Après la coupure d’électricité du 8 janvier, les meurtres, les arrestations massives et les intimidations dans les hôpitaux se sont multipliés, tandis que les autorités minimisaient le bilan et que les organisations de défense des droits humains mettaient en garde contre un massacre se déroulant à l’abri des regards.
La coupure d’Internet qui a débuté le 8 janvier 2026 (18 Dey 1404) n’a pas seulement interrompu les communications. Elle a changé ce qui pouvait être vu – et ce qui pouvait être nié. La coupure est survenue au onzième jour des manifestations, alors que les troubles s’étendaient à plus de 100 villes, avec des grèves dans les bazars, des assemblées universitaires et une escalade des affrontements nocturnes. Avec l’effondrement des connexions, les informations faisant état de meurtres et de disparitions se sont multipliées, tandis que la vérification indépendante est devenue plus difficile que jamais.
Au vu des différents décomptes, la conclusion la plus sûre reste la suivante : le nombre de mort·es confirmés se chiffre déjà en milliers, et le chiffre réel pourrait être plus élevé, voire beaucoup plus élevé, car la coupure d’électricité et la peur ont ralenti la vérification. Mais les chiffres sont également abstraits. Ce qui importe, c’est qu’une violence qualitativement distincte, sans précédent dans l’histoire même au regard du bilan sanglant de la République islamique en matière de répression dans les rues, s’est déchaînée d’une manière que les statistiques ne peuvent pleinement refléter : une force meurtrière coordonnée dans toutes les villes, des corps emportés à toute vitesse, des familles fouillant des sacs et des conteneurs, et tout un pays plongé dans l’obscurité tandis que les meurtres se poursuivent.
Ce que nous savons de l’ampleur du phénomène et pourquoi les chiffres ne concordent pas
Aucun bilan des victimes ne peut être considéré comme définitif. La coupure d’électricité, les menaces contre les familles, les restrictions imposées aux journalistes et les informations faisant état d’un enlèvement rapide des corps dans les rues et les centres médicaux ont fortement limité les possibilités de vérification indépendante. Il existe à la place des chiffres et des affirmations contradictoires, chacun·e étant influencé·e par ce qui peut encore être documenté dans des conditions extrêmes.
Plusieurs chiffres dominent désormais les reportages publics :
HRANA (Human Rights Activists News Agency) a compilé l’un des décomptes les plus détaillés. Au 18e jour des manifestations (14 janvier 2026 / 24 Dey), HRANA a fait état de 2 615 décès confirmés et d’au moins 18 470 arrestations, ainsi que de centaines de manifestations dans 187 villes.
CBS News, citant deux sources à l’intérieur de l’Iran le 13 janvier (23 Dey), a fait état d’au moins 12 000 mort·es, voire jusqu’à 20 000, précisant que ces chiffres étaient basés sur des informations provenant de militant·es sur le terrain et de dossiers médicaux d’hôpitaux.
Reuters, citant un responsable gouvernemental anonyme, a fait état d’environ 2 000 mort·esen deux semaines.
D’autres rapports sur les droits humains ont fait état de 1 134 blessé·es graves et de 97 aveux forcés diffusés à la télévision ; 12 enfants parmi les mort·es confirmé·es ; et 147 morts parmi les forces militaires et pro-gouvernementales.
Ces divergences ne sont pas seulement des désaccords ; elles révèlent l’existence d’un système conçu pour dissimuler la violence. Le black-out des communications et le blocage des lignes téléphoniques ont été maintes fois cités comme des obstacles à une vérification indépendante. Dans le même temps, des images éparses parvenues aux médias étrangers auraient montré des rangées de sacs mortuaires près des morgues de Téhéran.
Le massacre après la coupure d’électricité : ce qui a changé après le 8 janvier
Les organisations de défense des droits humains décrivent le 8 janvier (18 Dey) comme un tournant. Amnesty International affirme que depuis cette date, les forces de sécurité ont procédé à des exécutions illégales, organisées et généralisées de manifestant·es non armé·es, à une échelle qu’elle qualifie d’inédite, même au regard de l’histoire des violations commises par l’Iran. Amnesty soutient également que la coupure d’électricité a été imposée afin de dissimuler l’ampleur réelle des violations et d’effacer les preuves.
