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Avrum Burg : Israël est un pays fort, effrayé et dangereusement divisé. Mais le changement ne figure pas sur le bulletin de vote.

À quelques jours seulement des élections législatives, les électeurs et électrices israélien·nes n’ont guère d’autre choix que celui entre différentes guerres, différents traumatismes et différents ennemis.

Cet article a été publié ce matin dans l’Observer.

À quelques jours des élections, Israël est une véritable cocotte-minute, chaque candidat attisant encore davantage le feu.

Des hommes haredim se révoltent pour empêcher la police militaire d’arrêter les objecteurs de conscience. Des colons extrémistes s’en prennent aux communautés palestiniennes de Cisjordanie avec une brutalité meurtrière. La criminalité violente fait rage dans les villes arabes tandis que l’État reste les bras croisés. Les familles des victimes du 7 octobre continuent d’exiger que justice soit faite. Les chiffres relatifs à la dépression, aux traumatismes et au suicide sont alarmants. L’émigration et l’effondrement de la confiance dans les institutions publiques sont sans précédent.

Dans toutes ces crises, le schéma est le même : l’autorité de l’État s’est érodée, la solidarité civique s’est effondrée et la brutalité remplace la responsabilité politique. Trois ans après son plus grand échec, Israël est militairement fort, psychologiquement effrayé et tellement divisé qu’il se trouve au bord d’une guerre civile froide. Comment en est-on arrivé là ?

Le 7 octobre, le Hamas a commis d’horribles atrocités et crimes contre l’humanité. Il porte l’entière responsabilité du massacre, des enlèvements et des exactions commises à l’encontre d’êtres humain·es. Mais Israël porte la responsabilité du massacre d’innocent·es ainsi que de la destruction et des souffrances qu’il a infligées à Gaza depuis lors. Il s’agit là de deux systèmes criminels monstrueux ; aucun ne justifie ni ne compense l’autre.

Au-delà du bilan moral se pose un bilan politique. Pendant des années, Israël s’est bercé de l’illusion qu’il pouvait étendre ses colonies, maintenir des millions de Palestinien·nes sous régime militaire, isoler Gaza, affaiblir l’Autorité palestinienne et acheter la sécurité grâce à des barrières, à la technologie, au renseignement et à la force militaire. Le 7 octobre, cette illusion s’est effondrée.

Depuis, Israël a remporté des victoires militaires substantielles. Des dirigeants ennemis ont été tués, des capacités ont été mises à mal et les services de renseignement israéliens ont fait preuve d’une portée remarquable. Pourtant, chacune de ses guerres reste indécise et inachevée. Le Hamas gouverne toujours Gaza. L’occupation de la Cisjordanie s’intensifie. Le Liban attend la prochaine attaque. Chaque cycle engendre la guerre suivante, plus brutale encore. Israël remporte des batailles tactiques tout en perdant la stratégie dont dépend son existence même.

L’Iran en est l’exemple le plus flagrant. Pendant trois décennies, Benjamin Netanyahu a exhorté les présidents étasuniens à bombarder l’Iran ; finalement, l’un d’entre eux l’a fait. Pourtant, le régime de Téhéran survit, ses scientifiques conservent leur savoir-faire nucléaire, et les villes israéliennes ont appris ce que signifie vivre sous les tirs de missiles iraniens. À l’étranger, notamment à Washington, cette campagne est de plus en plus considérée comme un désastre stratégique.

Mais en Israël, presque personne ne se demande si Netanyahou, ou l’establishment politique et militaire qui l’a soutenu, ne s’est pas lourdement trompé. Ses rivaux électoraux ont eux aussi approuvé la guerre. Comme presque tout le monde est impliqué, presque personne n’est tenu pour responsable.

Le 27 octobre, les Israélien·nes choisiront un gouvernement. Une défaite de Netanyahou pourrait marquer le début de la reconstruction des institutions étatiques mises à mal. Le bloc pour le changement promet des mesures importantes : destituer un Premier ministre corrompu, mettre en place une commission d’enquête nationale, rétablir l’État de droit et la fonction publique, apaiser la société et restaurer la réputation d’Israël à l’étranger.

