International, Politique et Social

Leçons de la révolution serbe

 Dmitry Pozhidaev, repris de links.org.au

La toute nouvelle Liste étudiante a remporté plus de la moitié des voix et la majorité parlementaire lors des élections législatives anticipées du 25 octobre en Serbie. Le président sortant, Aleksandar Vučić, a reconnu sa défaite. Près de deux ans de manifestations, déclenchées par la tragédie survenue à la gare de Novi Sad, ont abouti à la victoire sur la force politique qui dirigeait le pays depuis 2012.

Dans une analyse publiée en février 2025, je m’étais demandé si les manifestations pourraient se transformer en une force politique capable de surmonter la fragmentation du monde du travail, la dépendance clientéliste et la crise de la représentation. La trajectoire suivie par le mouvement depuis lors appelle à une réévaluation : quels obstacles a-t-il surmontés, et lesquels continuent de limiter la portée du changement ?

Les partisans qualifient cette victoire de révolution ; les opposants la décrivent comme une « révolution de couleur » orchestrée par l’étranger. Pourtant, son ampleur politique dépasse les ambitions socio-économiques du programme des vainqueurs. L’expérience serbe soulève des questions sur les forces qui animent les mouvements contemporains, sur l’organisation qui transforme le mécontentement en pouvoir, et sur les opportunités offertes à la politique socialiste au sein de la démocratie capitaliste.

Les cinq leçons qui suivent examinent ce qui a rendu cette percée possible et ce qui pourrait la transformer en un changement social durable.

Leçon n° 1 : Il ne s’agit pas d’une révolution sociale

Un changement de gouvernement n’est pas nécessairement une révolution sociale. Dans la conception marxiste classique, la question décisive est de savoir si la domination de classe et les rapports de propriété changent. Cette distinction devrait guider l’utilisation du terme « révolution » en tant que concept analytique.

Les manifestations qui ont débuté en novembre 2024 ont été majoritairement pacifiques. Elles ont principalement pris la forme de marches, de blocages organisés par des étudiants, de rassemblements commémoratifs et d’auto-organisation citoyenne. L’insurrection armée et la prise de force de bâtiments gouvernementaux ne sont pas devenues la stratégie du mouvement. Le contraste avec les affrontements de rue, les magasins saccagés et les pillages qui accompagnent les manifestations en cours en France et en Italie, et désormais en Allemagne, démontre que des objectifs politiques radicaux peuvent coexister avec la modération dans les moyens utilisés pour les atteindre.

La Liste étudiante a remporté la victoire par les urnes dans un contexte d’autoritarisme concurrentiel : un système dans lequel la concurrence politique restait réelle, mais où le parti au pouvoir faussait systématiquement les règles du jeu en sa faveur. La pression exercée par les manifestations de rue a contribué à garantir une élection, transformant la mobilisation de masse en une majorité parlementaire.

Présenter cette voie comme incompatible avec le marxisme est une erreur historique. Dans son discours d’Amsterdam de 1872, Karl Marx a explicitement reconnu que les travailleurs de certains pays pouvaient atteindre leurs objectifs par des moyens pacifiques. Le critère décisif réside donc dans les relations sociales que les vainqueurs entendent transformer, plutôt que dans la présence de barricades.

Les perspectives d’une transition pacifique dépendent également de la profondeur de la transformation proposée. Moins celle-ci remet en cause les fondements de la propriété et de la domination de classe, moins le capital a de raisons d’organiser une résistance unifiée, même si certains de ses secteurs peuvent défendre farouchement leurs privilèges.

En Serbie, la préservation du système économique va de pair avec l’ambition de restructurer profondément le pouvoir politique. Supprimer le contrôle des partis sur les institutions publiques, instaurer la lustration et démanteler l’emprise de l’ancien groupe au pouvoir sur l’État pourrait conférer à ce processus le caractère d’une révolution politique.

En termes de classes sociales, ce projet peut être interprété comme le démantèlement du monopole d’un groupe restreint qui combinait le pouvoir d’État et l’accumulation du capital, tout en ouvrant la prise de décision à un éventail plus large de groupes de propriétaires et de professionnels. Ce projet n’a toutefois pas encore été mis en œuvre.

