Pourquoi les technologies occidentales continuent-elles d’alimenter la machine de guerre russe malgré des sanctions radicales ? S’agit-il d’une question de failles — ou de la preuve que le capital mondial lui-même échappe à l’emprise des gouvernements ? Pourquoi le système économique mondial est-il devenu, bien que involontairement, l’allié le plus fiable de l’agresseur ?
Des sanctions radicales étaient censées paralyser la machine de guerre russe. Mais la logique du capital s’est révélée plus forte que la volonté des États, tissant des réseaux invisibles qui contournent les restrictions. Ce faisant, la coalition occidentale a involontairement conçu un système opérationnel quasi parfait pour ses ennemis.
Lorsqu’un missile de croisière Kalibr [1] russe frappe une ville ukrainienne, les enquêteurs qui fouillent les décombres trouvent souvent des puces électroniques de guidage fabriquées à Austin, au Texas, ou à Munich, en Allemagne. Ces composants de haute technologie étaient destinés à des contrôleurs industriels et à l’électronique grand public et n’étaient jamais censés finir à l’intérieur d’armes russes. Pourtant, ils y sont.
Ces puces ont parcouru un long chemin — des chaînes d’assemblage américaines aux restes carbonisés de missiles tombés sur Mykolaïv, Kyïv ou Kharkiv. Leur trajectoire raconte une histoire plus large : comment le régime de sanctions le « plus complet » de l’histoire moderne n’a pas réussi à arrêter la machine de guerre russe. Au contraire, il a forcé l’adaptation, le regroupement et un tournant vers les zones grises de la mondialisation. C’est une histoire sur la façon dont la géopolitique étatique entre en collision avec la règle fondamentale du système même qu’elle a créé. Dans la logique du capital, il n’y a pas de patrie, et le profit est le seul impératif.
Depuis février 2022, la coalition occidentale a cherché à couper la Russie de l’architecture financière mondiale. L’idée, née dans les think tanks de Washington et de Bruxelles, était à la fois simple et élégante. En contrôlant les « centres nerveux » de la mondialisation — systèmes de paiement internationaux, marchés de l’assurance et chaînes d’approvisionnement de haute technologie — l’Occident pourrait déclencher un effondrement économique rapide en Russie et mettre fin à la guerre.
C’était un choix pragmatique : frapper l’économie de l’agresseur demeurait la seule alternative puissante à l’intervention militaire directe. Pourtant, la stratégie reposait sur une foi technocratique selon laquelle un monde construit sur le libre-échange pourrait être mis en pause d’une simple pression sur un bouton. La croyance que les gouvernements conduisent encore les flux du commerce mondial comme un chef d’orchestre dirige une symphonie était, au fond, une illusion néolibérale.
La stratégie a échoué à cause du système même que l’Occident lui-même a passé un demi-siècle à construire — un système optimisé pour échapper aux réglementations nationales, minimiser la fiscalité et dissimuler les bénéficiaires ultimes. Au fil des décennies, l’accumulation de capital est devenue inséparable d’un abandon systématique de l’identité nationale. Une société transnationale dont le siège est dans la Silicon Valley paie des impôts en Irlande, fabrique ses produits en Chine à partir de composants taïwanais et les vend dans le monde entier. Son allégeance ne va pas à un drapeau, mais à ses actionnaires ; sa seule mission est le profit.
Les sanctions ne sont pas un interrupteur marche/arrêt qui arrête le flux du commerce. Elles ressemblent davantage à un barrage : l’eau s’accumule, cherchant de nouveaux canaux à travers lesquels elle peut se déverser — en l’occurrence, vers des profits extraordinaires. Il y aura toujours un acteur économique — une entreprise dans un pays tiers, un négociant transnational ou un intermédiaire financier — pour qui la prime de risque en vaut la peine. Il ne s’agit pas nécessairement de malveillance ou d’alignement idéologique. D’un point de vue commercial, il s’agit simplement d’exploiter une opportunité de marché. Le régime de sanctions a, involontairement, engendré son propre reflet inversé — une économie parallèle spécialisée dans le contournement des restrictions.
Au lieu de parler de « failles », il est plus productif de considérer ce phénomène comme un réseau d’opportunités d’arbitrage — des profits extraits des différences de prix, d’accès et de conditions créées artificiellement par les sanctions. Cette adaptation se déploie selon trois axes principaux : le déplacement de juridictions, la construction de logistiques alternatives et la manipulation du statut juridique des marchandises.
