Article de Reporterre

Donald Trump a annoncé le « plus grand deal de l’histoire du pétrole » avec le Venezuela, un investissement de près de 100 milliards d’euros. En plus de constituer une bombe climatique, cet accord nourrit une politique impérialiste.
Le plan suit son cours. Près de neuf mois après l’arrestation de Nicolás Maduro par les États-Unis, Donald Trump poursuit son offensive pour s’emparer des réserves de pétrole du Venezuela, les plus importantes de la planète.
Vendredi 28 août, il a annoncé avoir conclu « le plus grand deal de l’histoire du pétrole » avec Caracas. Celui-ci doit permettre aux États-Unis de prendre le contrôle majoritaire de l’équivalent de 65 milliards de barils de pétrole brut, soit environ 20 % des réserves du pays.
Une heure plus tard, Delcy Rodriguez, la présidente par intérim du Venezuela, confirmait cet « accord historique », qui prévoit d’exploiter dix-sept sites moyennant un investissement de plus de 100 milliards de dollars (86 milliards d’euros). En échange, l’état vénézuélien percevrait 209 milliards de dollars (180 milliards d’euros) de recettes fiscales sur vingt-cinq ans.
Bombe climatique et impérialisme
Si cet accord était mené à son terme, il constituerait une bombe climatique. Le possible retour des majors pétrolières étasuniennes sur ces gisements aujourd’hui sous-exploités pourrait libérer des millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère. D’autant que l’Agence internationale de l’énergie avertit depuis 2021 qu’aucun nouveau gisement de pétrole et de gaz ne doit être exploité afin de contenir le réchauffement global dans la limite de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle.
Avec cette nouvelle étape, Donald Trump franchit donc un pas de plus dans sa politique d’impérialisme fossile. « Pour résorber leurs fragilités — notamment leur dette — les États-Unis utilisent la force militaire en tentant de créer un empire colonial, afin de renforcer leur économie et obtenir des ressources à bas prix », observe Lucas Chancel, auteur d’Énergie et inégalités. Une histoire politique (Seuil, 2025). Les réserves pétrolières vénézuéliennes devenant de facto la propriété des États-Unis pour cent ans, l’économiste voit dans cet accord « une pure prédation, dans la droite ligne de ce qu’ont fait les Européens au XIXe siècle ».
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« Donald Trump fait exactement ce qu’il avait annoncé en janvier : “Extraire du Venezuela une quantité colossale de richesses.” C’est cohérent, abonde Matthieu Auzanneau, ex-directeur du Shift Project et coauteur de Pétrole, le déclin est proche (Seuil, 2021). C’est un impérialisme à l’ancienne qui ne s’excuse pas, et même s’en enorgueillit. »
Il voit dans la stratégie de Donald Trump un retour à la « diplomatie de la canonnière », une tactique utilisée par les empires coloniaux jusqu’à la Première Guerre mondiale. Le principe : exercer une pression militaire, comme envoyer des navires de guerre au large d’un territoire, afin d’imposer un rapport de force avant de négocier.
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« Donald Trump a aussi retenu les leçons de la guerre en Irak, poursuit Matthieu Auzanneau. Plutôt que d’envahir le pays et de tenter d’instaurer un nouveau régime, il négocie directement avec le gouvernement par intérim pour accéder à ses ressources. »
« Trump ne se contente pas de nier la crise climatique, mais l’accélère au nom du profit »
Cette opération s’inscrit pleinement dans ce que le chercheur Arnaud Orain appelle « le capitalisme de la finitude ». Dans notre monde fini où les ressources deviennent de plus en plus rares, les puissants s’approprient des terres et des gisements essentiellement par la force, tout simplement parce qu’ils le peuvent.
On peut aussi parler ici de « carbofascisme », qui « ne se contente pas de nier la crise climatique, mais l’accélère au nom du profit, du pouvoir et de la survie d’une population précise, qui s’identifie comme blanche et revendique son statut de dominante », analyse l’historien Jean-Baptiste Fressoz.