Le programme électoral de la Liste étudiante s’inscrit dans la lignée de la social-démocratie réformiste contemporaine. Il propose la gratuité des manuels scolaires, des logements plus abordables, l’uniformisation des prix des médicaments et le rétablissement des soins de santé en milieu rural. Afin de renforcer la protection des travailleurs, il vise à réduire la durée maximale des contrats à durée déterminée de deux ans à un an. Ces mesures s’accompagnent d’un soutien aux entrepreneurs nationaux, aux agriculteurs et aux entreprises innovantes, d’un renforcement des liens entre la recherche et la production, ainsi que d’un abandon du modèle économique fondé sur la main-d’œuvre bon marché. La confiscation des biens acquis illégalement vise à restituer aux caisses de l’État les fonds détournés.

Mais ce programme ne cherche pas à socialiser l’économie en donnant aux travailleurs et à la société un pouvoir effectif sur la production, l’investissement et la répartition des richesses. C’est précisément cette démocratisation du pouvoir économique qu’Erik Olin Wright plaçait au cœur d’une alternative socialiste, la distinguant d’une simple extension de la propriété d’État.

La révolution russe d’octobre 1917 ne peut se réduire à un simple changement de gouvernement : la prise du pouvoir a été suivie d’une transformation fondamentale de la propriété et de la structure de classe de la société. La question de savoir dans quelle mesure les travailleurs ont effectivement exercé le pouvoir sous le système qui en a résulté est une autre affaire, qui ne diminue en rien l’ampleur de cette transformation. La proposition de la Douma d’État russe visant à « rebaptiser » la Révolution d’octobre en « coup d’État » fait abstraction de cette distinction.

En Serbie, le programme des vainqueurs n’envisage pas, à l’heure actuelle, de changements comparables : l’ampleur de la restructuration politique proposée dépasse largement la profondeur des réformes socio-économiques.

Leçon n° 2 : Il ne s’agit pas non plus d’une « révolution colorée »

La deuxième leçon concerne les origines du mouvement. Vučić et les représentants de son Parti progressiste serbe (SNS) ont présenté les manifestations comme une « révolution de couleur » orchestrée par des forces extérieures. Dès février 2025, Vučić avait annoncé son intention d’écrire un livre intitulé Comment j’ai vaincu la révolution de couleur en Serbie. Peu avant les élections, il avait prédit que cet ouvrage deviendrait un best-seller mondial — surtout après sa victoire attendue.

La recherche d’un commanditaire étranger est devenue un moyen de plus en plus courant de discréditer des évolutions politiques indésirables. Les autorités russes qualifient toute dissidence d’« ingérence étrangère » ; le Premier ministre britannique a évoqué une ingérence russe dans le référendum sur le Brexit ; en Israël, le Likoud accuse ses adversaires d’utiliser des financements étrangers pour mobiliser les électeurs arabes. Certains commentateurs de l’opposition russe reprennent également ce discours : Yulia Latynina lie le succès des militants serbes à un prétendu financement par des ONG pro-occidentales.

Malgré les différences entre ces cas, invoquer l’ingérence détourne l’attention des causes internes du comportement collectif pour la diriger vers un adversaire extérieur. Les tentatives réelles d’ingérence doivent faire l’objet d’enquêtes, mais n’expliquent pas, à elles seules, les motivations de millions de personnes.

Vučić a longtemps été un partenaire commode pour des acteurs extérieurs aux intérêts divergents. Comme l’ont observé des chercheurs du Centre d’études orientales, la coopération avec l’Union européenne, les États-Unis, la Russie et la Chine constituait l’une des ressources qui soutenaient son pouvoir. Les critiques européennes à l’égard de l’autoritarisme et le soutien apporté aux revendications étudiantes par certaines institutions de l’UE n’ont pas mis fin à cette coopération, tandis que Moscou a ouvertement approuvé le « discours de la révolution colorée ».

L’analyse de Dejan Jović montre que le programme de politique étrangère de la Liste étudiante prévoit une continuité substantielle. Il appelle au maintien du partenariat avec la Russie, à la coordination des positions sur le Kosovo au Conseil de sécurité de l’ONU et au rejet des sanctions contre la Russie. Ces engagements vont de pair avec le soutien à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, la coopération avec l’UE et les États-Unis, ainsi qu’un partenariat stratégique avec la Chine.

