International, Politique et Social

Logique et travers du « non-alignement » que LFI veut pour la France

ARTICLE PUBLIE SUR MEDIAPART le 13 juillet repris avec l’autorisation exceptionnelle de l’auteur que nous remercions. ML

https://www.mediapart.fr/journal/politique/130726/logique-et-travers-du-non-alignement-que-lfi-veut-pour-la-france

Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon a publié le 2 juillet sa vision pour la politique étrangère.

Si « l’intérêt général humain » en est la boussole officielle, la France est exaltée comme une « puissance universelle », qui se révèle bien candide avec les pouvoirs russe et chinois. Fabien Escalona

Au sein des gauches, et à vrai dire sur l’ensemble du spectre partisan, l’originalité de La France insoumise (LFI) tient depuis longtemps à sa doctrine en relations internationales – du moins celle que Jean-Luc Mélenchon et quelques-uns de ses cadres les plus proches ont forgée. Au-delà des prises de position conjoncturelles de ses responsables, le mouvement a précisé ses conceptions d’ensemble lors de deux occasions récentes.


La première a eu lieu le 27 juin, lors d’un colloque de l’Institut La Boétie précisément consacré à « la nouvelle géopolitique ». Au lendemain de l’exercice, des commentateurs ont pu trouver matière au reproche le plus couramment fait au leader insoumis, à savoir celui d’un « double standard » inversé (une attitude ferme à l’égard de l’impérialisme états-unien et de son allié israélien, mais beaucoup plus compréhensive voire soucieuse de coopération avec les impérialismes russe et chinois).


La seconde occasion était donc d’un plus grand intérêt encore. Il s’agit de la publication le 2 juillet, toujours par l’intermédiaire de l’Institut La Boétie, d’une brochure écrite. Intitulée « Au seuil d’un nouveau monde », elle a été rédigée par Jean-Luc Mélenchon, désormais officiellement candidat à l’élection présidentielle, ainsi que par trois membres du département de relations internationales de l’institut : Sophia Chikirou, Arnaud Le Gall et Camille Verneuil (les deux premiers siégeant au sein du groupe LFI à l’Assemblée nationale).


L’objet, qui entend définir « l’orientation de la politique étrangère de la France » sous une présidence insoumise, est structuré en trois parties.

La deuxième, la plus programmatique et la plus longue, déplie les implications d’une France « non alignée » et « au service de l’intérêt général humain », depuis le réinvestissement dans les Nations unies jusqu’à des relations bilatérales ambitieuses avec l’Inde et la Chine, en passant par la sortie de l’Otan. Elle est encadrée par deux autres types de considérants. En amont, une introduction offre un tableau inquiétant des évolutions du système international au cours des trois dernières décennies, évoquant une « ère des guerres et de la crise écologique généralisée ». En aval, une conclusion plus philosophique défend l’impératif d’une coopération solidaire à l’échelle globale, pour justement faire face aux menaces pesant sur l’ensemble de l’espèce humaine.


L’ensemble se lit comme un mélange d’idéaux généreux et de postures beaucoup plus clivantes. La France, qualifiée de « puissance universelle », est appelée à s’émanciper de la logique des blocs pour mieux porter son message de « coexistence pacifique et [de] libre coopération entre les peuples ». Les capacités d’action et d’influence qui lui sont attribuées semblent cependant démesurées par rapport à son poids réel sur la scène internationale.

Évasifs sur l’Ukraine, tranchants sur Taïwan

Premier constat : le texte évite tout chiffon rouge à propos de l’Ukraine. Le passif est lourd sur le sujet, depuis la célébration par Jean-Luc Mélenchon de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, jusqu’à ses appels, l’été dernier, au départ de Volodymyr Zelensky de la présidence de l’Ukraine, en passant par sa conviction exprimée, trois mois avant l’invasion à grande échelle du pays, que cette perspective était du « pipeau », dans la mesure où « seul le monde anglo-saxon a une vision des relations internationales fondée sur l’agression ».


À l’approche de la compétition présidentielle, il a été choisi de déminer le terrain. L’agression du 24 février 2022 est qualifiée de « violation majeure du droit
international »
, et il est affirmé que « le sort de la guerre » ne devrait pas être décidé par Washington et Moscou. Les « moyens diplomatiques » pour y parvenir ne sont toutefois pas détaillés, ni la manière de soutenir l’Ukraine jusqu’à ce que la paix revienne – même si l’on sait que le candidat insoumis réprouve la façon dont Kyiv se défend actuellement, en ciblant la machine de guerre russe sur son territoire.