Ce seraient là de véritables avancées. Mais la doctrine de sécurité, dont la faillite a été mise à nu le 7 octobre, ne fait guère l’objet de débats. Toustes les candidat·es sérieuses/sérieux continuent de croire que la sécurité passe par un contrôle militaire permanent sur les Palestinien·nes et par le report indéfini d’une solution politique.

Israël n’a cessé de glisser vers la droite au cours des 25 années qui ont suivi l’échec des négociations de Camp David et la deuxième intifada. Depuis le 7 octobre, cette dérive s’est transformée en ruée. La gauche a pratiquement disparu. Les adversaires de Netanyahou – Naftali Bennett, Avigdor Lieberman et Gadi Eisenkot – contestent l’intégrité, la compétence et les atteintes à l’État de droit du Premier ministre, mais pas sa position sur les Palestinien·nes.

L’absence de solution est elle-même devenue un consensus national. Netanyahou a bâti son héritage sur ce principe, façonnant une génération pour laquelle la guerre est aussi inévitable que la météo et l’occupation une nécessité. Cela explique pourquoi la moitié du pays ne voit aucune raison de le remplacer.

L’occupation a façonné l’Israël que nous connaissons aujourd’hui. Des décennies de domination brutale sur des Palestinien·nes privé·es de droits politiques ont effacé la frontière entre la force exercée au-delà de la Ligne verte et la politique à l’intérieur de celle-ci. Pour de nombreuses et nombreux Israéliens, les citoyen·nes arabes et la gauche sont eux aussi des ennemi·es.

Prenons l’exemple de Sami Abu Shehadeh, l’une des personnalités arabes les plus marquantes d’Israël, qui s’est retiré de la course électorale au début du mois après que la commission électorale israélienne et les juges de la Cour suprême l’ont de fait contraint à se retirer. Les systèmes politique et juridique du pays ont ainsi admis qu’ils ne pouvaient pas faire place à une voix palestinienne qui remet en cause le discours dominant. Cette campagne a marqué un nouveau creux pour la démocratie israélienne.

La crise dépasse largement le clivage entre Juifs/Juives et Palestinien·nes. L’idée même d’une citoyenneté partagée s’effrite au sein de la société juive. L’effondrement interne d’Israël, ses guerres inachevées, son isolement international et la perte partielle de son indépendance politique ne pèsent guère dans l’esprit des électeurs et des électrices. L’allégeance tribale et la colère dominent, ainsi que la question la plus simple qui soit : quel·le candidat·e est-ce que je déteste le moins, et quel traumatisme me fait le moins souffrir ?

Le souvenir de la persécution et de l’extermination a placé le mythe du pouvoir juif au cœur de l’identité israélienne, et la menace extérieure est devenue une source de cohésion interne.

Mais vu de l’extérieur, Israël semble vivre dans un vide, à la recherche perpétuelle de son prochain ennemi.

Dès que les armes se sont tues avec l’Iran, les ministres et les commentateurs/commentatrices ont présenté la Turquie et Erdoğan comme une menace encore plus grande que Téhéran. L’ennemi change ; le besoin d’en avoir un, lui, reste le même. Israël peut difficilement imaginer un avenir défini par autre chose.

L’État juif restera-t-il l’éternelle forteresse d’un peuple persécuté, ou deviendra-t-il un foyer national sûr, vivant en paix et dans l’égalité avec ses voisin·es ? Israël peut-il survivre sans ennemi extérieur ?

Ces deux questions sont absentes du scrutin, et toutes deux façonneront l’avenir d’Israël bien davantage que l’identité du prochain Premier ministre.

Avrum Burg, 16 octobre 2026


https://avrumburg.substack.com/p/the-treason-of-the-israeli-judges
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