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Entretien avec des membres du syndicat « Priama Diia »

L’auto-organisation anti-autoritaire en Ukraine englobe aujourd’hui un large éventail d’initiatives, de projets, d’organisations, d’idées et de pratiques.

Aujourd’hui, nous souhaitons vous présenter une brève interview de membres du syndicat étudiant « Priama Diia » (Action directe) au sujet de leurs récentes actions et de leurs projets, de leur point de vue sur l’activisme contemporain en Ukraine, ainsi que des pressions auxquelles le syndicat a été confronté de la part des forces de l’ordre.

« Priama Diia » est un syndicat étudiant qui s’inscrit dans la lignée d’une tradition anarchiste de base dont l’histoire moderne remonte à 2008. Après plusieurs générations de militant·es et des périodes d’inactivité, la quatrième génération actuelle de l’organisation rassemble des centaines d’étudiant·es à travers toute l’Ukraine.

L’une des récentes campagnes du syndicat porte sur la lutte pour des transports publics abordables à Kyiv — une question qui, en temps de guerre, affecte directement la capacité des personnes à étudier, à travailler et à se déplacer dans la ville.

Parlez-nous de votre rôle dans la campagne contre la hausse des tarifs des transports en commun. Pourquoi avez-vous rejoint cette campagne ?
« Priama Diia » s’est activement impliquée dans la campagne : nos militant·es ont participé à des manifestations, ont collé des affiches, ont pris part à des consultations publiques, ont adressé des requêtes officielles à l’administration municipale de Kyiv et ont relayé des informations sur les manifestations via nos réseaux sociaux. Cet engagement actif s’explique par le fait que la question de l’accessibilité financière des transports en commun touche directement les étudiant·es. Les résidences universitaires étant situées loin des universités et les moyens de transport privés étant inabordables, les étudiants sont contraints de recourir en permanence aux marshrutkas [taxis collectifs NdT] aux trolleybus et au métro pour se rendre sur leur lieu d’études. Cela signifie que le coût des transports — qui, avec les nouveaux tarifs, représentera au moins un quart d’une bourse standard — constitue une dépense constante et inévitable pour les étudiant·es. Une multiplication par près de quatre des tarifs ne fera qu’accentuer la pression financière qui pèse sur les étudiant·es, qui auront désormais encore plus de mal à subvenir à leurs besoins fondamentaux.

Qui sera le plus touché par cette hausse ?
Ce changement sera particulièrement ressenti par les étudiant·es qui vivent en périphérie ou en dehors de la ville et qui sont contraint·es de planifier minutieusement leurs déplacements et de compter chaque centime. Parallèlement, l’accès à la ville sera restreint non seulement pour les jeunes, mais aussi pour ce qu’on appelle les voyageurs/voyageuses pendulaires [for so-called pendulum migrant] : enseignant·es, infirmier·es, vendeurs/vendeuses, ouvrier·es du bâtiment, personnel technique, employés·e du secteur des services, ainsi que les personnes âgées, les sans-abri et d’autres groupes vulnérables.

Pourquoi les transports publics constituent-ils pour vous un enjeu politique ?
Les transports publics sont essentiels pour mener une vie digne en ville et pour garantir un accès égal à ses infrastructures. Lorsque nous sommes contraint·es de payer plus cher pour exercer le droit fondamental à la liberté de circulation — et, par là même, les droits au travail, à l’éducation, etc. —, notre liberté est restreinte. Le fait que les politiques néolibérales réduisent la mobilité et la liberté des couches de la population à faibles revenus constitue un problème politique. Cette décision incarne une vision particulière de qui doit avoir accès à la ville et de qui doit être exclu de la vie sociale. Les coupes budgétaires dans le domaine social peuvent limiter la capacité de la majorité des citoyen·nes à participer sur un pied d’égalité à la société, à l’économie et à la vie politique.

Les manifestations sociales en temps de guerre sont souvent critiquées sous prétexte que « ce n’est pas le moment ». Êtes-vous confronté·es à ce genre de remarques, et comment y répondez-vous ?
Nous sommes assez souvent confronté·es à ce reproche, mais alors que la guerre en est à sa cinquième année, il a perdu toute crédibilité. Ce qui profite à l’ennemi, c’est précisément l’idée que les personnes devraient mettre leur vie entre parenthèses et renoncer à leurs libertés civiles. Liberté et sécurité constituent une fausse dichotomie. Pour beaucoup, la résistance à l’impérialisme russe a acquis non seulement une signification négative, mais aussi positive : nous ne luttons pas seulement contre l’asservissement, mais aussi pour la démocratie et la justice. En d’autres termes, nous nous battons pour une vision particulière de l’Ukraine — une Ukraine indépendante, autonome, anti-autoritaire, sans classes, progressiste, féministe et socialiste, selon les termes de [Davyd] Chychkan.

