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Bolivie : Un mouvement social historique en mai-juin 2026

« Abrogation de la loi 1720 », Wawitasny7 – Trabajo propio, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=192306656

Pendant plus de 50 jours (de début mai à fin juin), le peuple bolivien a manifesté, fait grève, bloquer les villes pour lutter contre la violente hausse des prix imposée par le gouvernement de Rofrigo Paz. Après la défaite de la gauche aux élections générales de 2025, il s’agit d’un mouvement que peu d’observateurs attendaient. Et pourtant, c’est le plus important depuis la guerre de l’eau de 2000 et du gaz de 2003.

Retour sur l’élection de Rodrigo Paz
Le 17 août 2025, le candidat du Parti Démocrate-Chrétien, Rodrigo Paz, se retrouve avec 31% des voix en tête du premier tour de l’élection présidentielle à la surprise générale vu que la totalité des sondages le donnaient en-dessous des 10%, largement dépassé par ses concurrents de droite. En regardant de près les résultats dans les circonscriptions, un constat s’impose : ce sont les secteurs précédemment acquis au MAS où il réalise ses meilleurs scores. C’est l’Altiplano paysan et autochtone qui a voté pour lui. Dès le premier tour, il frôle les 50% dans les départements de La Paz, Oruro et Potosi.

Le candidat Paz l’a très bien compris et a tenu mi-septembre, entre les deux tours, un meeting central à El Alto destiné à ratisser le plus largement possible cet électorat massiste en déshérence. Cette stratégie lui permettra d’être élu au deuxième tour le 20 octobre 2025 face au candidat ultralibéral Jorge Quiroga qui se réclame du président argentin Milei.

Reste à comprendre pourquoi les électeurs du MAS ont pu se reporter sur Paz [1].

L’éclatement du MAS entre la fraction autour de Luis Arce et celle derrière Evo Morales, suivi des scissions au sein des organisations sociales fondatrices du MAS, mêlés aux accusations réciproques de corruption, de tentative d’assassinat, de viol, etc …ont eu raison d’un parti qui a gouverné la Bolivie depuis 2006 et eut raison du coup d’Etat de la droite en 2019. Ces cinq années de luttes pour le pouvoir entre les deux camps ont abouti à un résultat inespéré pour la droite lors des élections de 2025 : le candidat officiel du MAS recueille 3% des voix et un ex-massiste, Andrónico Rodríguez, dépasse tout juste les 8%.

Outre cet aspect politique, la crise du COVID combinée à l’échec d’une croissance fondée avant tout sur l’extractivisme et le développement de l’agrobusiness, ont considérablement appauvri la population ajoutant au mécontentement général alimenté par à la crise politique.

Comprenant cela, Rodrigo Paz a fait le calcul inverse des autres candidats de droite. Alors que ses adversaires pratiquaient la surenchère néolibérale pour marquer la rupture avec le passé « socialiste » des gouvernements Morales et Arce, il a compris que le peuple bolivien n’aspire pas au néolibéralisme, mais veut conserver ses conquêtes sociales. Il l’a montré dans son histoire, notamment avec la guerre de l’eau puis celle du gaz au début du millénaire. Dans son programme, Paz va donc insister sur le maintien des acquis sociaux, sur l’efficacité, « le capitalisme pour tous », la prospérité, la décentralisation et la lutte contre la corruption. Et pour bien marquer sa différence, il a choisi le très populaire ex-policier Edmand Lara [2] comme candidat à la vice-présidence.

Il sera élu sur ce programme.

Les causes du conflit social

Peu de temps après son élection, Paz participe au forum d’entrepreneurs « la Bolivie pour le Monde, le Monde pour la Bolivie » où il annonce son projet de libéralisation de l’économie et d’approfondissement de l’extractivisme dans une lutte pour démanteler ce qu’il appelle « el Estado Tranca », (l’Etat bloqueur, bureaucratique) considéré comme obstacle au développement et responsable des maux du pays. A la suite de ces déclarations, les mesures que le gouvernement va prendre rapidement seront considérées comme une trahison par ses électeurs.

Le premier lot de mesures concerne la suppression des subventions aux hydrocarbures, imposée par le Décret Suprême 5503 du 17 décembre 2025, provoquant une hausse de 86% du prix de l’essence et de 160% pour le diésel et l’augmentation générale des prix. Mais ce décret va plus loin en sécurisant les investissements privés contre l’intérêt public, en contradiction avec le Constitution en vigueur. C’est clairement ce qui est exigé en ce qui concerne les secteurs clefs de l’économie : les ressources minières et les hydrocarbures, l’énergie, les infrastructures et l’agro-industrie. Il raccourcit les délais et les circuits d’approbation des contrats afin d’éviter toute contestation des investissements, que ce soit au nom de la défense des territoires autochtones ou pour la préservation de la nature. Cette procédure dite de Fast Track (traitement accéléré) s’accompagne aussi d’un retournement dans le système d’approbation administratif : désormais, le silence administratif, rendu quasiment incontournable en raison des délais raccourcis d’examen des dossiers (et de la suppression programmée de postes pour les examiner dans les organismes publics et les ministères) sera considéré comme une autorisation de faire.

