Soutien à l’Ukraine résistante N°45 – 16 janvier 2026
¡ No pasarán ! C’est le drapeau sous lequel devrait se rassembler toute la gauche. Mais nous savons bien que ce n’est pas le cas.
En effet, où que se porte notre regard, « ils » semblent passer. Les impérialismes et les fascismes – appelons-les comme ça – sont en marche, plus ou moins violemment, plus ou moins insidieusement, plus ou moins électoralement. Est-il besoin d’en faire ici la liste ?
Pourtant, « ils » ne sont pas passés partout. Il y a en effet, à quelques heures de vol de Paris, une ligne longue de 1 250 km qui les empêche de passer. C’est une ligne bien réelle, faite de larmes et de sang, pas une ligne adoptée dans une arrière-salle de congrès. Une ligne qui sépare l’armée du fascisme russe de celle de la démocratie ukrainienne – aussi imparfaite soit-elle, nous n’avons eu de cesse de le répéter dans ces colonnes depuis bientôt quatre ans. Une ligne qui sépare une Russie dictatoriale [Voir « Le régime de Poutine n’est pas tombé du ciel », p. 44] d’une Ukraine qui défend son droit à l’existence. Une ligne qui sépare un régime expansionniste [Voir « L’Ukraine et ses voisins : entre peur, avantage et solidarité », p. 58] d’un régime où – malgré la guerre – s’exercent les libertés démocratiques, les libertés politiques, les libertés syndicales, la liberté de discuter de la conduite des opérations militaires, la liberté de contester les entorses à la démocratie [Voir « Que seraient des élections dans une Ukraine déchirée par la guerre ? », p.42. Voir également Soutien à l’Ukraine résistante, n°41, « Les journées de juillet », août 2025] et la politique économique et sociale du gouvernement [Voir dans ce numéro, « Denys, cheminot syndiqué sur le front », p.23 ; « Ivanka, notre combattante », p.15 ; « Syndicats aux côtés des soldats à Pokrovsk », p. 24 ; « 2025 : le bilan d’une infirmière », p. 24 ; « Les vœux du syndicat étudiant Priama Diia », p.25 ; « Comment les habitant·es des villages détruits œuvrent à des perspectives pour le développement des enfants », p.27. Voir également dans les précédents numéros la rubrique « Pendant la guerre la lutte continue » et « Paroles féministes d’Ukraine »] Les quelque 4 000 pages parues de cette revue en témoignent.
¡ No pasarán !
Il y a 90 ans, en Espagne, ce mot d’ordre ralliait celles et ceux qui, dans le monde, se levaient pour empêcher la nuit de tomber d’abord sur l’Espagne, ensuite sur l’Europe entière [Voir notamment Jean Batou, Ami-Jacques Rapin, Stéfanie Prezioso, Quand vient la nuit : volontaires internationaux contre le fascisme (Espagne, 1936-1939), Paris, Syllepse, à paraître en avril 2026]. Et ce, malgré les divergences qui séparaient les gauches de l’époque et malgré les crimes du stalinisme russe.
La leçon ne semble pas avoir été apprise. Certains, dans ce qu’il est convenu d’appeler la gauche politique [La désignation de « gauche politique » permet de ne pas inclure dans cette gauche-là le mouvement syndical qui est, lui, très fortement engagé aux côtés de l’Ukraine] – celle qui brigue nos suffrages sans oublier celle qui brigue le rôle de direction révolutionnaire – ont le cœur qui balance. D’autres ont un faible pour Moscou. D’autres encore se retranchent dans la tour d’ivoire de leurs certitudes intemporelles et a-historiques pour proclamer que Kyiv et Moscou c’est du pareil au même. Sans parler des bonimenteurs qui mentent délibérément en prétendant qu’à Kyiv les syndicats sont interdits ou en contestant la légitimité démocratique du Président ukrainien. Quant aux pacifistes – souvent sympathiques mais pas toujours –, ils sont prêts à abandonner quelques arpents de terre et leurs habitant·es pour ce qu’ils pensent être la paix. Enfin, il y en a encore et toujours qui croient retrouver, enfin, le Moscou de Joseph, dans le Moscou de Vladimir.
Les colonnes de cette revue et de bien d’autres publications se font régulièrement l’écho de ces atermoiements, de ces complicités qui entravent une levée en masse pour qu’« ils ne passent pas ». Alors même que la solidarité avec le peuple ukrainien ne se dément pas dans l’opinion.