La patte insoumise se retrouve néanmoins dans l’évocation des causes de la guerre. Celles-ci sont ramenées, en dernière instance, à l’extension de l’Otan à l’Est. Une explication trop courte, qu’il faudrait complexifier en prenant en compte les dynamiques internes à l’État russe, lesté d’une longue tradition de réflexe impérial, et les calculs propres à Poutine pour assurer la survie de son système mafieux. D’autant que le pouvoir russe n’a pas eu besoin de la menace de l’Otan pour aligner crimes de guerre et crimes contre l’humanité en Tchétchénie ou en Syrie.

La différence insoumise persiste aussi dans l’espoir émis, « une fois la paix revenue », d’une Russie réintégrée au « concert européen ». LFI souhaite en effet revenir sur l’occasion gâchée de la fin de la guerre froide, qui aurait dû permettre de bâtir « un système de sécurité collective paneuropéen, […] aurore d’une Europe réunifiée et indépendante de l’Atlantique à l’Oural ». Mais on ne sait guère comment un tel reset pourrait être obtenu, sans qu’une forme de justice soit passée sur les crimes commis, et au vu de la stratégie de domination et de déstabilisation de l’Europe choisie par le régime poutinien.


Le ton se révèle finalement plus tranchant envers Taïwan, État de facto indépendant de la République populaire de Chine, laquelle revendique de ramener l’archipel dans son giron. De manière répétée, les rédacteurs et rédactrices invoquent la reprise par Pékin de son siège à l’ONU, en 1971, pour affirmer que « l’île appartient au territoire internationalement reconnu de la Chine ». La « différence de gouvernement », pudiquement non détaillée, est renvoyée à des « négociations » entre les deux parties.

En fait, les rédacteurs et rédactrices insoumises glissent vite de la « politique d’une seule Chine » au « principe d’une seule Chine ». La première est suivie par la France et les autres chancelleries occidentales, qui entretiennent des relations avec Taïwan sans la reconnaître officiellement comme État. Le second, défendu par Pékin, implique que Taïwan doit être ramené sous son autorité. Or, la population de l’archipel a entre-temps conquis des droits démocratiques, comme la tenue d’élections libres, et des libertés personnelles, par exemple l’accès au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels.

L’autodétermination des peuples a beau être mentionnée par la brochure, il n’en est guère tenu compte dans ce dossier. Et ce, alors même que la société taïwanaise a rejeté de manière répétée et massive son inféodation au parti-État de Xi Jinping, adepte de la surveillance généralisée et de la persécution des minorités. Et l’on ne voit pas en quoi une négociation changerait quoi que ce soit, tant le différentiel de puissance est gigantesque entre Pékin et Taipei.

Certes, le texte évite toute provocation éhontée. On ne trouvera pas d’équivalent aux propos délirants d’Aurélien Taché, député LFI, affirmant dans un média confusionniste que Taïwan s’apparenterait à une Corse dont le régime de Vichy aurait pris le contrôle à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il reste cependant une position qui a tout pour complaire à la République populaire de Chine, dont les insoumis·es assument de vouloir se rapprocher davantage qu’aujourd’hui.

Absence de projet européen

Penser des coopérations avec Pékin est tout à fait naturel. Sur le dérèglement du climat, les dangers de l’intelligence artificielle, les questions sanitaires ou encore la maîtrise des armements, des biens publics mondiaux exigent de trouver des terrains d’entente ou, au minimum, de déconfliction.

Pour les insoumis·es, cela va cependant plus loin : les États-Unis déclinants étant la principale source d’insécurité dans le monde, il est pour elles et eux indispensable d’embarquer « la première puissance productive mondiale » dans leur agenda en faveur de « l’intérêt général humain ». Quitte à assumer quelques entorses à la solidarité entre les peuples, à prendre au pied de la lettre des autorités chinoises exaltant une « civilisation écologique », et à se montrer fasciné·es par leurs « prouesses spatiales ».

Les auteurs et autrices de la brochure se défendent cependant de toute naïveté, en affirmant que toute coopération bilatérale doit se faire dans « l’indépendance stratégique » et « le respect mutuel des deux souverainetés ». Ce qui illustre bien la surévaluation quelque peu romantique de la puissance française dans le monde, qui traverse l’ensemble du document.

