International

Le nouvel impérialisme russe de Poutine

par Jean Batou 

Compte-rendu de l’ouvrage d’Ilya Budraitskis et d’Ilya Metveev, Russia New ImperialismCapital and Ideology, Stanford, Stanford University Press, septembre 2026.

Le 20 septembre, le corps électoral russe aura désigné les 450 députés de la Douma, la chambre basse du parlement. C’est le premier scrutin tenu depuis l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, le 24 février dernier. Le parti libéral Iabloko, seul parti opposé à la guerre, a été interdit de se présenter. Aucune voix d’opposition n’a pu se faire entendre. Cette mascarade n’avait qu’une seule fonction : légitimer le régime autocratique de Poutine, de même que la poursuite et l’intensification de la guerre. Dans leur récent livre sur le nouvel impérialisme russe, Budraitskis et Matveev démontent les ressorts de ce système politique de plus en plus idéologisé dans une logique impériale autoritaire et aveugle (Marx21.ch)

L’impérialisme russe est un sujet peu étudié par les marxistes contemporains, quand son existence même n’est pas mise en question par certains d’entre eux. C’est pourquoi l’ouvrage d’Ilya Budraitskis — historien et politiste à l’Université de Californie à Berkeley — et d’Ilya Metveev — économiste et politiste à la Forschungsstelle Osteuropa de Brême — comble un vide important. Tous deux sont russes et ont quitté leur pays après le début de l’invasion militaire à grande échelle de l’Ukraine, le 24 février 2022. Comment expliquer une aventure apparemment aussi irrationnelle et contre-productive pour les classes dominantes russes ? Tel est le point de départ de leur réflexion.

Les deux auteurs envisagent d’abord les fondements matériels de l’impérialisme postsoviétique. De 1999 à 2013, le stock des IDE de la Russie sont passés de $ 2,2 milliards à $ 501 milliards (se plaçant alors juste derrière ceux la Chine), ce qui dénote une très forte croissance de son intégration à l’économie mondiale, en particulier à celles de l’Europe occidentale et des États-Unis. Ils soulignent pour autant que l’articulation entre les sphères économiques et politiques sont restées marquées par l’héritage d’une économie dirigée (en 2007, sept des vingt principales entreprises russes étaient propriété de l’État) et par des liens asymétriques avec les territoires de l’ex-URSS. Ainsi, la manipulation des prix à des fins politiques, voir l’arrêt des exportations d’hydrocarbures, ont été largement utilisés comme moyen de chantage internationaux. Depuis son accession au pouvoir, Poutine a aussi accru son emprise sur la sphère économique en s’entourant d’un cercle d’hommes d’affaires avec lesquels les autres oligarques se sont vus de plus en plus contraints de collaborer.

En 1930, Trotsky écrivait que « L’impérialisme équivoque de la bourgeoisie russe avait, au fond, le caractère d’une agence au service des plus grandes puissances mondiales ». Or, pour Budraitskis et Matveev, durant la décennie 2000, la Russie pouvait aussi être considérée comme un « subimpérialisme », au sens que lui a donné Ruy Mauro Marini, menant une politique de coopération antagoniste avec les impérialismes dominants. En témoigne son soutien logistique à l’intervention militaire occidentale en Afghanistan. Dans ce contexte, le « réalisme offensif », conceptualisé par John Mearsheimer, a joué indiscutablement un rôle important dans ses relations internationales. Cette intégration à la mondialisation capitaliste a pourtant commencé à décliner après la crise financière de 2008 (chute du cours du pétrole et retrait des capitaux étrangers).

Dès 2014, l’annexion de la Crimée et l’intervention militaire dans le Donbass ont mis très fortement en cause les positions économiques des fractions les plus internationalisées du capital russe, notamment en raison des sanctions occidentales. Ces évolutions ont renforcé la position des holdings agricoles (en raison de la substitution des importations), du secteur de l’énergie, soutenu par d’importants investissements publics, et du complexe militaro-industriel au détriment des industries civiles. Dans les années suivantes, le déploiement de troupes de la Fédération de Russie ou de la société Wagner à l’étranger ont témoigné d’une agressivité accrue de l’impérialisme russe, qui tentait ainsi de compenser en vain ses pertes économiques en pillant des ressources dans le Donbas, en Syrie ou en Afrique.