La géographie du profit
Au cœur de la plupart des systèmes de contournement des sanctions se trouve l’arbitrage juridictionnel, une pratique particulièrement répandue dans des pays comme le Kazakhstan, l’Arménie et le Kirghizistan, qui apparaissent désormais à l’Occident comme les « complices » de la Russie. Leur comportement reflète un mélange complexe de nécessité économique, de peur de Moscou, d’inquiétude face aux sanctions secondaires occidentales et d’un désir de capitaliser sur un moment historique pour s’enrichir.
Pour de nombreux entrepreneurs de ces régions, opérer dans la « zone grise » est depuis longtemps une pratique courante ; les sanctions ont simplement créé un nouveau marché lucratif pour ces compétences familières. L’exemple le plus clair est la réexportation d’électronique. Selon un rapport de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) [2], les exportations de l’UE et des États-Unis vers l’Arménie et le Kirghizistan ont augmenté de 80 à 100% en 2022-2023. Cette hausse correspond presque parfaitement à l’augmentation des exportations des mêmes catégories de produits de ces pays vers la Russie.
Lorsque le Kazakhstan, un pays sans industrie d’appareils électroménagers, commence soudainement à expédier des centaines de milliers de machines à laver vers la Russie, comme l’a documenté Bloomberg, il est évident qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle obsession nationale pour la propreté. Ce qui se passe réellement est une forme de « cannibalisme de composants » — l’extraction massive de micropuces occidentales de biens de consommation pour les réutiliser dans des applications militaires.
La même logique s’applique aux symboles de statut convoités par l’élite russe. Après que Mercedes-Benz, BMW et Audi ont officiellement quitté le marché russe, les salles d’exposition de luxe de Moscou ne sont pas restées vides. Les routes d’approvisionnement directes ont été rapidement remplacées par des circuits tortueux passant par Bichkek, Erevan et Dubaï. Selon l’Office fédéral allemand de la statistique, les exportations de voitures d’Allemagne vers le Kirghizistan ont bondi de près de 5 500 % en 2022 par rapport à l’année précédente. Pour les consommateurs finaux à Moscou, seules deux choses ont changé : les prix ont augmenté de 50 à 100 % et les garanties officielles ont disparu. Mais pour la clientèle aisée déterminée à préserver son mode de vie d’avant-guerre, c’était un prix acceptable à payer. Le système de marché ne peut ignorer une telle demande solvable ; des intermédiaires apparaissent inévitablement, pavant des routes alternatives, même si elles sont plus coûteuses.
Le commerce nécessite à la fois de l’argent et des entités juridiques. La réponse à l’isolement financier de la Russie a été une migration massive d’entreprises vers des juridictions offrant une combinaison rare : une infrastructure financière développée et une neutralité politique. Le principal bénéficiaire a été les Émirats arabes unis (EAU). Le commerce bilatéral entre la Russie et les EAU a grimpé de 68 % en 2022, atteignant un record de 9 milliards de dollars (environ 8,5 milliards d’euros).
Typiquement, une société intermédiaire basée à Dubaï et enregistrée dans l’une des zones économiques franches de l’émirat agit à la fois comme « blanchisseur » financier et juridique. Elle reçoit des paiements de Russie (souvent en roubles ou en yuans), les convertit en dirhams puis en euros, et règle les factures avec des fournisseurs européens en son propre nom. Pour le système financier occidental, qui ne voit qu’une transaction provenant d’une contrepartie émiratie légitime, tout semble parfaitement légal.
La flotte fantôme
Lorsque la politique ferme les routes traditionnelles, le capital ne se contente pas de trouver des détours ; il construit sa propre infrastructure parallèle. L’exemple le plus clair de cela est apparu en réponse au « plafonnement des prix » [3] du G7 sur le pétrole russe. Le mécanisme était conçu pour couper Moscou du marché mondial de l’assurance maritime, largement contrôlé par des entreprises à Londres et dans l’Union européenne. L’hypothèse était simple : sans assurance, aucun port réputé n’accepterait un pétrolier, et le pétrole russe serait bloqué.
Au lieu de cela, une « flotte fantôme » est née. Il ne s’agit pas d’une poignée de navires pirates, mais d’un écosystème entier. À partir de 2022, le marché mondial des navires d’occasion s’est emballé. Des dizaines, puis des centaines de pétroliers vieillissants — des navires habituellement destinés à la démolition — ont été rachetés par des sociétés nouvellement créées, souvent anonymes, enregistrées à Dubaï ou à Hong Kong. Selon les estimations du Conseil de l’Atlantique [4], cette flotte compte désormais plus de six cents navires.