Si « Après Tito – Tito » était un slogan populaire en Yougoslavie, la formule suggérée ici est « Après Vučić – Vučić ». Une telle continuité n’exclut pas, en soi, une implication extérieure, mais elle affaiblit l’argument selon lequel le mouvement aurait été un instrument de réalignement géopolitique.

La symbolique du mouvement a renforcé cette insistance sur le changement interne. Comme je l’ai noté dans un article précédent, son imagerie dominante (empreintes de mains rouge sang, drapeaux serbes, insignes universitaires et bannières commémoratives) mettait en avant les revendications nationales plutôt que l’alignement géopolitique. En excluant les symboles d’organisations extérieures et de puissances étrangères, notamment l’UE, l’OTAN et la Russie, le mouvement a affirmé son indépendance vis-à-vis des camps géopolitiques rivaux.

Les raisons de cette victoire doivent être recherchées avant tout dans la crise de légitimité croissante du gouvernement. Les manifestations contre l’autoritarisme, la violence politique, les menaces environnementales et les irrégularités électorales ont commencé bien avant 2024, se déroulant en ,au moins, trois vagues majeures à partir de 2017. L’effondrement de l’auvent de la gare et la mort de seize personnes ont constitué le catalyseur immédiat qui a cristallisé ce mécontentement accumulé. Pour une partie importante de la société, cette tragédie est devenue la preuve définitive que l’opacité des prises de décision et l’absence de responsabilité du gouvernement menaçaient la vie humaine elle-même.

Pourtant, la crise politique ne s’est pas accompagnée d’une crise économique. Le gouvernement a axé sa campagne électorale sur la croissance économique, les projets d’infrastructure et la hausse des salaires et des retraites. Malgré un certain ralentissement de la croissance et des problèmes sociaux persistants, le FMI prévoyait une accélération à 4 % en 2027. Cependant, les résultats économiques se sont avérés insuffisants pour maintenir l’adhésion de la population.

Les performances économiques ont leurs limites en tant que source de légitimité. Dans le modèle de Johannes Gerschewski, la légitimation est l’un des trois piliers de la stabilité autoritaire, aux côtés de la répression et de la cooptation. Se maintenir au pouvoir n’équivaut donc pas à conserver le soutien de la population. La hausse des revenus peut renforcer le soutien à un régime, mais ne compense pas nécessairement l’absence de justice, de participation politique et de responsabilité du gouvernement. L’importance de ces revendications dépend également des forces sociales qui mènent le mouvement et en définissent le programme.

Au lendemain de la défaite de Vučić, j’ai engagé la conversation avec un chauffeur de taxi de Belgrade, un homme d’une soixantaine d’années. Jouant l’avocat du diable, j’ai énuméré les réalisations dont le parti au pouvoir se vantait. Il avait une réponse à chaque argument.

Mais le PIB a connu une croissance respectable.

Il aurait augmenté encore plus vite s’ils n’avaient pas volé la moitié du pays !

Les salaires et les retraites ont augmenté eux aussi.

Et les prix ont grimpé trois fois plus vite ! Je suis retraité, mais je dois encore travailler comme chauffeur de taxi.

Mais on a construit des écoles, des hôpitaux et des routes…

Savez-vous qu’un kilomètre de route coûte trois fois plus cher ici qu’ailleurs en Europe ?!

Une seule conversation ne peut pas représenter toute une société, et les affirmations du chauffeur ne sauraient se substituer à des preuves vérifiées. Mais cela illustre comment les réalisations deviennent des motifs d’accusation : la croissance est jugée à l’aune des opportunités perdues à cause de la corruption, les retraites par rapport au coût d’une vie décente, et les travaux publics face à des soupçons de détournement. Les résultats comptent, mais la justice perçue compte tout autant.

Cela révèle également les limites de l’application de la description de Vladimir Lénine d’une situation révolutionnaire. En Serbie, le refus de continuer à vivre à l’ancienne a surtout pris la forme d’une exigence de changement dans l’exercice du pouvoir. La réduire à une aggravation des difficultés matérielles reviendrait à négliger l’importance, en soi, de l’impuissance politique et des perceptions publiques d’injustice.

