Bernd Riexinger parle des manifestations de cet automne et des perspectives
UNE RÉVOLTE SOCIALE CHEZ NOUS AUSSI ?
KLEIN Angela, RIEXINGER Bernd 27 octobre 2026
Angela Klein s’entretient avec Bernd Riexinger.
Employé de banque de formation, a été responsable du syndicat Ver.di pour la région de Stuttgart de 2001 à 2012. En 12003, il a joué un rôle important dans les manifestations contre les réformes austéritaires de l’Agenda 2010 promues par le gouvernement social-démocrate de G.Schröder. De 2012 à 2021, il fut coprésident de Die Linke. Élu député au Bundestag en 2017, il ne s’est pas représenté en 2025. Il préside actuellement la Fondation Rosa Luxemburg.
Angela Klein – Ces derniers mois, tu as fait plusieurs fois référence aux manifestations contre les lois Hartz de 2003. Vois-tu des parallèles, et quelles sont les différences ?
Bernd Riexinger – Les parallèles sont d’abord liés au fond. Avec ses attaques massives contre les retraites, la santé, l’insertion, les aides au logement et bien d’autres domaines, l’Agenda 2030 semble prendre une ampleur similaire à celle de l’Agenda 2010. Et cette fois encore, il ne s’agit pas seulement d’un démantèlement, mais d’une refonte des systèmes sociaux, comme en témoigne l’introduction de la retraite par capitalisation.
On observe également des parallèles dans l’attitude des syndicats, qui n’avaient réagi qu’avec beaucoup d’hésitation à l’époque. Aujourd’hui, la présidente de la DGB, Yasmin Fahimi, a accueilli le programme de réformes de manière globalement positive, à l’exception de l’obligation de se déclarer en arrêt maladie dès le premier jour et de la suppression de la possibilité de toucher sa retraite de manière anticipée. Heureusement, cela a suscité des protestations dans les rangs des syndicats, y compris au plus haut niveau, ce qui a poussé à lancer les premières mobilisations.
Mais Die Linke y a également contribué. Dès le début de l’été, il a appelé à manifester et à mettre en place des réseauxs régionaux de mobilisation. Même si ces actions n’ont pas attiré les foules, elles ont tout de même rassemblé entre 30 000 et 40 000 personnes. Je pense que cela a incité la DGB à prendre les devants et à organiser elle-même des manifestations, de peur qu’un mouvement autonome ne se développe sans elle.
À cela s’ajoute le fait que, pour la première fois depuis de très nombreuses années, des prises de position très critiques ont été diffusées par des responsables syndicaux d’IG Metall. Mercedes-Benz Untertürkheim en est un bon exemple ; Mannesmann, entre autres, a emboîté le pas. Il y a de l’agitation à la base des syndicats et l’attente que davantage soit fait.
En 2003, les syndicats ont rapidement appelé à des actions, mais la mobilisation a toutefois été relativement faible par rapport au nombre d’adhérent.es. Ils ont ensuite cessé les actions de protestation. Suite à cela, une coordination s’est mise en place à la base, qui a appelé à une manifestation à Berlin le 1er novembre 2003 ; 100 000 personnes s’y sont rendues, ce à quoi personne ne s’attendait. Cela a incité les syndicats à appeler eux-mêmes à une journée d’action le 4 avril 2004 dans trois villes, à laquelle 500 000 personnes ont participé. Malheureusement, ils ont ensuite suspendu la mobilisation, alors qu’aucune mesure n’avait été annulée.
Cette fois-ci, les syndicats n’ont réagi que tardivement, le 26 septembre. Je trouve que 175 000 participants, compte tenu de l’enjeu, cela peut sembler peu, mais c’est un bon début. La même semaine a d’ailleurs eu lieu la journée d’action de l’IG Metall dans l’industrie automobile, qui a également rassemblé 175 000 participants. Ce serait toutefois une grave erreur de s’arrêter là.
À l’époque, il y avait une coalition organisée depuis la base. Je ne vois pas cela actuellement, seulement une multitude d’initiatives fragmentées qui avancent chacune de leur côté. Il semble que la gravité de la situation ne soit pas encore bien comprise.