Ces pétroliers opèrent selon leurs propres règles, loin de toute surveillance réglementaire. Ils désactivent régulièrement leurs systèmes d’identification automatique pendant des semaines pour obscurcir leurs routes et effectuent des transferts de pétrole de navire à navire en eaux internationales, transformant certaines zones des océans du monde en vastes dépôts flottants. Durant ces transferts, le brut russe est mélangé à d’autres qualités de pétrole, blanchissant effectivement ses origines. Le résultat est un produit anonyme, « mélange letton » ou « mélange méditerranéen », qui peut être vendu librement dans les ports du monde entier.
Tout comme la flotte fantôme a émergé, un système financier parallèle est également apparu. La déconnexion des principales banques russes de SWIFT [5] était censée déclencher un effondrement financier. Mais SWIFT n’est qu’une plateforme de messagerie, pas un système de paiement en soi. Les flux financiers ont rapidement creusé de nouveaux canaux. Le yuan chinois est rapidement devenu le principal instrument de la Russie pour les règlements du commerce extérieur, dépassant le dollar en volume de transactions sur la Bourse de Moscou dans l’année suivant l’invasion.
Pour les transactions avec l’Occident, la Russie s’appuie sur un réseau tentaculaire de banques intermédiaires dans des juridictions amies. Un importateur russe envoie des roubles à une banque au, disons, Kirghizistan. Cette banque, toujours connectée à SWIFT, convertit les fonds et transfère des euros à un fournisseur allemand. Chaque participant à cette chaîne prend une commission ; le coût augmente, mais le paiement passe.
La double vie des choses
Le type de contournement des sanctions le plus insaisissable est l’arbitrage de marchandises. Il n’exploite pas les frontières géographiques ou juridiques, mais la nature même des biens modernes dans une économie mondialisée. Il manipule la réponse à une question apparemment simple : « Qu’est-ce que nous vendons exactement ? »
C’est ainsi que la microélectronique occidentale continue d’alimenter l’industrie de défense russe. Des analystes du Royal United Services Institute [6] ont examiné 27 systèmes d’armes russes capturés en Ukraine. Leur rapport a documenté plus de 450 composants étrangers uniques trouvés dans des missiles de croisière Kalibr, des drones Orlan-10 [7] et des systèmes de guerre électronique — la plupart produits par des entreprises américaines telles que Texas Instruments, Analog Devices et Altera.
Cela ne signifie pas que ces entreprises violent sciemment les sanctions. Cela révèle plutôt une vulnérabilité fondamentale du système commercial mondial lui-même — un système optimisé pour l’efficacité, pas pour la transparence. Cette structure permet aux risques juridiques et de réputation de passer d’un maillon de la chaîne à l’autre jusqu’à ce qu’ils se dissipent entièrement dans un réseau d’intermédiaires anonymes.
Un fabricant au Texas vend légalement des millions de puces à usage général à un distributeur mondial comme Mouser Electronics. Ce distributeur, à son tour, les vend, également légalement, à des centaines d’intermédiaires régionaux, y compris en Asie. L’un de ces distributeurs régionaux vend un lot de puces à une petite entreprise récemment créée à Hong Kong, qui les inscrit dans les documents douaniers comme « composants pour l’électronique grand public ». Ce n’est qu’à l’étape finale que la puce civile traverse en Russie et finit intégrée dans du matériel militaire. L’arbitrage réside dans l’exploitation de la double nature du produit lui-même : le même composant peut faire fonctionner à la fois une machine à laver et un système de guidage de missile.
Un mécanisme similaire fonctionne dans l’aviation civile, un autre domaine essentiel à la sécurité nationale et à la connectivité économique dans un pays aussi vaste que la Russie. Lorsque Boeing et Airbus ont arrêté la maintenance officielle des avions en 2022, on s’attendait à ce que la flotte russe soit bientôt clouée au sol. Ce ne fut pas le cas. Une enquête de Reuters, basée sur des données douanières, a révélé qu’entre mai 2022 et juin 2023, les compagnies aériennes russes ont importé au moins 1,2 milliard de dollars (environ 1,1 milliard d’euros) de pièces détachées pour leurs avions de fabrication occidentale. Les expéditions transitaient par des sociétés écrans au Tadjikistan, aux EAU, en Turquie, en Chine et au Kirghizistan.