Le poids de l’idéologie

S’inspirant de Karl Mannheim (Ideologie une Utopie, 1929), Budraitskis et Matveev distinguent une première phase d’idéologisation partielle des cercles dirigeants, jusqu’au début des années 2010. Ils montrent ensuite comment la politique des élites a été de plus en plus guidée par une « idéologisation totale ». Celle-ci n’a cessé de progresser depuis le retour de Poutine à la présidence en 2012. La campagne déchaînée alors par les médias contre le groupe féministe punk des Pussy Riot a été emblématique de ce tournant. Celui-ci ne pouvait s’expliquer par une menace croissante de l’OTAN : au milieu des années 2010, les forces américaines en Europe ne représentaient plus que le dixième de celles de la période de la guerre froide et les dépenses militaires du Vieux Continent étaient au plus bas.

En revanche, les cercles dirigeants, de plus en plus idéologisés, rassemblés autour d’un Conseil de sécurité de plus en plus influent, multipliaient les lois visant les personnes LGBT et promouvant les « valeurs familiales » et ne cessaient d’exalter les frontières historiques de l’empire au fil des siècles, que seule la force militaire avait permis de défendre. « L’expérience de vie de l’élite politique — de la culture des milieux criminels de rue et des services de sécurité soviétiques au “capitalisme sauvage” des années 1990 — a nourri la conviction que la véritable loi de la société comme des relations internationales est la loi du plus fort » (p. 79). En même temps, le pouvoir était avant tout perçu comme un moyen de manipuler les foules.

C’est dans le cadre de cet univers mental que les « révolutions de couleur » (2003-2005), l’expansion de l’OTAN en Europe de l’Est, la poussée de l’opposition intérieure en 2011-2012, le Printemps arabe et les protestations de Maïdan (2014) ont donné corps à l’idée obsessionnelle selon laquelle l’Occident livrait une guerre aux valeurs éternelles de la Russie. Une fraction croissante de l’élite a été ainsi amenée à prendre plus au sérieux diverses théories du complot. Le système de valeurs d’un « monde russe » autocratique (néo-monarchique), doté d’un État fort, à vocation impériale, inspiré par une eschatologie orthodoxe, se trouvait désormais frontalement opposé à un Occident décadent.

Pour ses cercles dirigeants, « la forteresse Russie » était dès lors menacée par ses divisions intestines, par ses oppositions intérieures, et plus fondamentalement, par la dissidence ukrainienne, perçues comme autant de manœuvres perfides téléguidées par l’ennemi. L’emprise croissante des idées ultra-conservatrices, véhiculées par des intellectuels comme Anatoly Sobchak, Alexander Prokhanov ou Alexander Dugin, ont alimenté en même temps la glorification d’une histoire mythifiée : celle d’un État et d’un empire en constante expansion et des réalisations exceptionnelles de ses dirigeants les plus impitoyables — Ivan le Terrible, Pierre le Grand ou Staline — ; celle d’une unité civilisationnelle eurasiatique portée par la Russie ; celle du combat de l’Église orthodoxe contre l’Antéchrist (le katechon).

Comme l’a bien vu Alexander Prokhanov, « Ce n’est pas Poutine qui façonne l’empire ; c’est l’empire qui façonne Poutine ». En d’autres termes, Poutine a commencé à percevoir son rôle comme celui d’un monarque, tendant à confondre ses propres conceptions politiques avec les aspirations de ses sujets. En effet, le nationalisme expansionniste n’a jamais bénéficié d’une base populaire large en Russie : dans le passé comme aujourd’hui, il a toujours été imposé par en haut. L’écho rencontré par le nationalisme ethnique de l’extrême droite dans d’autres pays du monde est d’ailleurs en contradiction avec ce nationalisme impérial, nécessairement multinational. Pour cette raison, l’extrême droite xénophobe et raciste, rassemblée depuis 2005 autour d’une manifestation annuelle — la Marche Russe — a fait l’objet d’un encadrement de plus en plus étroit du pouvoir, d’une intégration partielle au discours officiel, en même temps que d’une répression implacable de ses tendances incontrôlables.