En ce sens, les manifestations contre les abus de pouvoir, les lois antisociales et autoritaires, les scandales de corruption, etc., s’inscrivent dans le prolongement de cette lutte. Nous en sommes venus à comprendre que la victoire du peuple ukrainien dans cette guerre ne dépend pas de l’impunité des dirigeant·es, mais, bien au contraire, de la libre expression de la volonté populaire.

Un pouvoir qui n’a de comptes à rendre à personne facilite également l’exploitation de la guerre à des fins lucratives et aggrave les inégalités sociales, ce qui ne fait qu’accroître le ressentiment au sein de la population et déstabiliser la société civile en empêchant les gens de subvenir à leurs besoins fondamentaux. Tout cela a un impact négatif sur la capacité militaire de notre pays. La contestation sociale est donc, en réalité, un sujet d’une grande actualité.

Votre stratégie militante a-t-elle évolué à la suite des pressions publiques exercées sur Maksym Shumakov, ancien militant de Priama Diia ?
La procédure pénale engagée contre Shumakov a renforcé notre méfiance envers les services de sécurité, accru nos inquiétudes quant à la sécurité de nos militant·es et mis en évidence l’importance de rester visibles. Elle a constitué le point culminant d’une pression prolongée exercée par les forces de l’ordre sur notre organisation et, plus largement, sur les initiatives progressistes. De nombreuses et nombreux camarades ont ressenti de l’angoisse face à la proximité et à l’impact personnel de ces répressions.

Cependant, la pire chose que nous puissions faire dans cette situation est de céder à la peur et de commencer à nous autocensurer. Nous ne devons pas cesser de parler des questions anarchistes et socialistes-démocratiques. De plus, nous devons examiner d’un œil critique les lois sur la décommunisation en vertu desquelles on tente d’emprisonner Maksym, car elles ont été promues par des forces réactionnaires, contiennent de nombreuses contradictions et constituent une menace pour la liberté académique. Plus largement, nous devons résister aux tentatives visant à réprimer l’activité syndicale indépendante et à marginaliser les idées de gauche, en faisant progressivement basculer la fenêtre d’Overton [métaphore désignant l’ensemble des opinions ou pratiques considérées comme acceptables par l’opinion publique d’une société donnée – NdT] en notre faveur.

Où trace-t-on la ligne de démarcation entre les restrictions nécessaires en temps de guerre et une situation où la guerre commence à servir de prétexte pour justifier la restriction des droits sociaux et politiques ?
Cette ligne se situe là où les autorités pourraient éviter de restreindre les libertés civiles, mais choisissent de ne pas le faire. L’augmentation des tarifs illustre clairement cette sélectivité dans la décision de déterminer qui doit se serrer la ceinture et qui, au contraire, bénéficie de privilèges. En particulier, le conseil municipal de Kyiv continue de pratiquer des loyers trop bas pour la location de terrains municipaux ou ne met pas en œuvre une fiscalité adéquate sur les entreprises des oligarques, qui sont pour la plupart offshore. Nous sommes constamment contraint·es de faire des concessions et on nous dit que ces changements sont « nécessaires » ou « inévitables ». Pourtant, les actions des autorités révèlent une politique délibérée visant à protéger la richesse privée tout en créant une pénurie publique.

Tout comme les pressions exercées sur le NABU et le SAPO*, la volonté d’adopter le nouveau Code civil et le limogeage de Fedorov, nous assistons à des politiques qui ouvrent davantage la voie à la corruption tout en sapant les capacités de défense de l’Ukraine et en réduisant au silence les journalistes indépendant·es et le personnel militaire. Les restrictions systématiques imposées aux plus démuni·es ne peuvent plus être justifiées par la guerre.

* Bureau national anti-corruption d’Ukraine et Parquet spécialisé dans la lutte contre la corruption

https://www.solidaritycollectives.org/en/intervyu-z-uchasni_czyami-profspilki-pryama-diya/Traduit par DE

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