La deuxième leçon va au-delà d’une critique du cadre conceptuel de la « révolution de couleur » : ni le soutien étranger ni les réalisations économiques ne garantissent la légitimité. Ici, l’analyse marxiste des contradictions sociales et l’injonction de Lénine de chercher, derrière les déclarations politiques, les intérêts des classes sociales revêtent une importance particulière. L’influence extérieure peut exacerber les contradictions sociales, mais elle ne les crée pas à partir de rien.

Leçon n° 3 : la justice rassemble

L’absence de programme révolutionnaire ne signifie pas l’absence d’une demande profonde de changement social. Les gens peuvent soutenir l’entreprise privée tout en jugeant inacceptable la répartition des richesses créées par le travail collectif. Thomas Fazi observe que les manifestations de la jeunesse en Europe aujourd’hui sont alimentées par le fossé entre la promesse selon laquelle l’éducation et le travail acharné ouvriront la voie à une vie décente, et l’expérience d’une génération confrontée à la précarité de l’emploi et à des logements inabordables.

C’est dans ce contexte que les revendications anti-corruption recueillent un large soutien. Derrière la demande de sanctionner les responsables se cache la question de savoir à qui l’État sert et qui bénéficie du développement économique. Le détournement de fonds se traduit par un sous-financement des hôpitaux et des écoles, tandis que l’attribution des emplois par le clientélisme politique rend les gens dépendants de ceux qui détiennent le pouvoir. La lutte contre la corruption devient le langage d’une revendication plus large de justice.

Pourtant, l’expérience post-soviétique révèle les limites de ce programme. Volodymyr Ishchenko lie la récurrence des « révolutions du Maïdan » à l’incapacité à surmonter une crise de la représentation politique : les dirigeants changent, mais les aspirations sociales de la majorité ne trouvent toujours pas d’expression politique organisée. Dans sa Critique du Programme de Gotha, Marx a identifié une cause plus profonde du problème : la répartition des biens dépend de la répartition des conditions de production. Le simple fait d’écarter des responsables corrompus ne modifie pas, en soi, les rapports de propriété et de pouvoir économique.

La Serbie a déjà connu un cycle similaire. Arrivé au pouvoir en 2012 sur un programme de lutte contre la corruption, le SNS a fait de l’arrestation de l’oligarque Miroslav Mišković un symbole de la détermination du nouveau gouvernement.

Cette campagne a aidé Vučić à consolider sa position ; aujourd’hui, la corruption est devenue l’un des principaux motifs invoqués pour chasser son parti du pouvoir. Cela ne diminue en rien l’importance de la lutte contre la corruption, mais cela montre que le succès dépend de la capacité de la société à demander des comptes aux dirigeants et à obtenir des améliorations matérielles.

La demande de justice et l’opposition au régime en place ont uni des groupes ayant des attentes différentes quant au changement. Comme Marx l’a montré dans Les Luttes de classes en France, un ennemi commun peut temporairement masquer les contradictions au sein d’un mouvement ; la coalition serbe contre l’ancien président Slobodan Milošević s’est également fracturée après la victoire de 2000. Préserver la coalition actuelle nécessitera un accord sur des intérêts concrets : qui en bénéficie, qui en supporte les coûts et qui détermine la voie à suivre.

Leçon n° 4 : Les forces motrices changent. L’organisation reste importante

Quels intérêts la Liste étudiante représente-t-elle ? L’ampleur de son soutien ne répond pas, à elle seule, à cette question : la composition de son électorat, le noyau organisateur du mouvement et le contenu de son programme sont des choses différentes. Des membres de classes sociales différentes peuvent voter pour la même force politique sans pour autant bénéficier des mêmes possibilités d’influencer son orientation.

Au début des manifestations, les analystes ont noté la capacité limitée du mouvement à mobiliser les travailleurs. Par la suite, les étudiants ont établi des liens avec les syndicats et ont soutenu les revendications visant à modifier la législation du travail. Pourtant, les tentatives visant à déclencher une grève générale n’ont pas conduit à un arrêt généralisé de la production, et le mouvement syndical n’est pas devenu la force motrice des manifestations. Le soutien électoral des travailleurs ne signifie pas nécessairement qu’ils participent de manière indépendante à l’élaboration du programme politique.