Au début du Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte (1858), Marx écrivait que « la tradition de toutes les générations mortes pèsent comme un cauchemar sur les cerveaux des vivants ». Dans la même veine, Budraitskis et Matveev observent que l’idéologie impériale russe influence désormais de façon déterminante la politique de ses cercles dirigeants jusqu’à les amener à prendre des options contre-productives. Cela leur permet d’expliquer les décisions successives de Poutine d’annexer la Crimée et d’intervenir militairement dans le Donbass en 2014, et plus encore, de déclencher l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, alors qu’elles ont conduit l’impérialisme russe dans une impasse dangereuse.

À l’appui de leur thèse, ils invoquent Mannheim et sa distinction entre idéologie « particulière » et « totale ». Dans sa première acception, l’idéologie d’un groupe social ou d’une classe est influencée par ses intérêts, mais en partie seulement. Dans la seconde, c’est l’ensemble de sa vision du monde et de son appareil conceptuel qui est déterminé par une idéologie plus ou moins cohérente. Pour Budraitskis et Matveev, la Russie a progressivement évolué du premier vers le second de ces scénarios. Ils ajoutent que Mannheim distingue l’idéologie, « orientée vers le maintien du présent », de l’utopie (réactionnaire [le fascisme] ou révolutionnaire [le communisme]), « focalisée sur le rejet du présent au nom d’un avenir meilleur ou d’un retour au passé » (p. 43). Or, ils font observer que la Russie de Poutine « n’offre pas une alternative à l’ordre social existant, [ne cherche pas] à créer “un homme nouveau”, mais radicalise plutôt les tendances du capitalisme néolibéral » (p. 43).

En dépit de ces considérations et de circonstances historiques profondément différentes, ils proposent toute de même de considérer la Russie d’aujourd’hui comme « une nouvelle forme de fascisme […] en tant que phénomène transhistorique » (p.44) ou comme un régime dont la « fascisation est en cours » (p. 170). Cette conclusion est surprenante dès lors que Poutine ne bénéficie pas du soutien d’un mouvement de masse militant, que la société civile russe est profondément dépolitisée et qu’il ne lui propose pas du tout de créer « un homme nouveau ». Pourtant, ces caractéristiques étaient au cœur de l’expérience fasciste italienne ou allemande. En réalité, dans le vaste panorama des régimes autocratiques, réactionnaires, nationalistes expansionnistes, militaristes et policiers, la Russie de Poutine présenterait sans doute plus de similarités avec celle du tsar Nicolas 1er, avec le bonapartisme de Napoléon III ou avec les régimes des empires ottoman ou austro-hongrois tardifs, pour autant que la comparaison avec des exemples aussi éloignés dans le temps ait un sens.

À propos de la force matérielle de l’idéologie, Budraitskis et Matveev citent brièvement Gramsci et Althusser (p. 40-43). Ces développements auraient mérité plus de place. Dans la perspective de Gramsci, il aurait été intéressant de revenir sur la forte influence qu’ont exercé sur lui Alexandre Bogdanov et Anatoli Lunatcharski et d’évoquer les approches philosophiques de Lukacs et les travaux historiques d’Edward P. Thompson. Concernant Althusser, les références à sa pensée sont un peu sommaires et parfois confuses, notamment sur le rôle des appareils idéologiques d’État — qui ne sont pas « la forme dans laquelle l’idéologie est internalisée » (p. 41), mais plutôt les institutions et les pratiques grâce auxquelles l’idéologie est reproduite —. Dans le prolongement d’Althusser, Budraitskis et Matveev auraient pu évoquer Poulantzas et sa conception de l’État comme condensation matérielle des rapports de classe, qui prolonge sa réflexion sur la matérialité de l’idéologie. Par ailleurs, il n’aurait pas été vain de souligner qu’un nombre croissant d’historiens et d’anthropologues marxistes ont contribué depuis de longues années à dépasser le schéma « base/superstructure » fossilisé, largement étranger à la pensée de Marx et d’Engels.