Ces mesures seront la cause de la première révolte populaire en janvier 2026 et de l’opposition publique du vice-président Edmand Lara au décret. Après des barrages, des manifestations et des grèves, le gouvernement signe un accord avec la COB et abroge le décret, remplacé par le décret suprême 5516 du 13 janvier 2026. S’il revient sur les mesures les plus néolibérales concernant les investissements et les délais de traitement des demandes d’investissements, les principales mesures antisociales comme celles sur les hydrocarbures sont maintenues tandis que le gouvernement ne s’engage pas sur les augmentations de salaires revendiquées par la COB [3]. Cette hausse des prix de l’essence et du diésel va favoriser une explosion du trafic de carburants frelatés, avec des milliers de véhicules endommagés et un mécontentement qui se généralise.

Le deuxième lot de mesures qui va renforcer la contestation est inscrit dans la loi 1720 du 10 avril 2026. Porté par des agro-industriels de Santa Cruz, ce texte vise à revenir sur la réforme agraire du 2 août 1953, suite de la révolution bolivienne de 1952 qui interdisait la revente des terres transférées des haciendas aux populations indigènes [4]. Cette réforme avait permis la croissance des organisations syndicales paysannes et indigènes. Le chef de l’Etat sera obligé d’abroger cette loi et de la remplacer par une nouvelle loi du 13 mai 2026 …. qui donne 60 jours aux deux chambres des sénateurs et des députés pour élaborer un nouveau texte.

Une lutte multiforme

Ce combat général mené par Paz contre l’ensemble de la population va permettre une jonction des luttes de différents secteurs de la population : ouvriers, salariés du public, paysans, transporteurs, etc …

Dans certains secteurs, comme à El Alto, des assemblées populaires décident des modalités d’action, avec la participation des organisations de quartiers. Par contre, au niveau national, c’est la COB qui, par son implantation nationale, a pris la direction de fait du mouvement. Suite à la hausse des prix, elle réclame une hausse des salaires et déclare, à l’occasion du 1er mai, la grève illimitée immédiate. Du côté des secteurs paysans, une marche paysanne, lancée entre l’Amazonie et La Paz suite au nouveau texte de loi imposé par Rodrigo Paz, arrive à destination le 4 mai. Cette marche est surtout le fait des peuples autochtones et des paysans des départements amazoniens, les plus en conflit avec les gros propriétaires qui tentent par tous les moyens de s’accaparer les riches terres de ces départements de l’Est. L’agrobusiness est responsable des incendies monstres qui ravagent périodiquement cette région depuis quelques années. Ils sont en effet le plus souvent provoqués afin de récupérer des terres, dans des zones protégées ou encore occupées par de petits paysans.

Les blocages de routes se multiplient, en particulier dans les départements de La Paz, Cochabamba et, Oruro. L’intervention policière sur les barrages radicalise les mobilisations et les organisations en première ligne, comme la COB, la fédération Túpac Katari, membre de la CSUTCB (Centrale Syndicale Unitaire des Travailleurs Paysans de Bolivie) et couvrant le département de La Paz, ainsi que la fédération des femmes Bartolina Sisa. Elles réclament désormais la démission de Rodrigo Paz.

Le mouvement social est rythmé par des appels à des blocages de routes, des manifestations où à des grèves. Les blocages sont rendus efficaces par la faible densité du réseau routier et la topographie du terrain, en particulier sur l’Altiplano, comme autour de La Paz, ville encastrée dans une vallée, où il est plus facile de fermer la ville d’autant plus que la population de la ville d’El Alto – banlieue située au-dessus de La Paz et à proximité de l’aéroport – est fortement mobilisée et participe activement à ces blocages.

Pourtant même si le mouvement est national, il existe de grandes disparités dans la mobilisation. Beaucoup plus forte dans l’Altiplano et dans le département de Cochabamba, elle est plus faible dans les départements de Chuquisica et Santa Cruz. Avec des différences au sein même de la COB, puisque la direction nationale appelle dès le mois de mai à la démission de Paz, alors que quelques-unes de ses antennes départementales s’y refusent (comme à Santa Cruz) et vont même mi-juin faire pression en interne pour ouvrir le dialogue avec le gouvernement et lever les barrages.

Les pactes d’unité des 6 et 10 mai comme symptôme de …
la division

Une première alliance, Acta de Acuerdo Interinstitucional de Unidad y Lealtad est signée le 6 mai 2026. Elle rassemble la COB, la CSUTCB, et plusieurs autres organisations [5]. Il réclame la démission de Paz et appelle aux blocages dans tout le pays et à la grève générale. Mais il a une autre fonction explicite : empêcher les négociations parallèles en exigeant la loyauté entre tous ses signataires.

Quatre jours plus tard, un pacte d’unité est signé le 10 mai 2026 entre la COB, la fédération Tupac Katari, les Ponchos Rouges [6] et plusieurs personnalités, dont le sénateur Nilton Condori. Les deux principaux points de l’accord sont le refus de négocier avec le gouvernement et l’appel à la démission de Rodrigo Paz, accompagné d’un serment de « non-trahison ».