La classe ouvrière n’a pas disparu, mais sa composition et les conditions dans lesquelles elle s’organise ont changé. En Serbie, les estimations de l’Organisation internationale du travail montrent que la part de l’emploi dans les services est passée de 41,5 % en 2000 à 54,9 % en 2025. La dépendance à l’égard de la vente de sa force de travail unit l’ouvrier d’usine, le programmeur et le maître de conférences, mais une situation commune ne crée pas automatiquement la capacité d’agir collectivement. Comme le souligne Boris Kagarlitsky, concilier les intérêts des différents groupes de travailleurs nécessite un travail politique. La fragmentation des lieux de travail, la précarité de l’emploi et le risque de perte de revenus rendent l’action collective plus difficile.

Dans ce contexte, les atouts organisationnels des étudiants apparaissent clairement. Les universités rassemblent les gens et offrent des contacts réguliers, des locaux et du matériel. Pendant les blocages, les facultés universitaires sont devenues des lieux de discussion et de coordination permanents, où le fait de travailler ensemble a permis d’instaurer la confiance. Les réseaux sociaux ont élargi l’audience du mouvement, mais sa pérennité reposait avant tout sur la capacité à passer du temps ensemble de manière régulière. On peut établir ici une analogie fonctionnelle avec la grande usine : la concentration physique contribue à transformer le mécontentement individuel en force collective.

Grâce au soutien de leurs familles et de la communauté au sens large, certains étudiants ont pu mettre leurs études entre parenthèses et consacrer la quasi-totalité de leur temps à l’organisation. Cela a eu un coût (retard dans l’obtention du diplôme, perte de revenus et risque de répression), mais leur a permis de devenir des organisateurs à plein temps, à l’image de « révolutionnaires professionnels ». L’observation de Lénine selon laquelle « l’organisation décuple la force » reste donc d’actualité.

Compte tenu du rôle moteur de la communauté universitaire et des groupes professionnels diplômés, le mouvement pourrait provisoirement être qualifié de « révolution de la classe moyenne ». Cela caractérise son noyau organisateur et ses aspirations, sans pour autant impliquer une composition de classe homogène. De nombreux participants sont eux-mêmes salariés. Ils partagent des revendications communes : la reconnaissance de leurs diplômes, l’autonomie professionnelle et des perspectives d’avancement sans le clientélisme des partis.

Comme je l’ai fait valoir dans une analyse antérieure du mouvement, le fossé entre le niveau d’éducation et les opportunités disponibles est particulièrement douloureux pour ces groupes, tandis que les citoyens moins aisés sont plus sensibles aux risques liés au changement. La géographie du vote va dans ce sens : la liste menée par le SNS a conservé son avantage dans les régions économiquement moins développées du sud et de l’est de la Serbie.

Les étudiants peuvent radicaliser une crise politique sans pour autant représenter la classe ouvrière ni la population dans son ensemble. Leurs aspirations sont également façonnées par le contexte idéologique dominant : là où le capitalisme semble être le seul ordre viable, un accès équitable à la vie professionnelle peut primer sur la transformation du pouvoir économique.

L’argument de Marx et Friedrich Engels concernant les idées dominantes aide à éclairer cette contrainte. Un changement en profondeur nécessite l’organisation indépendante des travailleurs et le large bloc social prôné par Kagarlitsky. Sans influence sur les décisions du nouveau gouvernement, les travailleurs risquent de rester les bénéficiaires des réformes plutôt que des acteurs participant à la définition de leur contenu.

Leçon n° 5 : Une organisation sans chef unique

L’expérience serbe montre que la capacité à s’organiser ne nécessite pas forcément une hiérarchie rigide ni un pouvoir concentré entre les mains d’une seule personne. L’une des caractéristiques distinctives du mouvement était son caractère décentralisé : de nombreux groupes autonomes reliés par un programme commun, une coordination et des interactions quotidiennes. L’organisation horizontale impliquait la répartition de l’autorité et des responsabilités entre les participants.