Le marché mondial des pièces détachées d’avions est vaste et fragmenté, et les pénuries créées par les sanctions ont alimenté une volonté de payer presque n’importe quel prix. Cela, à son tour, a attiré un essaim d’intermédiaires du monde entier pour qui les risques politiques sont plus que compensés par des marges bénéficiaires extraordinaires.
Le vrai prix
Bien que le contournement des sanctions démontre la remarquable adaptabilité du capital, il serait faux de conclure que les mesures n’ont eu aucun effet réel sur l’économie russe. Les sanctions fonctionnent — mais leur impact n’est pas l’effondrement immédiat de l’économie russe ; il apparaît plutôt comme une pression graduelle sur les revenus, une inflation systémique des coûts et un déclin technologique qui s’accélère.
Entre 2023 et 2024, les sanctions, y compris le plafonnement des prix du G7, ont à peu près réduit de moitié les revenus pétroliers de la Russie, forçant le Kremlin vers une « économie de guerre » avec des risques croissants d’inflation et de stagflation. Aux moments les plus critiques, les déficits de revenus pétroliers ont atteint jusqu’à 30 pour cent, sapant la capacité du budget à financer le conflit.
Chaque intermédiaire dans une chaîne d’approvisionnement illicite ajoute une majoration supplémentaire. La « prime de risque » et les commissions facturées par les entreprises en Turquie, aux EAU et au Kazakhstan imposent un lourd fardeau à l’économie russe, siphonnant des ressources qui auraient pu être allouées à d’autres priorités.
Une autre conséquence est la dégradation technologique. L’accès aux technologies de pointe est devenu contraint. La pratique de récupération de puces de machines à laver n’est pas tant un triomphe qu’une preuve de dégradation forcée. La production de Lada en 2022 sans airbags ni systèmes de freinage antiblocage n’était qu’une des nombreuses manifestations de ce processus. De nouvelles dépendances émergent également. En se détachant de l’Occident, la Russie est tombée dans de nouveaux liens, tout aussi rigides, avec des États intermédiaires. La Turquie, la Chine et l’Inde peuvent désormais dicter les termes et les prix, sachant à quel point ils sont devenus cruciaux pour la survie de l’économie russe. En bref, le système ne s’est pas effondré — mais son fonctionnement est devenu plus coûteux et moins efficace.
Contre-mesures
À l’automne 2025, l’efficacité pure de ces contournements — et la prise de conscience qu’ils permettaient à la Russie de continuer à financer sa guerre — ont poussé les stratèges occidentaux à rechercher des instruments de pression plus radicaux. Les architectes des sanctions sont passés de la pression sur la Russie, le producteur, au ciblage du réseau mondial d’intermédiaires et d’utilisateurs finaux qui facilitent le contournement. Cette évolution a été exprimée par Bill Browder [8], critique de longue date du Kremlin, qui a soutenu qu’il était temps d’adresser un ultimatum aux grands raffineurs dans des pays comme l’Inde et la Turquie : arrêtez de traiter le brut russe ou faites face à une exclusion complète des services financiers, d’assurance et de transport maritime occidentaux.
Il ne s’agit plus d’un appel à des sanctions plus sévères en soi ; c’est une tentative de rendre économiquement impossible la participation au blanchiment des revenus de guerre russes. Cette logique a déjà commencé à informer la politique : les nouvelles restrictions de l’UE introduites en 2025 visent à interdire les importations de produits pétroliers raffinés à partir de brut russe, quel que soit le lieu de mélange.
L’objectif de cette phase de la guerre économique est d’acculer la Russie — de la pousser hors du marché « ami » à prix réduit et vers un véritable marché noir avec des remises de 20 à 30 dollars par baril (environ 18-28 euros). En substance, c’est le prochain chapitre de la lutte entre le pouvoir étatique et le capital : un effort direct pour augmenter la prime de risque à un niveau tel que les opportunités d’arbitrage qui ont soutenu l’économie russe deviennent non rentables.
Même ainsi, ces mesures n’arrêteront pas entièrement le pétrole russe d’atteindre les marchés de l’UE. Si des produits raffinés sont importés de pays qui sont eux-mêmes de grands producteurs de pétrole, comme l’Arabie saoudite, l’Irak, les EAU, le Kazakhstan, entre autres, ils seront généralement traités comme d’origine locale, et non comme russes. Cela crée des failles potentielles à travers lesquelles les hydrocarbures russes peuvent encore pénétrer les marchés de l’UE. Ainsi, alors que les sanctions resserrent les contrôles et exigent une documentation d’origine plus rigoureuse, un certain contournement via les pays producteurs peut persister.
