Idées et Sociétés, International, Politique et Social

Maduro à Minneapolis

Mensonges meurtriers

TIMOTHY SNYDER https://snyder.substack.com

9 JANVIER 2026

L’ombre de Maduro plane sur Minneapolis.

Le 3 janvier, l’armée américaine a extrait le dictateur meurtrier Nicolás Maduro de Caracas. Le 7 janvier, l’ICE a tué une mère dans sa voiture dans le Minnesota. Ce sont là deux aperçus d’une histoire plus vaste sur la mort et les mensonges.

L’enlèvement de Maduro n’avait pas pour but de dénoncer ses crimes, mais de les ignorer. La pire chose que Maduro ait faite est précisément ce que Trump commence à faire : tuer des civils et les rendre responsables de leur propre mort. Après Minneapolis, les mensonges de Maduro sont repris : en anglais américain, par les autorités américaines.

Les milliers d’exécutions extrajudiciaires dans le Venezuela de Maduro ont été perpétrées par des escadrons de la mort organisés. Ces actions ont été qualifiées de défensives. Le régime Maduro a affirmé que les personnes qu’il avait assassinées résistaient à l’autorité gouvernementale et que les hommes qui avaient appuyé sur la gâchette avaient été provoqués par ceux qu’ils avaient assassinés.

Minneapolis vient d’être le théâtre d’une exécution extrajudiciaire, perpétrée par l’ICE, qui ressemble de plus en plus à une organisation paramilitaire présidentielle. Cette action a été, de manière horrible, excusée par le président, le vice-présidentet le directeur de la sécurité intérieure, qui ont utilisé les mêmes mensonges que ceux proférés par le régime vénézuélien de Maduro. La victime résistait à l’autorité gouvernementale, ont-ils déclaré. L’homme qui a appuyé sur la gâchette avait été provoqué, ont-ils déclaré. Ce n’était pas le tueur qui était un terroriste. C’était la mère qui venait de déposer l’un de ses enfants de six ans à l’école.

Ces mensonges individuels font partie de la logique des escadrons de la mort. Un meurtrier peut être libéré parce que le gouvernement contrôle l’histoire. Et le prochain meurtre est alors d’autant plus facile. Et soudain, cela devient normal et les gens disparaissent tout simplement.

Les membres des escadrons de la mort de Maduro ne craignent pas d’être poursuivis. Au Venezuela, rien n’a changé à cet égard depuis l’éviction de Maduro. Tout ce qui s’est passé, c’est que cette pratique s’est étendue aux États-Unis. L’agent de l’ICE qui a tiré à la tête sur la mère a été emmené pour être interrogé par l’ institution fédérale, le ministère de la Justice, qui détient Maduro.

Et dans les deux cas, il est raisonnable de craindre que le résultat final soit le même. Les crimes réels seront ignorés, au profit de la construction d’un récit fictif qui permettra de commettre d’autres crimes réels. Maduro avait l’habitude de prétendre que ses opposants faisaient partie d’un complot mené par Trump. Aujourd’hui, Trump peut prétendre que ses opposants font partie d’un complot mené par Maduro.

Maduro, ayant été disculpé pour ses véritables atrocités, va être jugé pour des accusations de trafic de drogue politiquement utiles. La question de la drogue, comme celle de l’immigration, peut être utilisée pour accuser les opposants nationaux et internationaux de faire partie d’un complot international. Les escadrons de la mort de Maduro ont déjà placé de la drogue sur leurs victimes. Nous devons nous préparer à quelque chose de similaire à une échelle beaucoup plus grande : tous ceux qui s’opposent à Trump sont de mèche avec les « narco-terroristes ».

C’est là le sens politique de l’arrestation de Maduro. Il devient une illustration concrète du fantasme actuel de Trump : les Américains qui veulent la liberté et la démocratie font en quelque sorte partie d’un complot international impliquant la drogue ou l’immigration.

Nous assisterons peut-être à une sorte de procès-spectacle inversé. Dans les procès-spectacles du XXe siècle totalitaire, les gens plaidaient coupables de crimes qu’ils n’avaient pas commis. Maduro sera quant à lui disculpé des crimes horribles qu’il a commis. Mais le résultat final sera le même : l’invention d’un vaste complot imaginaire afin de justifier la répression.

Le régime de Maduro est moins un ennemi qu’un modèle pour Trump (et Vance et Noem), fournissant des exemples sur la manière de parler des assassinats politiques. Maduro a un jour affirmé que des complots internationaux étaient responsables de l’opposition nationale. Aujourd’hui, il sert de faire-valoir à l’administration Trump qui tient le même discours. 

Un grand menteur devient un élément du grand mensonge de quelqu’un d’autre. Cela peut sembler poétique, mais ce n’est pas justice. Si Maduro doit être jugé, ce devrait être pour les exécutions extrajudiciaires. De la même manière, l’agent de l’ICE qui a tiré trois fois à la tête sur une femme devrait être jugé. S’il ne l’est pas, alors nous faisons un pas de plus vers le type de régime que Maduro a mis en place au Venezuela. Les premières exécutions extrajudiciaires, si elles sont excusées, deviennent un précédent pour les centaines, puis les milliers qui suivront.

Nous pouvons tous être victimes de la théorie du complot que Trump et ses conseillers racontent : que tout le mal vient des immigrants et de la drogue, et que tous ceux qui veulent la démocratie et les droits de l’homme aux États-Unis font en quelque sorte partie d’un gigantesque complot invisible lié à l’immigration, à la drogue et à l’antifa, dirigé depuis l’étranger.

Cela peut être arrêté et inversé. Nous pouvons appeler les choses par leur nom lorsque ceux qui sont au pouvoir mentent. Nous pouvons prononcer les noms des victimes et dénoncer les institutions qui participent à ces mensonges. Les milices présidentielles ne devraient pas exister. Les camps de concentration non plus, d’ailleurs.

En amenant Maduro en Amérique, l’administration Trump importe également sa politique. Mais l’ombre qui plane sur Minneapolis n’est pas seulement celle de Maduro, mais celle de toutes les tyrannies modernes. Le cycle est connu. Le mensonge qui justifie la violence, la violence qui sert d’excuse pour répéter le mensonge. La vérité seule ne nous libérera pas, mais la vérité est la première étape.

Nous avons besoin de la vérité sur le tueur et de la vérité sur notre gouvernement. Et nous avons besoin d’être gouvernés par des personnes qui ne nous tueront pas pour ensuite utiliser nos morts dans un récit qui justifiera le meurtre d’autres personnes.

Traduction ML

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