Les fondements du mouvement étaient les plénums étudiants : des assemblées générales régulières ouvertes à tous les étudiants inscrits dans une faculté donnée. Les plénums définissaient les revendications et les actions à mener, tandis que des groupes de travail mettaient en œuvre leurs décisions. L’action commune était coordonnée entre les plénums des différentes facultés et universités.

Cette forme d’auto-organisation n’a pas été inventée par la vague de protestations actuelle. Elle s’est développée lors des manifestations étudiantes en Serbie à partir de 2006 et s’est largement fait connaître lors des occupations d’universités en Croatie en 2009. Les étudiants de Zagreb ont même compilé leur expérience dans The Occupation Cookbook, un guide pratique pour organiser des occupations et animer des plénums. Ce qui distingue le mouvement serbe actuel, c’est sa capacité à maintenir une organisation collective pendant près de deux ans, à étendre ses liens au-delà des universités et à passer des revendications de protestation à une liste électorale et à un programme électoral.

En mars 2025, le mouvement étudiant a appelé les citoyens à tenir des assemblées locales (« assemblées citoyennes ») en recourant à une forme légalement établie de participation directe à la vie locale. Parallèlement, l’initiative «Un étudiant dans chaque village » a pris forme : des groupes d’étudiants se sont rendus dans des communes à travers tout le pays, ont expliqué les revendications du mouvement, répondu aux questions et discuté des préoccupations des habitants. Les plénums, les assemblées citoyennes et les groupes d’étudiants itinérants ont créé de nombreux liens qui se recoupaient, grâce auxquels les initiatives locales se sont intégrées à un mouvement national.

Le SNS au pouvoir s’est appuyé sur de grands rassemblements, son appareil de parti et des moyens de transport organisés pour ses partisans. Derrière ces manifestations de soutien de masse se cachaient des incitations matérielles et une dépendance vis-à-vis de ceux qui contrôlaient les institutions publiques et l’emploi. La campagne étudiante reposait sur la participation volontaire et la communication directe, transformant progressivement les sympathisants en participants actifs. Cette différence aide à expliquer pourquoi les avantages dont disposait le gouvernement en termes de moyens financiers, d’organisation et d’accès à la télévision ne lui ont pas conféré une capacité comparable à mobiliser la société.

Dans un environnement politique balkanique habitué aux partis personnalisés et aux dirigeants puissants, ce modèle organisationnel marquait une rupture significative avec la norme. Même les vastes mouvements anti-corruption se rallient souvent autour d’une personnalité de premier plan. C’est ce qui s’est produit en Ukraine en 2019 : le succès du parti « Serviteur du peuple » était indissociable de Volodymyr Zelensky. Aucun point de ralliement comparable n’est apparu en Serbie. Alexander Baunov observe que la Liste étudiante se distinguait de l’exemple ukrainien précisément par l’absence d’un leader politique à qui la nouvelle organisation devait son existence et son succès.

Cette structure a rendu plus difficile pour les autorités de saper le mouvement, a renforcé sa résilience et a contrecarré les tentatives visant à le présenter comme un vecteur des ambitions personnelles d’un énième prétendant au pouvoir. Si un individu a unifié la « Liste étudiante », c’est bien Vučić lui-même — en tant qu’incarnation de l’ordre auquel ses participants s’opposaient.

Il est donc plus juste de décrire le mouvement comme indépendant des partis politiques plutôt qu’apolitique. Les revendications en matière de responsabilité du gouvernement, d’institutions indépendantes et d’élections étaient de nature politique. Les étudiants ont rejeté le système établi de représentation partisane et ont cherché à créer leurs propres moyens de participation. La Liste étudiante s’est même présentée aux élections en tant que groupe de citoyens — un dispositif juridique en Serbie qui permet de déposer une liste électorale sans créer de parti politique.

La défaite des partis d’opposition traditionnels apporte une preuve indirecte de la demande pour cette alternative. Leur incapacité à franchir le seuil électoral montre à quel point la méfiance s’étendait à l’ensemble de la classe politique. Cela s’apparente à une crise d’hégémonie : les partis existants perdent leur capacité à représenter les intérêts sociaux ou à obtenir le consentement.