À l’heure où les regards sont tournés vers Caracas, où le régime semble s’être effondré sous les coups d’une opération commando – ce qui, soit dit en passant, même si c’est hors de notre propos, en dit aussi long sur le régime maduriste [Voir « 3 janvier : une nouvelle date où des empires ont décidé de remodeler le monde par la force », p. 12 ; et « Les problèmes de l’agression contre le Venezuela », p.63] que sur les intentions des brigands de la Maison-Blanche –, ladite gauche politique devrait méditer le petit billet que nous a fait parvenir, le 4 janvier 2026, un simple soldat syndicaliste ukrainien, posté quelque part sur la ligne de front antifasciste. En quelques lignes, il dit tout ce qu’il y a à dire :
Il y a aujourd’hui de nombreuses comparaisons entre l’intervention américaine au Venezuela et l’intervention russe, en particulier l’opération infructueuse à Hostomel [Allusion à la bataille autour de l’aéroport d’Hostomel en février 2022, qui a été le prélude au retrait de l’armée russe et à l’échec du blitz sur Kyiv]. Je vais vous expliquer la différence : à Hostomel, toutes les forces de sécurité de Kyiv, la défense territoriale et les hommes d’Irpin armés de fusils à pompe se sont opposés aux Russes, tandis que lors de l’invasion américaine, le peuple vénézuélien s’est contenté de brûler les portraits de son grand leader et d’accrocher des drapeaux américains. La différence réside dans le fait que les Ukrainiens ont pris la défense de l’Ukraine, tandis que les Vénézuéliens, de manière tout à fait logique, ont refusé de prendre la défense de Maduro.
Il n’est pas utile ici de redire ce que tout le monde sait sur les objectifs de Trump au Venezuela. Si l’on suit le raisonnement de l’éditorialiste du New York Times, le raid sur Caracas va bien au-delà de la mise au pas de l’Amérique latine et du rapt de la manne pétrolière. Alors qu’un nouveau partage du monde se dessine sous nos yeux, le quotidien new-yorkais laisse entendre que la revendication trumpiste sur « l’hémisphère occidental » laisse désormais la Chine libre de faire ce qu’elle veut en Asie et la Russie libre de faire ce qu’elle veut en Europe. Le précédent créé par Trump, poursuit l’éditorialiste, nous autorise à craindre que désormais les grandes puissances puissent envahir les petites pour s’approprier leurs ressources.
Вони не пройдуть
Revenons sur la ligne de front. Politique cette fois. Daniel Tanuro rappelle opportunément aux oublieux que s’« ils » ne sont pas passés, c’est parce que les Ukrainien·nes avaient quelque chose à défendre : « L’Ukraine tient parce que sa population a goûté aux libertés conquises depuis 1991, après des décennies d’oppression coloniale » [Voir « La réalité du front ukrainien dément la petite musique du Kremlin ! », p.89].
Pour souligner le fossé qui s’est creusé entre une politique de solidarité internationale et les postures d’une partie significative de la gauche politique française, reportons-nous à la déclaration d’un groupe d’anarchistes russophones [« Déclaration des anarchistes russophones : écoutez les camarades ukrainien·nes »]. Ils s’adressent aux anarchistes du monde entier. Il est intéressant pour nous de nous attarder sur le contenu de leur texte car nous pouvons élargir leur interpellation à l’ensemble de ladite gauche politique.
Les auteurs rappellent que l’invasion à grande échelle avait provoqué l’engagement massif des anarchistes ukrainiens dans l’armée. Cette décision avait semé le trouble et provoqué de fortes divisions parmi eux. Certains ne savaient pas discerner quel était l’ennemi principal alors même que les contradictions nouvelles suscitées par la guerre entraînaient une redéfinition des tâches politiques.
Contrairement à certaines forces de la gauche politique française, les anarchistes russophones soulignent que la guerre en Ukraine ne peut se résumer à une simple confrontation inter-impérialiste :
Que cette guerre s’inscrive dans le cadre d’une confrontation mondiale entre plusieurs forces géopolitiques ne change rien à la réalité de l’agression. […] L’existence d’un impérialisme des pays occidentaux ne peut en aucune façon justifier et excuser l’impérialisme russe. […] La Russie moderne est une version mutante du néolibéralisme de droite. Elle est beaucoup plus agressive que la version européenne et, en cas de victoire, elle ne flirtera pas avec la liberté d’association, de réunion ou de presse.
Ils critiquent vivement un site anarchiste grec pour son refus de publier les informations de Solidarity Collectives [Voir « Solidarity Collectives : le rapport d’activité 2025 », p.35]. Au nom de sa positions antiguerre et anti-impérialiste, Indymedia-Athènes avait ainsi affirmé : « Il s’agit d’un appel à prendre parti dans une guerre, aux côtés d’une nation qui se trouve actuellement en première ligne de l’OTAN dans la guerre entre l’Occident et la Russie.»
Les anarchistes russophones n’omettent pas au passage de rappeler aux amateurs de systèmes bien carrés ce qui est une évidence :
De nombreuses forces géopolitiques participent à la guerre en Ukraine, et chacune d’entre elles poursuit ses propres intérêts. Il n’y a rien de nouveau à cela, et il en sera de même dans toutes les guerres futures. [Si] la guerre en Ukraine montre à quel point chaque société a besoin de se défendre contre l’État […], dans la situation actuelle, tactiquement les intérêts de la société […] recoupent en partie les intérêts de l’État […]. Il n’est pas nécessaire d’aimer l’État ukrainien pour résister au régime russe. […] Notre mouvement doit se ranger du côté de la société.