Le poids de l’histoire

Les deux auteurs s’efforcent à juste titre d’appréhender le nouvel impérialisme russe en tenant compte du fardeau de l’histoire et de la charge idéologique qui l’imprègne. Pour cela, ils s’efforcent d’approfondir le concept d’impérialisme, dont ils rejettent une lecture économique réductrice en insistant sur le poids des facteurs politiques et idéologiques, donc historiques. Le noyau dirigeant du régime russe autour de Vladimir Poutine vise, expliquent-ils, à reproduire un État total, perçu comme condition sine qua non de l’existence de la Russie comme puissance mondiale, dans la foulée de sa trajectoire séculaire.

À ce propos, il vaut la peine de revenir sur les réflexions des marxistes du début du XXe siècle, très souvent caricaturées, alors que l’impérialisme russe était un sujet central de leurs controverses. Luxemburg expliquait par exemple que « Son fil le plus solide n’est pas constitué, comme en Allemagne ou en Angleterre, par l’expansion économique d’un capital affamé d’accumulation, mais par les intérêts politiques de l’État ». Lénine s’évertuait à en distinguer les principales caractéristiques : un capital monopoliste « plus faible », « enveloppé d’un réseau particulièrement serré de rapports précapitalistes », qui s’appuyait sur un État « militaire-absolutiste-féodal » et sur « une grande concentration politique » afin de défendre « l’immensité de son territoire » et de jouir ainsi « de commodités particulières de spoliation des allogènes ». Cette vision d’ensemble ressort de nombreux passages de son œuvre et n’a pas totalement perdu de son actualité.

Pour mieux saisir la perspective de Lénine, il convient donc de faire un sort à une tradition marxiste tenace qui réduit l’impérialisme à une mutation économique du capitalisme, intervenue à la fin du XIXe siècle — le passage de la libre concurrence au règne des monopoles —. Cette façon de voir se réclame du cadre d’analyse de sa brochure d’avril 1917 (L’impérialisme, stade suprême du capitalisme) en négligeant la mise en garde de sa première préface russe :

Cette brochure a été écrite en prévision de la censure tsariste. Aussi ai-je dû me borner strictement à une analyse théorique — surtout économique — et ne formuler le petit nombre d’observations politiques indispensables qu’avec la plus grande prudence, par voie d’allusions […] Il m’est dur de relire, en ces jours de liberté, ces passages mutilés, serrés, broyés comme dans un étau de fer.

Cette observation décisive concernait plus particulièrement l’impérialisme russe, l’amenant à préciser :

Il m’a fallu user d’une langue d’« esclave » et je dois aujourd’hui renvoyer le lecteur que cette question intéresse au recueil […] de mes articles publiés à l’étranger en 1914-1917. Dans la question des annexions […] force m’a été de citer à titre d’exemple le Japon. Le lecteur attentif remplacera facilement le Japon par la Russie, et la Corée par la Finlande, la Pologne, la Courlande, l’Ukraine, Khiva, Boukhara, l’Estonie et d’autres pays peuplés de non Grands-Russes (souligné par l’auteur).

Malheureusement, cet avertissement a été largement oublié. Le texte « mutilé, serré, broyé » de Lénine soulignait pourtant qu’en dépit de son arriération économique, l’impérialisme russe régnait sur le Second Empire colonial au monde en termes de superficie et sur le troisième en termes de population.

En Russie, observait-il dans un article un peu antérieur, l’impérialisme capitaliste du type moderne s’est pleinement révélé dans la politique tsariste à l’égard de la Perse, de la Mandchourie, de la Mongolie ; mais ce qui, d’une façon générale, prédomine en Russie, c’est l’impérialisme militaire et féodal.

Joseph Schumpeter avait donc en partie raison, lorsqu’il envisageait l’impérialisme comme une survivance du passé. La Russie n’est en effet pas seule à avoir conquis une bonne partie de son empire colonial avant l’avènement de l’impérialisme moderne. L’Angleterre, la France et la Hollande sont dans le même cas. On ne peut donc saisir les caractéristiques des principales puissances impérialistes en faisant abstraction de leur développement séculaire et des conditions de leur insertion au système politique et économique mondial contemporain. Pourtant, l’histoire du développement inégal et combiné des principaux États impérialistes reste un domaine largement inexploré. Dans ce domaine, les travaux de Zbigniew Marcin Kowalewski sur l’histoire longue de l’impérialisme russe montrent le chemin.