Kagarlitsky lie le succès de la droite au recul de la gauche et à sa perte de lien avec sa base sociale, tandis qu’Ishchenko analyse la crise de représentation qui a ouvert la voie à Zelensky. L’espace politique laissé vacant n’est pas nécessairement occupé par des forces proposant une alternative socialiste. L’organisation horizontale ne garantit pas la supériorité dans toutes les situations.

En Serbie, cependant, elle a contribué à soutenir une mobilisation et une participation prolongées au-delà des clivages partisans établis.

La victoire pose un nouveau défi : la participation et la responsabilité peuvent-elles être préservées dans le processus décisionnel gouvernemental ? On ignore encore si la Liste étudiante deviendra un parti, restera une coalition ou se divisera. La victoire sur le régime personnalisé prendra une signification plus profonde si la nouvelle organisation évite de reproduire le même modèle.

La victoire ouvre des perspectives

Il ne faut ni surestimer ni sous-estimer l’importance de la victoire des étudiants. Un changement radical de gouvernement ne garantit pas, en soi, une transformation socio-économique profonde — ni même la mise en œuvre du programme modéré des vainqueurs. Le mouvement doit encore démontrer sa capacité à transformer une majorité parlementaire en changement durable.

Les risques de fragmentation, de concentration du pouvoir et d’un retour au pouvoir d’un dirigeant dominant demeurent. Antonio Gramsci décrivait une crise comme une situation où l’ancien se meurt et où le nouveau ne peut naître ; dans cet inter-règne, des phénomènes morbides émergent. Le renversement de l’ancienne classe dirigeante ne suffit pas, en soi, à instaurer un ordre démocratique. Le recul de la participation citoyenne et l’aggravation des désaccords pourraient ouvrir la voie à une solution bonapartiste : l’émergence d’un dirigeant promettant de concilier des intérêts divergents au nom de la société dans son ensemble.

Le gouvernement devra faire face à la résistance des réseaux d’influence établis, à des contraintes budgétaires et à des pressions extérieures. La position périphérique de la Serbie limite sa marge de manœuvre, mais ne lui impose pas une voie unique. La question est de savoir quels intérêts seront protégés dans les compromis inévitables, et qui sera en mesure d’influencer les décisions. L’orientation et l’ampleur des changements à venir restent ouvertes.

Cela rend d’autant plus significatif ce qui a déjà été accompli. Un mouvement de masse a renversé un gouvernement disposant de ressources bien supérieures, d’une mainmise sur les médias et de nombreuses années d’expérience dans la gestion de l’opposition. De plus, cette percée politique s’est avérée possible sans aggraver les difficultés économiques : la hausse des revenus n’a pas étouffé les revendications de justice, de démocratie et de responsabilité du gouvernement. Pour la gauche, cela signifie que la possibilité d’une mobilisation de masse ne peut être liée exclusivement à une crise économique.

Pourtant, le chemin vers la victoire a également eu son importance. Les libertés démocratiques restreintes en Serbie ont tout de même offert des possibilités d’organisation, de mobilisation publique et de contestation électorale. Dans des États plus profondément autoritaires, comme la Russie, ces voies sont largement fermées, ce qui empêche de fait toute percée électorale pacifique comparable. La gauche a donc tout intérêt à défendre et à étendre la démocratie sous le capitalisme, à dénoncer les dérives autoritaires et à construire de larges coalitions pour s’y opposer.

Une telle coopération ne signifie pas nécessairement renoncer à un programme socialiste indépendant. Les droits démocratiques sont eux-mêmes le fruit des luttes menées par les travailleurs et leurs alliés ; les défendre, c’est préserver les conditions dans lesquelles ces luttes peuvent se développer davantage. La question est désormais de savoir comment cette ouverture politique sera mise à profit : si la participation s’étendra au lieu de travail, si les travailleurs gagneront en influence sur les investissements et la répartition des richesses, et si les exigences de responsabilité s’étendront jusqu’au pouvoir économique lui-même.

Même si les réformes serbes restent dans le cadre d’une social-démocratie modérée, l’expérience de l’action collective peut renforcer les capacités nécessaires à des luttes qui iront plus loin. La victoire ne garantit pas une société plus juste et plus humaine, mais elle ouvre des possibilités pour que la lutte y parvienne.

https://links.org.au/lessons-serbian-revolution

Traduction ML