Un schéma cohérent se dégage des rapports sur les droits humains, des images vérifiées examinées par Amnesty et des témoignages cités dans ses conclusions :
* Des tirs à balles réelles ont été utilisés de manière généralisée et répétée contre des foules en grande partie non armées.
* Des tirs ont été effectués depuis des positions surélevées, notamment depuis les toits et les bâtiments liés aux forces de l’État ; Amnesty indique que les témoins qu’elle a interrogés ont décrit le déploiement de tireurs d’élite dans certaines zones.
* Les tirs visaient le haut du corps (tête et torse) et des balles métalliques auraient été utilisées en plus des armes à feu.
* Les hôpitaux sont débordés, tandis que l’intimidation et les pressions perturbent les traitements, la documentation et la tenue normale des registres.
* Les corps sont rapidement emportés ; les familles les recherchent parmi les sacs mortuaires, les camions, les conteneurs et les lieux de stockage improvisés.
Amnesty indique avoir examiné des dizaines de vidéos et d’images vérifiées provenant d’au moins dix villes dans plusieurs provinces et avoir mené des entretiens avec des travailleurs médicaux, des témoins, des manifestant·es et des sources bien informées.
Kahrizak : symbole de 2009, lieu de preuve en 2026
Kahrizak porte une longue ombre. En 2009, il est devenu tristement célèbre comme lieu de torture, d’abus et d’assassinat de détenu·es, suivi de l’impunité des hauts fonctionnaires. En janvier 2026, Kahrizak est revenu au centre de l’actualité, cette fois-ci en lien avec le traitement des mort·es.
Des vidéos diffusées depuis les environs des installations médico-légales de Kahrizak montraient des familles cherchant parmi des centaines de sacs mortuaires. L’analyse par Amnesty International d’une série de vidéos a permis de dénombrer plus de 200 sacs mortuaires visibles ; un compteur numérique à l’intérieur d’une installation aurait atteint le chiffre de 250. Des rapports ont également fait état de transferts vers Behesht-e Zahra, le principal cimetière et complexe funéraire de Téhéran, et de stockage dans des entrepôts et des conteneurs.
Toutes les images ne peuvent pas être vérifiées de manière indépendante dans des conditions de black-out, mais les rapports convergent vers une seule réalité : non seulement les mort·es sont produit·es à grande échelle, mais elles et ils sont également traité·es comme un problème logistique.
Arrestations massives : le deuxième front de la répression
Alors que les meurtres s’intensifiaient, les arrestations se multipliaient. Selon les chiffres compilés par HRANA, au moins 18 470 personnes avaient été arrêtées au 14 janvier.
Les rapports régionaux ont ajouté des détails sinistres. Hal Vash a signalé qu’au moins 550 manifestant·es baloutches avaient été arrêté·es au cours des cinq derniers jours à Zahedan, Chabahar et Iranshahr, décrivant des rafles violentes – incluant des femmes, des hommes et des enfants – et des familles incapables de localiser les détenus en raison de graves perturbations des communications.
Les détenu·es libérés·e ont décrit leur transfert vers des centres de détention collectifs, où ils ont été bandés les yeux, humiliés et victimes de violences, tout en étant menacés de lourdes accusations telles que « moharebeh » (généralement qualifié de « guerre contre Dieu », une accusation pouvant entraîner la peine de mort) et le risque d’exécution. De nombreuses et nombreux détenus auraient été blessés à coups de matraque, de poings et de pieds.
Les messages diffusés par l’État ont présenté une image différente. Tasnim, citant la police, a affirmé que 297 personnes avaient été arrêtées, deux tuées et 17 « neutralisées », et a annoncé 20 cas présumés liés à des « groupes terroristes » connectés à Israël. Le ministère du Renseignement, quant à lui, a publiquement présenté les arrestations dans les quartiers de Téhéran comme une lutte contre le « sabotage » et le « terrorisme ».