La fuite en avant

De 2017 à 2020, Budraitskis et Matveev précisent que diverses protestations populaires ont été réprimées. En 2020 Poutine a modifié la constitution pour servir deux mandats supplémentaires. À l’été 2021, il a publié un article intitulé « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », dont la lecture a été rendue obligatoire dans l’armée et fait même partie de son entraînement. La préparation idéologique et opérationnelle de l’agression du 24 février 1922 était désormais achevée. Parallèlement, les accords de Minsk de 2014-2015 avaient donné lieu à des interprétations contradictoires ; les États-Unis et l’OTAN avaient durci le ton et offert une première aide militaire, encore modeste, à l’Ukraine. Enfin, l’invasion de février 2022, lancée en dépit de voix discordantes au sein du Conseil de sécurité, a provoqué le « auto-encerclement » de la Russie, décrit par Jack Snyder dans Myths of Empire (1991).

Son échec militaire et les succès immédiats de la résistance ukrainienne ont empêché le Kremlin de chercher un règlement négocié avec Washington. Si la Russie ne s’est pas préparée à une guerre de longue durée, le redéploiement partiel de son économie depuis 2014 lui a permis de mieux résister aux nouvelles sanctions occidentales dans un contexte où le poids relatif des pays du G7 avait considérablement diminué (de 65 % du PIB mondial en 2000, à 45 % en 2021). De 2021 à 2024, Les dépenses militaires russes ont fait plus que doubler et la défense a créé un demi-million d’emplois supplémentaires, ce qui a modifié la composition et les circuits d’accumulation de l’élite économique. Toutefois, ce régime de crise sera difficile à maintenir sur le long terme (assèchement du marché du travail, difficultés d’approvisionnement de certains secteurs clés, inflation, etc.).

Face à cette nouvelle réalité, le cercle des dirigeants les plus liés à Poutine a répondu par une idéologisation de la guerre. Comment expliquer la résistance ukrainienne, sinon par l’emprise de « dirigeants nazis » qui sont parvenus à tromper la population ? D’où l’impérieuse nécessité d’une dénazification de l’Ukraine et d’une rééducation en profondeur de son peuple dévoyé. Par ailleurs, au début de l’année 2024, le principal canal politique de l’Église orthodoxe a proclamé la « guerre sainte ». Alexandre Dugin a affirmé la nécessité de travailler à la « décolonisation de la conscience » des Russes eux-mêmes. Des écoles maternelles aux universités, des programmes d’endoctrinement ont été mis en place. Les derniers pôles d’opposition intérieure ont été neutralisés. Les médias et les réseaux sociaux ont été plus fermement contrôlés.

De la répression des opposants comme agents étrangers, la loi s’est durcie et vise aujourd’hui toutes les personnes « sous influence étrangère ». L’indépendance relative des partis autorisés, comme le Parti communiste, a été réduite à zéro : les quelques opposants à la guerre en son sein ont été préventivement exclus. En mars 2024, les seuls candidats autorisés à se présenter « contre » Poutine ont fini par appeler à voter pour lui.

Aujourd’hui, la société russe est dépolitisée, ce qui signifie en clair qu’elle ne se mêle pas de politique, mais que la politique ne se mêle pas trop de sa vie quotidienne, ce qui est de moins en moins le cas. Le défi pour les cercles dirigeants russes, c’est de passer d’une non-opposition populaire teintée de cynisme, de scepticisme et de résignation — « tout le monde ment » — à une adhésion active, qui nécessiterait un endoctrinement de masse de longue haleine, peu efficace face aux besoins immédiats de la guerre. De plus, tout comme les efforts de mobilisation supplémentaire, une telle entreprise comporte des risques.

Sous quelles formes se manifeste l’opposition à la guerre en Russie ? Le 24 février 2022, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Moscou et de Saint-Pétersbourg et ces manifestations sévèrement réprimées ont duré deux semaines. Elles manquaient de canaux d’organisation et d’une stratégie commune pour s’inscrire dans la durée. Depuis une dizaine d’années, les diverses oppositions au système — libérales, de gauche, voire nationalistes — ont été muselées et marginalisées par la répression et les assassinats extrajudiciaires. Les seules voix d’opposition partiellement tolérées ont été jusqu’ici celle du petit parti libéral Iabloko — il est aujourd’hui persécuté à la veille des élections à la Douma (J. Ba) —, sans représentation parlementaire, ou celle de Boris Nadezhdin, candidat aux présidentielles de 2024, qui a réussi à récolter plus de 200 000 signatures en sa faveur avant de se voir refuser l’autorisation de se présenter.