Pourtant, les sanctions étatiques ne représentent qu’un front. Une campagne plus silencieuse et moins formelle se déploie : une guerre pour la transparence. Cette lutte n’est pas menée par des gouvernements mais par un réseau décentralisé de journalistes d’investigation, d’activistes anti-corruption et de spécialistes de la finance forensique (méthode pour s’adapter aux réglements). Ils n’écrivent pas de lois, mais ils modifient la variable clé du système — le risque de réputation et juridique. En publiant les noms des entreprises intermédiaires, en traçant les routes de la flotte fantôme et en exposant les bénéficiaires ultimes, ils peuvent transformer une affaire lucrative en catastrophe de réputation. Leur travail n’arrête pas directement les flux de capitaux ; il augmente plutôt fortement la prime de risque, rendant de nombreux systèmes d’arbitrage toxiques et économiquement non viables.
Un monde fracturé
Le régime de sanctions mondial est, paradoxalement, devenu un puissant catalyseur de marché, engendrant de nouvelles niches à forte marge pour le capital. Le phénomène du contournement des sanctions a révélé une vérité plus profonde : le système du capitalisme mondial, construit sur l’intégration transnationale, est structurellement incapable d’isoler l’un de ses propres nœuds majeurs. La tentative d’amputation politique d’une économie de la taille de celle de la Russie n’a pas conduit à sa décomposition, mais à l’émergence de « réseaux vasculaires » parallèles.
L’infrastructure construite pour contourner les sanctions — la « flotte fantôme », les corridors financiers via le yuan et le dirham, et les réseaux de sociétés commerciales écrans — n’est pas une solution temporaire. Ce qui prend forme sous nos yeux n’est pas un nouvel ordre mondial au sens classique, mais plutôt un système alternatif durable, dont le cœur économique et technologique est de plus en plus centré en Chine, et qui pourrait, avec le temps, déplacer l’équilibre du pouvoir mondial.
Les sanctions étaient un outil conçu à une époque où les économies étaient plus liées nationalement. Dans la crise actuelle, les États occidentaux ont tenté d’actionner les leviers d’un système qu’ils considéraient autrefois comme le leur, pour découvrir qu’il a depuis longtemps développé sa propre logique, largement indifférente aux objectifs politiques pour lesquels ses mécanismes sont déployés.
C’est précisément cette vulnérabilité structurelle que l’État russe a exploitée. Il n’opère pas comme un empire classique mais comme un acteur hybride dont l’élite dirigeante pense moins en termes d’intérêt national qu’en termes de marges bénéficiaires et de survie du régime. Il a maîtrisé le langage du capital mondial — arbitrage, anonymat offshore et logistique parallèle — et est devenu l’un de ses praticiens les plus cyniques et les plus efficaces, soutenant sa machine de guerre, aussi coûteuse soit-elle, à travers le système même conçu pour la contenir.
Sofron Bliznakov
https://www.posle.media/article/capital-vs-sanctions
Traduit pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77061
[1] Le Kalibr est une famille de missiles de croisière russes lancés depuis des navires, des sous-marins ou des plateformes terrestres, utilisés notamment pour frapper des cibles en Ukraine.
[2] La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) est une institution financière internationale créée en 1991 pour soutenir le développement économique des pays post-communistes.
[3] Le plafonnement des prix (price cap) est un mécanisme mis en place par le G7 et l’UE en décembre 2022 visant à limiter le prix du pétrole russe à 60 dollars le baril afin de réduire les revenus russes tout en maintenant l’approvisionnement mondial.
[4] Le Conseil de l’Atlantique (Atlantic Council) est un think tank américain de Washington, D.C., axé sur les relations internationales et la politique de sécurité.
[5] SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est le réseau de messagerie interbancaire mondial qui facilite les transactions financières transfrontalières. La déconnexion des banques russes de SWIFT faisait partie du paquet de sanctions post-février 2022.
[6] Le Royal United Services Institute (RUSI) est un think tank britannique fondé en 1831, spécialisé dans la défense et la sécurité internationale.
[7] L’Orlan-10 est un drone de reconnaissance russe utilisé pour la surveillance et le guidage d’artillerie.
[8] Bill Browder est un financier américano-britannique et activiste des droits de l’homme, devenu un critique virulent du régime de Poutine après la mort de son avocat Sergueï Magnitski en détention en Russie en 2009.