Investissements colossaux
Si les contours précis de l’accord restent encore flous, notamment sur les entreprises qui seront impliquées, « le butin de guerre appartient aux vainqueurs, prévient Matthieu Auzanneau. Ce seront les majors pétrolières étasuniennes qui exploiteront les puits ».
Reste à savoir si cet accord peut réellement se concrétiser. Car plusieurs incertitudes demeurent, à commencer par la légalité des concessions, accordées par un gouvernement intérimaire issu d’un régime autoritaire non élu démocratiquement. Ensuite, sa mise en œuvre nécessitera des investissements colossaux : après des années de sous-investissement, les infrastructures pétrolières sont fortement dégradées et le pétrole vénézuélien, épais et visqueux, exige des procédés de raffinage particulièrement lourds.
Il est toutefois bien possible que cet accord aboutisse, estime Francis Perrin, chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques et spécialiste des problématiques énergétiques. « Le pétrole vénézuélien a de nombreux atouts : on sait qu’il est là, et en quantité considérable. Certes, il est plus difficile à extraire et à traiter, mais les pétroliers disposent de la technologie nécessaire. Cela coûte simplement plus cher, c’est avant tout une question de rentabilité. »
« Le pétrole vénézuélien est une assurance stratégique sur le long terme »
Face au montant des investissements nécessaires, estimés à 100 milliards de dollars, plusieurs majors pétrolières devront être mobilisées. « Le pari de Donald Trump, c’est de les convaincre d’investir, en leur garantissant sécurité, stabilité et rentabilité », ajoute Francis Perrin.
Cet accord ne devrait pas avoir d’effet sur les prix à la pompe à court terme, mais son objectif est ailleurs : « Il s’agit de sécuriser l’approvisionnement des États-Unis. Le pétrole vénézuélien est une assurance stratégique sur le long terme, poursuit Francis Perrin. Les États-Unis sont déjà une superpuissance énergétique : premiers producteurs de pétrole et de gaz, ils sont aussi les premiers exportateurs de gaz et de gaz naturel liquéfié. Avec le pétrole du Venezuela, l’objectif est de devenir le premier exportateur de pétrole dans un marché où la demande mondiale continue d’augmenter. »
La question démocratique ignorée
En attendant, Washington continue de mettre la pression sur Caracas sur le plan économique, constate Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine à l’université de Rouen. « Sous l’impulsion des États-Unis, Delcy Rodriguez a promulgué plusieurs réformes ouvrant au capital privé, y compris étranger, les secteurs du pétrole et des mines, autrefois contrôlés par l’État. Parallèlement, les royalties de l’État vénézuélien sur les revenus pétroliers ont été divisées par deux. »
Pour le chercheur, « l’arrestation de Nicolás Maduro [toujours emprisonné à New York et en attente de son procès pour trafic de drogue] n’était bien qu’une première étape à la colonisation du Venezuela ». Les soldats étasuniens ne sont jamais bien loin, précise-t-il : « Ils sont intervenus à plusieurs reprises sur le sol vénézuélien, comme si le pays n’avait aucune souveraineté. »
Pendant ce temps, le pays souffre toujours d’un manque criant d’investissements pour remettre sur pied ses infrastructures, de l’électricité à la santé, en passant par les routes, précise Yoletty Bracho, enseignante-chercheuse en science politique à l’université d’Avignon et spécialiste du Venezuela. « Le double séisme qui a frappé le nord du pays mi-juin a fait près de 6 500 morts et a encore une fois montré l’incapacité de l’État à répondre à la crise. Il a encore aggravé des conditions de vie déjà très difficiles. »
La question démocratique, elle, est tout simplement absente du plan de Donald Trump. « L’accord ne prévoit aucun changement politique, la transition démocratique n’est absolument pas dans l’intérêt des États-Unis ni dans celui du gouvernement par intérim, dit-elle. La seule priorité c’est garantir les intérêts américains. »