Je suis tout à fait d’accord. J’ai moi aussi reçu une invitation à Göttingen, mais la conférence d’action qui s’y tient me semble trop restreinte. Elle s’adresse uniquement aux syndiqué.es, alors que je pense que notre mouvement couvre désormais un spectre bien plus large. Certes, il n’y a plus toutes ces initiatives de chômeurs, le mouvement des forums sociaux, Attac, etc., mais nous avons Die Linke avec ses 130 000 membres, nous avons de nombreux groupes féministes de jeunes, de nombreuses initiatives sociales. C’est avec tous ces acteurs qu’il faudrait former une alliance.
J’ai proposé à mon parti d’organiser une grande réunion pour former ce front. Et des rumeurs circulent selon lesquelles la DGB envisagerait d’appeler à une manifestation à Berlin, mais je ne sais pas dans quelle mesure ces informations sont fiables.
Nous aurions besoin, à titre d’étape intermédiaire – je le précise : à titre d’étape intermédiaire –, d’une grande manifestation centrale à Berlin. Pour cela, il faut des personnes et des groupes capables de metre en place cette large coalition. En 2003, 600 à 700 personnes s’étaient réunies à Francfort pour discuter de la création de cette plateforme, en présence de nombreux acteurs syndicaux de terrain, notamment des sections entières de Ver.di, des comités d’entreprise, des groupes d’usine, l’aile gauche des syndicats, etc. Cette plateforme ne se limitait pas aux groupes de gauche, mais rayonnait bien au-delà. Aujourd’hui, il faut impliquer Die Linke, qui joue un rôle de passerelle vers les syndicats.
Le temps presse. Au plus tard lors des débats budgétaires fin novembre, il faudrait organiser une grande manifestation nationale. J’espère que mon parti y jouera un rôle important, mais aussi que les syndicalistes, de la base jusqu’aux instances dirigeantes, prendront l’initiative. C’est essentiel pour la réussite de l’opération ; une manifestation de 30 000 personnes, alors que 175 000 étaient déjà dans la rue, n’apporterait pas l’élan dont nous avons besoin actuellement.
Parallèlement, les négociations salariales sont en cours dans l’industrie métallurgique et électrotechnique. Là aussi, le temps de travail fait l’objet d’attaques massives. Et de plus en plus de voix s’élèvent au sein des entreprises pour dire qu’il faut enfin riposter. Ne faudrait-il pas rechercher une convergence à ce niveau ? Si des grèves éclataient pendant les négociations salariales et que, parallèlement, les protestations sociales se poursuivaient, cela ferait l’effet d’une poudrière.
À mon avis, ce serait l’étape à franchir après une grande manifestation. Il faudrait alors que les protestations s’intensifient au sein des entreprises et des services administratifs. Cela ne concerne pas uniquement l’IG Metall. Ver.di, le GEW et tous les autres syndicats sont également appelés à agir.
Même si les grèves politiques sont interdites par la loi, nous pouvons organiser des rassemblements et des manifestations au sein des entreprises ; nous disposons en effet d’un droit de manifestation et rien n’interdit que cela se fasse pendant les heures de travail. C’est ainsi qu’en 2007, dans plusieurs centaines d’entreprises, notamment dans le secteur métallurgique – mais Ver.di et des syndicats plus modestes étaient également de la partie –, nous avons réussi à mettre sur pied des actions de protestation contre la retraite à 67 ans.
Lorsque les syndicats ne sont plus soumis à l’obligation de respect de la paix sociale [quand s’ouvre la période de renégociation des conrats ndt], leur tâche est bien sûr plus aisée. Et si l’IG Metall ne veut plus rester les bras croisés face au démantèlement de l’industrie automobile et à la transformation progressive de cette situation en une lutte des classes ouverte menée parceux d’en haut, il devra s’engager dans un combat déterminé.