Faute d’être convaincu·es que l’UE puisse être un cadre pertinent pour produire des biens publics dont les États membres n’ont pas les moyens, les insoumis·es listent alors les autres espaces grâce auxquels la France pourrait donner corps à un « humanisme radical ». Certains forums, sur d’autres continents, pourraient ainsi être investis grâce aux territoires ultramarins, que les rédacteurs et rédactrices présentent comme des « avant- gardes », en s’élevant contre le mépris raciste dont ils font l’objet mais en comptant bien profiter de ce legs impérial.

Plus étrange, l’évocation de la « latinité » donne lieu à une prose essentialisante, assez oublieuse des variétés de trajectoires historiques et contradictoires avec la créolisation vantée par Jean-Luc Mélenchon. On apprend ainsi que « les espaces linguistiques de la francophonie, de la lusophonie et de l’hispanophonie, auxquels il faut ajouter l’Italie, la Roumanie et la Moldavie », composent « une composante majeure du peuple humain ». « Son unité profonde, poursuivent les plumes insoumises, ne repose pas uniquement sur le fait de parler des langues appartenant à la même famille linguistique, mais sur une vision du monde qui a traversé les siècles depuis l’antique République romaine. De Rome, les peuples latins ont hérité une conception civique de la nation, […] et un certain universalisme faisant de la citoyenneté un principe d’organisation collective au-delà des origines particulières. Il existe pour ainsi dire une osmose entre cet héritage philosophique latin et le nécessaire avènement du peuple humain. »

La France plus grande qu’elle n’est

Toutes choses égales par ailleurs, cette quête d’un substrat historico-culturel, ouvrant à la France des affinités jusqu’au cœur des Suds contemporains, rappelle le projet de « Global Britain » qui fut assigné au Royaume-Uni, à la fin des années 2010, par certains soutiens de sa sortie de l’UE. Le pays, affirmaient-ils, pourrait se projeter à nouveau dans un rôle mondial grâce à ses relais dans un Commonwealth revisité, ayant changé le plomb postcolonial en or cosmopolitique.
Le résultat, comme le rappelle la chercheuse Marie-Claire Considère-Charon dans sa récente Géopolitique du Royaume-Uni (PUF, 2026), a été un fiasco. Il y a tout à parier que « la structure hétérogène » et la « faible densité institutionnelle » des espaces francophone et latin, comme dans le cas du Commonwealth, empêchent d’en faire des acteurs significatifs de la transformation du système international, et que la France n’ait en leur sein qu’une capacité d’entraînement réduite.

Écrite pour le monde de 2027, la brochure donne l’impression d’évoquer une nation dont le rang mondial serait encore celui des années 1930. « Objectivement, nous rappelle pourtant le politiste Philip Golub, la position de la France n’a cessé de décliner depuis le président de Gaulle. Malgré ses atouts importants, comme son arsenal nucléaire ou son siège au Conseil de sécurité de l’ONU, elle ne sera pas une puissance globale simplement du fait de sa taille. C’est essentiellement en Europe que la France a un rôle à jouer, avec déjà pas mal de difficultés à surmonter. »

Il existe certes des États, à l’échelle internationale, qui jouent de la posture non alignée. Surnommés les « hedgers » par les universitaires qui les ont étudiés de près, ils tentent de naviguer et d’échapper en partie à la nouvelle tenaille bipolaire sino-américaine. Mais de l’Indonésie au Brésil en passant par l’Inde et certains pays du Golfe, leurs ressources humaines, énergétiques, productives et financières dépassent largement celles de la France – laquelle, sans alliance militaire, sera en outre contrainte de dépenser beaucoup plus pour sa défense, ou d’assumer d’être davantage vulnérable.

Il faut ajouter que ces États n’ont pas les mêmes ambitions que celles fixées par LFI, à savoir une remise en cause de l’accumulation inégalitaire qui déstabilise le monde. D’habiles stratégies transactionnelles ne sont pas à la hauteur du défi, qui consiste à édifier des solidarités et des règles sur la durée. Cette dernière tâche peut s’accomplir en refusant toute vassalité, mais pas sans construire des alliances un tant soit peu institutionnalisées.

Le dilemme avait été identifié en 1967 par le philosophe Pierre Hassner : « Pour une puissance moyenne dont l’influence comme la sécurité supposent un minimum d’ordre international, il est probable que le non-alignement mène à tout, à condition d’en faire sortir les autres. Ce qui, tôt ou tard, revient à en sortir soi-même. »

Fabien Escolana

Journaliste à Mediapart, responsable du pôle international