Des protestations plus ou moins spontanées ont touché plusieurs régions, en particulier les républiques musulmanes de la Fédération de Russie, contre la mobilisation, animées souvent par des femmes. Des citoyens anonymes ont aussi manifesté leur réprobation en fleurissant des mémoriaux improvisés aux victimes civiles de la guerre. Sept cent mille personnes — en majorité des hommes — ont quitté le pays durant l’automne 2022 pour échapper à la conscription, tandis que les désertions n’ont cessé d’augmenter parmi les troupes mobilisées. Une série d’actions de sabotage ont été également menées par de petits groupes clandestins.

Dans ces conditions, la conclusion des auteurs paraît difficilement contestable : « Une nouvelle guerre froide, dont le Kremlin porte lui-même la responsabilité, bat son plein. L’Europe est fermement engagée sur la voie de la remilitarisation. Avant 2014, les États européens membres de l’OTAN étaient réticents à adopter l’objectif de 2 % du PIB consacré aux dépenses militaires, que les États-Unis réclamaient depuis longtemps. Pourtant, en 2025, ils ont accepté de porter leurs dépenses militaires à un niveau stupéfiant de 5 % du PIB en l’espace de dix ans. L’OTAN s’emploie activement à reconstruire les infrastructures nécessaires pour acheminer rapidement des centaines de milliers de soldats vers son flanc oriental. La Suède et la Finlande ont rejoint l’Alliance, rendant la mer Baltique beaucoup plus difficile à maîtriser, du point de vue de la sécurité de la Russie. En outre […] plusieurs États européens cherchent à acquérir la capacité de frapper en profondeur le territoire russe » (p. 168). Un livre passionnant, actuel, à lire absolument.

* Cet article a été écrit en anglais pour International Viewpoint https://internationalviewpoint.org/Russia-s-New-ImperialismElle est parue le 11 septembre 2026Sa version française a été reprise par Inprecor https://inprecor.fr/le-nouvel-imperialisme-russe.

Notes

[1] Léon Trotsky, Histoire de la Révolution russe, vol. 1, Paris, Seuil, 1995, p. 53-54.

[2] Budraitskis et Matveev traduisent le terme allemand « partikulare », utilisé par Mannheim, par « partial », alors qu’il est généralement traduit en anglais par « peculiar » et en français par « particulier ».

[3] Ces deux observations ne sont pas totalement compatibles. La « transhistoricité » du fascisme, telle qu’envisagée par Enzo Traverso (The New Faces of Fascism: Populism and the Far RightLondres & New York, Verso, 2019), fait référence au concept de fascisme et non à ses manifestations empiriques, tandis que la « fascisation », décrite par Dimitrov dans son rapport au VIIe Congrès de l’Internationale communiste (1935), implique l’évolution effective du pouvoir de classe de la bourgeoisie vers le fascisme.

[4] Angelo D’Orsi, Gramsci. La biografia, Milan, Feltrinelli, 2024, p. 195-197, 280-281 et 305 ; Romain Descendre et Jean-Claude Zancarini, L’œuvre-vie d’Antonio Gramsci, Paris, La Découverte, 2023, p. 69-71, 179, 186, 436, 439.

[5] Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie, 1915.

[6] Ces extraits sont tirés des œuvres de Lénine, dans l’ordre : « La faillite de la Deuxième Internationale » (mai-juin 1915) L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (avril 1917), chap. 6 et chap. 7 ; « Comment la politique social-chauvine se dissimule derrière des phrases internationalistes » (décembre 1915), Œuvres, vol. XXI, p.453  ; « L’impérialisme et la scission du socialisme » (novembre 1916).

[7] Lénine, préface russe du 26 avril 1917 à L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (disponible en français dans l’édition de 1945 des Éditions sociales).

[8] Ibid.

[9] Lénine, « Le socialisme et la guerre », juillet-août 1915.

[10] Zbigniew Marcin Kowalewski, « L’impérialisme russe. Une approche historique ».