Lors des négociations collectives de la métallurgie, cela fait bien longtemps qu’il n’y a plus eu de grèves illimitées. Pour parvenir à leur mise en œuvre aujourd’hui et les relier à des enjeux politiques, il faudra de fortes impulsions venues de l’intérieur des syndicats, mais aussi de l’extérieur, qui comprennent le lien entre ces questions.
Nous sommes aujourd’hui dans une meilleure situation qu’en 2003, car les trois quarts de la population rejettent les réformes de Merz et consorts ; dans les secteurs des soins et de la santé, ce chiffre atteint même 80 %. Ce n’était pas le cas lors de l’Agenda 2010, dans un contexte de chômage de masse, et beaucoup n’ont réalisé que tardivement que Hartz IV ne touchait pas seulement les chômeurs, mais aussi les salariés. Avec un bon travail d’information, on pourrait donc mobiliser plus largement la population, de manière à créer un mouvement en tenaille à l’intérieur et à l’extérieur des syndicats.
Lors de la préparation stratégique, il faudrait envisager un horizon plus lointain que le mois de novembre. Pour l’Agenda 2010, les grandes manifestations n’ont d’ailleurs eu lieu qu’une fois le texte adopté. Ce n’est qu’à ce moment-là que beaucoup de gens ont pris conscience de ce que ces mesures signifiaient pour eux.
En Allemagne, cela prend du temps avant que les manifestations ne prennent de l’ampleur. Il faut donc faire preuve de patience et ne pas raisonner seulement à court terme.
Le gouvernement Schröder était solidement ancré au pouvoir, celui de Merz est sur la corde raide. Un gouvernement faible, c’est une bonne chose pour nous. Dans ce contexte, ne faudrait-il pas aussi que les manifestations prennent une tournure plus radicale sur le plan politique ?
Absolument. Je ne sais pas s’il faut réclamer de nouvelles élections, je pencherais plutôt pour non. Mais le SPD est sensible à la pression, tout comme certaines franges de la CDU, du moins en ce qui concerne son aile sociale.
Je pense que nous devrions mettre davantage en avant l’impôt sur la fortune. Il apporte une réponse à la question suivante : qui doit financer le maintien et le développement des systèmes de protection sociale ? 70 % de la population est favorable à ce que les riches et les très riches contribuent davantage au financement des services publics et des infrastructures sociales. Jusqu’à présent, cela n’a pas donné lieu à un mouvement de fond, car beaucoup ne croient pas que l’on puisse prendre de l’argent aux riches. Il faut donc faire prendre conscience que c’est à nous qu’il revient d’exercer une pression sur le gouvernement. Dans le cadre du débat actuel, cela me semble faisable.
Nous ne devons pas non plus nous contenter d’exiger le maintien des systèmes sociaux existants. En matière de santé, nous avons besoin d’une assurance maladie solidaire, à laquelle tout le monde cotise et dans laquelle tous les revenus sont pris en compte. Il faut abolir le système à deux vitesses. En matière de retraite, il est urgent de mettre en place une assurance pour les salarié·e·s, à laquelle cotisent également les fonctionnaires, les indépendant·e·s et les responsable·e·s politiques. Les projets sont déjà sur la table. Nous ne nous battrions alors pas seulement pour préserver l’existant, mais pour faire avancer la société.
Car toutes ces attaques constituent en effet un terrain fertile pour l’extrême droite. C’est précisément lorsque le mécontentement est grand au sein de la population et que l’extrême droite s’en empare que la mobilisation populaire est un moyen efficace contre la montée de l’extrême droite – qui, justement, n’a aucune proposition à faire à la majorité de la population.
Les gens attendent cela aussi de la part de Die Linke. Ils savent qu’il n’y a aucun espoir parlementaire de pouvoir contrer cette offensive. Mais ils attendent que l’on fasse tout ce qui est en notre pouvoir pour imposer une autre politique. Nous n’avons pas le droit de les décevoir.
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À propos de cet article
Traduit pour ESSF et édité par Pierre Vandevoorde
Source – magazine sozialistische Zeitung, le 27 octobre 2026
https://www.sozonline.de/2026/10/wir-brauchen-neue-buendnisse/
