par Fabrizio Burattini
Cet article comporte deux parties qu’il convient de discuter. La déclaration du M1710 est à appréhender dans son ensemble et à en établir l’importance politique. Les réflexions de Fabrizio Burattini apportent un éclairage intéressant mais n’épuisent certainement pas le sujet.ML
La déclaration a été publiée sur Instagram et Telegram, et reprise dans un article du Manifesto signé par Roberto Maggioni(mais également commentée dans de nombreux autres médias), la première déclaration du « Mouvement du 17 octobre », telle qu’elle est apparue dans la nuit du dimanche 18 au lundi 19. En voici le texte :
Déclaration
du Mouvement du 17 octobre
Personne ne nous représente. Nous nous représentons nous-mêmes. Nous n’avons ni président, ni secrétaire, ni porte-parole à inviter à la télévision, ni bureau à trouver, ni carte d’adhérent à vendre. Nous sommes des jeunes qui ont décidé de ne plus attendre. Notre nom est une date, pas un organigramme, car une date appartient à tous et personne ne peut s’en approprier. Nous ne sommes pas un acronyme. Nous sommes un processus : un mouvement non structuré né pour prendre l’initiative et promouvoir la conscience politique collective des jeunes en Italie.
Les partis institutionnels et les syndicats font partie de l’État auquel nous nous opposons et nous les traitons en conséquence. Quant aux acteurs non institutionnels – à commencer par les groupes d’activistes qui, depuis des décennies, tentent de tirer profit des luttes et de les monopoliser –, nous ne les jugeons pas à la hauteur de la tâche. Il ne s’agit pas d’un renoncement : c’est une condition. Ils doivent prouver leur valeur, dans la pratique, en se mettant au service des luttes plutôt que de mettre les luttes au service de leur propre survie, de leurs propres organisations, de leurs propres appels à l’action et de leurs propres carrières.
Jusqu’à ce moment-là, personne ne parle en notre nom et personne ne revendique nos espaces publics. En écrivant ces mots, cependant, quelqu’un parle déjà au nom d’autrui. Un mouvement doté d’un leader a un objectif. Un mouvement doté d’une direction a un tournant. Un mouvement doté d’une liste de membres a un dossier. Nous ne proposons pas d’objectifs.
[Nos références sont :] l’Égypte en 2011, où une place sans leader a mis à genoux un régime vieux de trente ans ; la Tunisie, où tout a commencé ; Hong Kong en 2019 et son approche « sois comme l’eau » – s’organiser de manière décentralisée, adaptative et insaisissable ; le Soudan, avec ses comités de résistance de quartier ; l’Algérie et le Liban, où les rues ont refusé d’être représentées par les anciennes structures du pouvoir ; le Chili en 2019.
Qu’attendons-nous de la rue ?
Il ne suffit pas que la rue soit uniquement un lieu de protestation. La protestation seule s’épuise d’elle-même.
Nous voulons que chaque instant passé dans la rue soit aussi un moment de discussion, de débat et d’épanouissement politique. Nous voulons qu’émerge de la base une dialectique vivante, spontanée et forte, entre des personnes différentes qui s’écoutent, échangent leurs idées et se transforment mutuellement. Nous ne recherchons pas l’unanimité ; nous recherchons la maturation collective. Nous voulons que les rues soient des écoles de politique et que les jeunes en ressortent plus conscients qu’à leur arrivée.
Le M1710 propose « une mobilisation permanente tous les samedis à 15 h jusqu’à la chute du gouvernement. »

Quelques réflexions
Il existe une contradiction évidente entre l’affirmation selon laquelle « personne ne représente le mouvement » et la publication d’une déclaration signée « Mouvement du 17 octobre ».
Cependant, cette affirmation, aussi contradictoire soit-elle, est révélatrice des sentiments profonds de nombreux jeunes impliqués (la page Instagram compte déjà plus de 18 000 abonnés et celle – plus confidentielle – sur Telegram, plus de 6 000). Il s’agit donc d’une affirmation à la signification politique profonde qui semble provenir du cœur même du mouvement.
Le mouvement se caractérise par une forte empreinte internationaliste, avec des références explicites à des événements hors d’Europe (Égypte, Tunisie, Hong Kong) ignorés et parfois même stigmatisés par la gauche « radicale » officielle. La solidarité avec la Palestine a ouvertement marqué le mouvement, comme en témoignent les nombreux drapeaux palestiniens brandis sur les places.
Le mouvement semble s’organiser sur les réseaux sociaux, et on n’a pas connaissance de rassemblements physiques organisés. Les interviews recueillies par certains médias font état d’un « programme » plus vaste, qui comprend la revendication d’une meilleure éducation, mais aussi l’aspiration à un avenir différent de celui que le capitalisme nous réserve.
Les affrontements avec la police semblent également être un moyen pour des milliers de jeunes des banlieues les plus pauvres de se forger une journée de révolte contre les « forces de l’ordre », ces mêmes forces qui, dans leurs quartiers, les harcèlent, les interpellent, les contrôlent, les fouillent et les empêchent d’entrer dans les quartiers les plus chics de la ville.
Bien sûr, la gauche, y compris la gauche « radicale », a raison d’expliquer que briser une vitrine ne signifie pas déclencher une insurrection révolutionnaire. Il est juste de préciser que mettre tout le monde dans le même sac (partis, syndicats, police, gouvernement et État) constitue une simplification stérile, utilisée à maintes reprises par des forces d’inspiration extrémiste ou anarchiste.
Mais il ne faut pas oublier que cette simplification est le résultat de l’échec (il vaudrait mieux dire : des échecs répétés et retentissants) de la gauche qui, après des décennies de défaites, n’est pas capable de constituer une alternative politique crédible. Ainsi, cette affirmation, bien que confuse et simpliste, traduit une volonté d’auto-organisation et le refus de se laisser coopter par les professionnels de la politique.
Beaucoup de ces jeunes n’étaient même pas nés au début des années 2000, mais ils ont peut-être lu quelque part ce qu’est devenu le mouvement altermondialiste de Gênes après s’être laissé coopter par les flatteries de Bertinotti (et, derrière lui, de Prodi).
Mais, disons-le à voix basse, l’aspiration à l’auto-organisation ne doit pas signifier le rejet de toute structure organisationnelle ni de toute représentation démocratique du mouvement. L’absence de structures n’est pas synonyme de plus de démocratie.
Et, toujours en toute discrétion, pour l’emporter, les jeunes doivent nouer une alliance politique avec les travailleuses et les travailleurs, s’organiser pour discuter avec eux des revendications à avancer et des choix de lutte pour affronter le gouvernement.
Et la gauche, dans son ensemble, si elle ne veut pas se retrouver de plus en plus en marge (voire en « hors-jeu »), doit renoncer à toute sa suffisance et être capable de se confronter à ces courants émergents.
Traduction ML