On n’est là ni dans la rhétorique révolutionnariste ni dans l’invocation des intérêts supérieurs d’un pays mais dans une politique concrète [Voir « Pourquoi les socialistes doivent soutenir l’Ukraine », p.78].
Les anarchistes russophones poursuivent leur démonstration en prenant pour cible le « puritanisme idéologique » de certains qui les empêche de regarder la réalité telle qu’elle est. Ils soutiennent que la « logique des deux camps également pourris » et l’« antimilitarisme passif au nom de la seule solidarité des classes ouvrières » ont pour corollaire une incapacité à prendre en compte les contradictions suscitées par les guerres et les spécificités géopolitiques dans différents contextes.
Le mantra « Nous devons arrêter la guerre » met les belligérants sur un pied d’égalité, comme s’il s’agissait d’enfants turbulents qu’il faut réconcilier. Mais dans cette guerre, les belligérants sont fondamentalement inégaux. Ne parler que de la « paix » signifierait la victoire de la Russie, l’occupation d’une partie de l’Ukraine et à terme le renforcement du régime de Poutine. La résistance à l’agression russe a conduit à un conflit avec les dogmes […] et à une réévaluation de ce qui semblait auparavant inacceptable.
Nous pourrions diriger la critique contre ceux qui, notamment en France, se font les complices des agresseurs en demandant l’arrêt des fournitures d’armes à l’Ukraine, contre ceux qui refusent à propos du régime de Poutine la caractérisation de fasciste et ceux qui réclament une discussion sur les frontières [Voir « Venezuela, Ukraine… Face à la géopolitique du désordre du monde qui dessine un nouvel ordre du monde pas spécialement ragoûtant ! » Comité français du RESU].
Le manifeste des anarchistes russophones rappelle : « Il nous semble évident que nos camarades préfèrent se battre dans les rangs de l’armée ukrainienne et avoir accès à des armes et à d’autres ressources. » Il affirme la nécessité de construire les conditions d’un objectif stratégique, d’un « continuum de résistances à l’invasion » qui articule d’une part manifestations, actions d’entraide, sabotage des infrastructures militaires en Russie et d’autre part enrôlement dans l’armée ukrainienne, y compris des dissidents russes et biélorusses.
Malheureusement des petits Savonarole qui se prennent pour des révolutionnaires prolétariens ne le comprennent même pas. J’en prends pour exemple le post publié sur Facebook par un militant d’extrême gauche – ancien candidat à la députation pour une organisation se disant trotskiste – (taisons son nom par esprit miséricordieux) qui réagissait à la carte de vœux des Brigades éditoriales de solidarité, publiées par les éditions Syllepse. Dirigé contre les éditeurs de Soutien à l’Ukraine résistante, c’est en réalité une charge contre toutes les forces engagées aux côtés du mouvement ukrainien de libération nationale et sociale :
Associer la Commune Prolétarienne et son drapeau Rouge, avec le drapeau de l’oligarchie mafieuse ukrainienne vendue à l’impérialisme !
Pour la dernière dégénérescence du pablisme le drapeau de la collaboration nationale et de la défense de l’ordre impérialiste remplace le drapeau des communards !!!
L’armée Ukrainienne sur-armée comme aucune autre à l’exception d’Israël. Est une armée de nationale nationaliste ! Une armée professionnelle des classes exploiteusess !
Macron et les impérialistes européens le disent, l’armée ukrainienne défend les intérêts de leur ordre !
La résistance ukrainienne est dans le camp des déserteurs et des insoumis militaires de ceux qui refusent de mourir pour le partage de l’Ukraine entre vautours en premier vautours Impérialistes occidentales États-Unis en tête et le nôtre et l’oligarchie mafieuse Russe !
Syllepse n’est pas dans le camp des résistants ukrainiens mais dans le camp de ceux qui organisent les rafles !
Honte au social-impérialisme de Syleppse ! [Texte recopié tel qu’il a été publié].
Que répondre ? Si les cons volaient, le gus en question serait chef d’escadrille… Mais le sujet est trop sérieux pour se laisser distraire.
Depuis le déclenchement de l’« opération spéciale » le 22 février 2022, la gauche politique n’a cessé d’être interpellée par la résistance ukrainienne. Aujourd’hui encore, le peuple ukrainien attend autre chose de toute la gauche française qu’une neutralité passive au nom d’arguties déjà évoquées, qu’un pacifisme d’évidence ou qu’une attitude munichoise.
Patrick Silberstein, membre des Brigades éditoriales de solidarité et du Comité français du RESU
Télécharger le n°45 de 106 pages : Soutien à l’Ukraine résistante, n°45
https://www.syllepse.net/syllepse_images/articles/soutien-a—lukraine-re–sistante–n-deg-45.pdf
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