembre 2025, des manifestations ont éclaté dans 73 villes à travers le pays. Elles se sont rapidement transformées en un rejet sans ambiguïté de l’État islamique lui-même. Cette fois-ci, le déclencheur a été l’effondrement de la monnaie, les salaires impayés, la flambée des prix des denrées alimentaires et du carburant, ainsi que les pénuries généralisées, qui trouvent leur origine dans la mauvaise gestion, la corruption et un système qui gouverne par la pauvreté, l’apartheid sexuel et la violence institutionnalisée.

La réponse du régime a été immédiate et brutale. Des balles réelles ont été tirées sur la foule. Selon des sources officielles, des centaines de personnes ont été arrêtées et accusées d’être des mohareb (« ennemi·es de Dieu »), passibles de la peine de mort. Le nombre de personnes tuées est estimé à plusieurs milliers. Mais avec la coupure de l’accès à Internet et des communications, ainsi que la répression généralisée, il est difficile de confirmer l’ampleur réelle des événements. Ce n’est pas un hasard : le régime a pour habitude de rompre toute coordination, de dissimuler l’ampleur des massacres et d’isoler les personnes les unes des autres afin d’intensifier la répression.

Les images vidéo qui ont filtré révèlent des massacres systématiques. Une vidéo horrible qui circule en ligne, qui aurait été tournée le 8 janvier à l’extérieur du centre médico-légal de Kahrizak, montre des rangées de cadavres alignés tandis que des familles recherchent leurs proches disparus, et pendant ce temps, d’autres cadavres arrivent par camion. C’est ainsi que la République islamique gouverne depuis toujours : par la terreur et la légitimation religieuse des meurtres de masse.

Des rapports indiquent que les familles ont été contraintes de payer les balles utilisées pour tuer leurs enfants avant que les corps ne leur soient rendus, et qu’elles sont empêchées d’organiser des funérailles ou de faire leur deuil, une pratique qui trouve clairement ses précédents dans l’ère des exécutions massives des années 1980. Le deuil collectif est criminalisé.

Ce qui se passe actuellement en Iran n’est pas un nouveau cycle de protestations. Il s’agit de l’effondrement par le bas de l’autorité religieuse en tant que système de gouvernement.

Cela a commencé en 2022 avec la révolution Jin, Jiyan, Azadi (Femme, Vie, Liberté) déclenchée par le meurtre de Mahsa Jina Amini pour « port du voile inapproprié ». Avec plus de 70% de la population iranienne âgée de moins de 35 ans, la génération Z, qui a grandi entièrement sous la République islamique, a rompu complètement avec la théocratie. Elle ne débat pas des interprétations de l’islam. Elle ne recherche pas de religieux progressistes ou de « réformes » illusoires. Elle ne croit pas aux fausses promesses de « démocratie » islamique et de « féminisme » islamique. Elle reconnaît la religion comme un instrument de domination. Les religieux sont ridiculisés et pourchassés. Les mosquées sont considérées comme des organes du pouvoir étatique. La religion n’inspire plus le respect à un grand nombre de personnes. Le pays est balayé par un tsunami d’athéisme. Telles sont les caractéristiques déterminantes du mouvement « Femme, vie, liberté » et les raisons pour lesquelles il cible le cléricalisme et la théocratie.

Il s’agit d’une sécularisation venue d’en bas. Elle n’est ni légiférée ni négociée. Elle dénonce la supercherie raciste du relativisme culturel qui présente l’islamisme comme la culture du peuple. L’État gouverne désormais une population qui a déjà abandonné la domination religieuse dans sa vie quotidienne. C’est pourquoi « Femme, vie, liberté » perdure après une répression généralisée et pourquoi les manifestations actuelles s’inscrivent dans la continuité de la tâche inachevée qui consiste à mettre fin au régime.

L’oppression des femmes n’est pas une injustice parallèle à l’effondrement économique. Le port obligatoire du voile, la ségrégation sexuelle, le droit familial patriarcal et le contrôle sexuel visent à punir le travail des femmes, à imposer des tâches domestiques et des soins non rémunérés, à faire baisser les salaires et à gérer les crises économiques et politiques. L’apartheid sexuel est également une politique économique. C’est pourquoi les attaques contre les femmes s’intensifient lors des crises économiques. Lorsque le système ne peut assurer la stabilité, il gouverne par la répression des corps. Et lorsque les femmes se révoltent, c’est toute la structure qui est mise à nu.

« Femme, vie, liberté » refuse la séparation entre le féminisme et la lutte des classes, entre la laïcité et la survie, entre l’autonomie corporelle et la vie matérielle. C’est pourquoi ce slogan, lancé pour la première fois au Rojava, au Kurdistan syrien, a conquis la société. Il exprime ce que les personnes veulent et méritent de vivre.

Le danger que représente ce mouvement pour le statu quo est évident. C’est pourquoi, dans le cadre de la révolte actuelle, des tentatives ont été faites pour contenir et rebaptiser le soulèvement en « révolution nationale », dans laquelle le fils de l’ancien dictateur, Reza Pahlavi, est présenté comme le futur leader inévitable, déformant ainsi les revendications du peuple et transformant la révolte en un outil de machinations géopolitiques. Il s’agit d’un faux choix entre le turban et la couronne, visant à effacer le caractère laïc et féministe du soulèvement. Il ne s’agit pas seulement de nostalgie, mais aussi des dangers d’une révolte anticléricale menée par des femmes. C’est pourquoi le Rojava est également soumis à des attaques constantes.

Défendre la laïcité et la révolution des femmes en Iran, c’est défendre son contenu : la laïcité comme nécessité matérielle ; l’égalité totale pour les femmes et les personnes LGBT ; la liberté d’organisation, de grève et de réunion politique ; et l’abolition des exécutions, des tribunaux religieux et de la loi patriarcale.

« Femme, vie, liberté » n’est pas un simple slogan. C’est une rupture avec le passé. L’avenir de l’Iran ne sera pas décidé par la couronne ou le turban. L’avenir de l’Iran est féminin, égalitaire et laïc. Contre les clercs et les rois, contre le militarisme et contre les changements de régime imposés par le haut.

La défiance des femmes et des autres personnes opprimées par le régime a déjà rompu le lien entre l’autorité religieuse et la vie sociale. L’État ne persiste que par la violence pure et simple. Reste à voir combien de temps la théocratie pourra fonctionner en contradiction flagrante avec la vie quotidienne. Le mouvement « Femme, vie, liberté » a toutefois déjà marqué une rupture irréversible.

Maryam Namazie, 16 janvier 2026
Maryam Namazie est une militante d’origine iranienne et porte-parole de One Law for All et du Council of Ex-Muslims of Britain.
Twitter : @MaryamNamazie.
Publié pour la première fois par la National Secular Society.

Les opinions exprimées dans nos blogs sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la NSS.
https://maryamnamazie.com/iran-the-generation-that-broke-faith-with-theocracy/