Les blessé·es, les disparu·es et le champ de bataille hospitalier
Les blessé·es restent la catégorie la plus difficile à recenser à l’échelle nationale. La FIDH et la LDDHI ont cité des rapports selon lesquels un hôpital de Téhéran aurait accueilli au moins 500 blessé·es souffrant de graves lésions oculaires, tandis que d’autres sources font état de milliers de blessé·es. Amnesty International décrit des centres médicaux submergés par les blessures par balle et par plombs, tandis que les familles recherchent leurs proches disparu·es, trouvant parfois des corps plutôt que des survivant·es.
Lorsque les hôpitaux sont soumis à des pressions, font l’objet de raids ou sont contraints au silence, les blessé·es deviennent invisibles : les personnes évitent de se faire soigner, les dossiers disparaissent et les blessures ne sont pas comptabilisées. C’est en partie pour cette raison que le nombre de mort·es est contesté et que le coût humain réel dépasse ce que n’importe quelle liste peut montrer.
Les mort·es parmi les forces de sécurité et le discours officiel
Les rapports font également état de morts parmi les forces de sécurité et les forces pro-gouvernementales. Les statistiques compilées par HRANA font état de 147 morts dans ce camp, dont au moins cinq civils décrits comme des partisans du gouvernement. Le discours officiel met l’accent sur ces morts pour justifier l’escalade, présentant les manifestations comme du « terrorisme » armé plutôt que comme une contestation massive.
C’est là un élément central du discours officiel : transformer la rue en champ de bataille, puis affirmer que les règles du champ de bataille s’appliquent.
Ce qu’en disent les responsables
Les responsables ont largement nié l’ampleur du phénomène. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a publiquement déclaré que le nombre de mort·es ne se chiffrait pas « en milliers », mais « seulement en centaines ». Dans le même temps, la position du pouvoir judiciaire laisse présager une escalade : le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni-Ejei, s’est rendu dans une prison où sont détenu·es des manifestant·es et a promis des procès rapides et publics, affirmant que les affaires liées à la « violence » devaient être traitées rapidement. Les organisations de défense des droits humains avertissent que la rapidité dans ce système est souvent synonyme d’aveux forcés, d’absence de procédure régulière et d’exécutions.
Les responsables ont également rejeté la responsabilité sur l’extérieur. Après que Donald Trump ait exhorté les manifestant·es à continuer et déclaré qu’il annulait les pourparlers jusqu’à ce que les meurtres cessent, Ali Larijani a répondu en désignant Trump et Netanyahu comme « les véritables meurtriers », un renversement qui souligne jusqu’où l’État est prêt à aller pour nier sa responsabilité au niveau national.
Ce qu’en disent les organismes internationaux et les groupes de défense des droits humains
Le message d’Amnesty International est sans ambiguïté : le monde doit agir pour mettre fin à l’impunité d’une campagne de meurtres sans précédent. L’organisation appelle à des mesures internationales urgentes : sessions extraordinaires, enquêtes et poursuites pénales, y compris le renvoi devant la Cour pénale internationale.
La FIDH et son organisation membre LDDHI ont averti que les violences généralisées et systématiques, combinées aux arrestations massives et au black-out médiatique, pourraient constituer des crimes contre l’humanité. Leurs rapports font état de tirs directs à balles réelles sur la tête, le cou et les yeux, ainsi que de la présence d’armes lourdes montées sur des camions.
Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a condamné la violence et appelé à l’arrêt immédiat des meurtres et au rétablissement de l’internet et des communications. Il a également rejeté la tentative de l’État de justifier la violence en qualifiant les manifestant·es pacifiques de « terroristes ».
Une histoire que l’État veut effacer
La censure n’est pas un détail technique dans cette histoire ; elle fait partie intégrante de la violence. Elle empêche toute coordination, bloque les preuves, isole les familles et donne à l’État la possibilité d’agir sans témoins. C’est pourquoi les chiffres ne cessent de changer et les estimations varient autant. Et c’est pourquoi, quel que soit le résultat final, le fait central demeure : un niveau de force meurtrière organisée et une ampleur de disparitions et de terreur ont été déchaînés, puis dissimulés par l’obscurité.
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Traduit par DE
