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Iran. La bureaucratie du meurtre et l’orientalisme

Cette nouvelle est horrible pour nous tous et toutes. Non seulement à cause des personnes qui ont été tuées, mais aussi à cause de la forme même de la mort. Voir les corps de centaines de personnes dans des sacs noirs. Voir la mort « traitée » comme un dossier administratif. Comme une file d’attente. Comme une facture.

Au milieu d’une coupure d’Internet, les présentateurs de la télévision d’État du régime islamique parlent avec assurance des « terroristes qui tuent des gens ». C’est une inversion de la réalité : transformer la victime en agresseur, inverser les rôles du tueur et de la victime, échanger la rue contre la prison.

Au cours de ces mêmes heures, les rares personnes qui pouvaient accéder à Internet disaient ceci : ils ont installé un écran au cimetière afin que les familles puissent voir les images des corps. Lorsqu’elles voient un numéro à l’écran, elles s’avancent pour récupérer le corps. Comme si les êtres humains avaient été réduits à un « code ». Un « tour ». Un « dossier ». Et ensuite, ils font payer les familles pour récupérer leurs proches : le prix de la balle, le prix des « services ».

Ce n’est plus seulement de la violence, c’est la production massive d’humiliation. C’est le moment où le fascisme ne se contente pas de tuer, il veut vous faire comprendre qu’il vous possède même dans le deuil. 

Vient ensuite le spectacle de rue des « partisan·es du régime » sous le label « Amoureuses/Amoureux de l’Iran ». Un théâtre d’État : une foule dirigée, soigneusement cadrée, destinée à essuyer le sang de l’objectif. Elles et ils agissent comme si le problème se résumait à « deux récits », comme s’il s’agissait d’un désaccord et non d’une machine qui transforme la mort elle-même en formulaires, en frais et en files d’attente. On a l’impression de regarder une scène d’un film de science-fiction, et non les informations réelles d’une société réelle.

Et ce sentiment surréaliste est exactement ce qui a frappé des millions d’Iranien·nes, indépendamment de leur politique ou de leur culture, lorsqu’elles et ils ont été coupés de leurs proches et de leurs ami·es : une anxiété sans nom, une peur sans visage et une rage impuissante.

Plus d’une semaine s’est écoulée, et nous n’avons toujours pas une image claire de ce qui se passe en Iran. Nous ne savons pas exactement ce qui s’est passé. De nombreux aspects de ce crime restent inconnus, car le black-out, la censure et l’intimidation ont empêché les témoignages des personnes d’être entendus.

Ce que nous avons, c’est un récit partial et contrôlé, le récit de la même institution qui agit à la fois comme juge, présentateur et bourreau. Ici, ils ne tuent pas seulement des corps, ils tuent aussi la vérité.

Et maintenant, nous, les Iranien·nes de la diaspora, devons faire face à autre chose, l’orientalisme : quand l’Iran n’est vu qu’à travers le prisme géopolitique, quand les personnes sont séparées de leur vie et transformées en symboles. Comme si des milliers de personnes étaient descendues dans la rue sans raison, sans lien avec leur expérience vécue. Comme si le chômage, la pauvreté, l’humiliation, la dépossession, l’écrasement des organisations indépendantes, les meurtres dans la rue et des décennies d’étouffement n’étaient que des « détails », tandis que la « véritable histoire » se trouverait dans les think tanks des puissances mondiales.

Ce niveau de racisme et de simplification nous est imposé au nom de l’analyse.

Une version de l’orientalisme tente de prouver que « l’islam est comme ceci ou comme cela », comme si la société iranienne était un laboratoire théologique plutôt qu’un champ de bataille façonné par les classes sociales, la politique, le genre et les générations. Une autre version, avec un ton qui se veut « réaliste », insiste pour tout résumer par une phrase toute faite : « Bien sûr, les États-Unis cherchent à renverser le régime iranien. » Comme si cette seule phrase pouvait expliquer les cadavres, neutraliser les balles, décharger le tueur de sa responsabilité et la transférer au ciel de la politique étrangère. Comme si les gens devaient d’abord passer un test de « positionnement géopolitique correct » avant de gagner le droit de vivre.

Mais nous, les Iranien·nes, au moment même où ces analyses sans sang et sans corps sont disposées sur les tables, nous regardons les sacs noirs. La file des familles. L’écran du cimetière. Nous regardons le reçu du « prix de la balle ». Nous regardons la vérité nue qu’en Iran, la mort n’est pas seulement une tragédie, c’est un système. Une bureaucratie.

Et l’orientalisme, qu’il se présente sous la forme d’une « expertise » obsédée par l’islam ou d’un « réalisme » accro à la géopolitique, devient particulièrement dangereux lorsqu’il rend ce système invisible : lorsqu’il efface le sang de l’histoire et dépouille les personnes de leur humanité.

Siyavash Shahabi, 20 janvier 2026
https://firenexttime.net/the-bureaucracy-of-killing-in-iran-and-orientalism/
Traduit par DE