Ainsi en quatre jours, l’unité de l’accord du 6 a fait place à un pacte plus restreint dont on peut se demander la justification. En réalité, il traduit des désaccords stratégiques « non-dits » combinés à une suspicion permanente de trahison des uns et des autres. Il existe aussi de fortes divergences au sein des organisations signataires. Il y a d’abord des antennes départementales de la COB, comme celle de Santa Cruz qui condamne l’accord, celle de Cocabamba qui juge l’appel à la démission de Paz comme « inconstitutionnel », de Tarija qui réclame un accord de « pacification » avec le gouvernement et d’autres plus abstentionnistes. Ensuite, les FEJUVE [7] (Fédérations des Comités de Quartier), non invitées à la signature, dont les positionnements sont fortement éclatés, comme la FETUJE d’El Alto qui est moteur des blocages et annonce le 22 mai rejoindre le pacte, celle de La Paz qui appelle à la « pacification » ou celle de Santa Cruz qui refuse les blocages. Il y a ensuite les organisations indigènes. L’historique CIDOB (Confederación de pueblos Indígenas Del Oriente Boliviano) refuse de signer le pacte, ne voulant pas participer à ce qu’elle nomme un règlement de compte entre la COB et Paz. La CPIB (Central de Pueblos Indígenas del Beni), a défendu une position intermédiaire, jouant le jeu de la responsabilité et préférant négocier en direct avec le gouvernement pour obtenir des garantiessur l’intégrité des territoires indigènes.

Si les organisations sociales ne sont ni unanimes dans la stratégie à adopter face à ce gouvernement, ni homogènes en internes, c’est le résultat d’une mutation qui s’est développée sous forme d’une crise qui a touché de manière très différenciée l’ensemble des forces sociales boliviennes.

1) D’abord la COB, qui a subi de plein fouet les vagues de politiques d’austérité, de fermetures de mines [8] et de dictature tout au long des dernières années du XXe siècle, s’est repliée sur le syndicalisme revendicatif « traditionnel ». Avec deux conséquences : l’une politique avec le recentrage des revendications, motivées par un corporatisme encouragé par les gouvernements néolibéraux et l’autre organisationnel avec une autonomisation croissante des antennes départementales, régionales ou locales de la COB. Les gouvernements néo-libéraux ont fait payer très cher l’orientation radicale, voire révolutionnaire de la COB, dans la continuité de son congrès de 1952 [9]. Pendant les années où le MAS était au pouvoir, outre le fait que la COB est restée en dehors de la création du MAS, elle a maintenu une stratégie de conquêtes partielles centrées sur le lieu de travail [10].

2) Quant aux autres organisations, notamment indigènes et paysannes, comme la CSUTCB [11], elles sont sorties affaiblies et divisées suite à la guerre interne du MAS. Si dans les années pré-COVID, la CSUTCB était aux avant-postes des mobilisations autour de la terre, de l’environnement et de l’extractivisme, c’est la fédération Túpac Katari qui a été un moteur de la dernière mobilisation, fédération handicapée par une couverture géographique limitée au département de La Paz. Cette division est au centre des préoccupations des militant.es à la base. C’est par exemple cette question qui était au cœur de la rencontre des représentants des peuples indigènes d’Amazonie, du Chaco et de la Chiquitania, organisée les 21 et 22 juillet à Sante Cruz. L’unité est apparue comme la condition sine qua non pour gagner contre les projets gouvernementaux, notamment extractivistes. Même l’organisation de femmes Bartolina Sisa, très présente et active pendant cette mobilisation est sortie fragilisée des suites de l’explosion du MAS.

3) Enfin, il existe un effet pervers alimenté par les nombreuses années que le MAS a passé au pouvoir. Parti/mouvement, auquel participent des organisations sociales, le MAS a récupéré des cadres militants et des dirigeants de ces organisations pour encadrer le travail au sein des organismes publics et des ministères. Cela a créé un véritable décalage entre les mobilisations et aspirations populaires qui se sont exprimées contre des politiques menées par le MAS, et la recherche permanente de compromis avancés par les dirigeants de ces organisations et qui travaillaient au sein de l’Etat bolivien. Fortement bureaucratisées pendant cette période, ces organisations se retrouvent coincées entre la colère de leur base et leur aspiration au compromis.

Cette situation compliquée explique aussi les raisons pour lesquelles il n’y a pas eu de coordination unitaire nationale du mouvement malgré les pactes des 6 et 10 mai.

L‘accord du 19 juin

Avec un mouvement social désuni et sous les coups de la répression gouvernementale, la COB propose au gouvernement de négocier sur la base d’un cahier revendicatif en 8 points afin de « pacifier le pays ».

Le chacun pour soi est amplement confirmé quand la COB décide de signer le 19 juin 2026 un accord avec le gouvernement Paz. Cet accord, qui entérine la fin de la mobilisation, est parsemé de promesses vagues, mais d’où sont absentes les principales revendications de départ touchant au maintien des subventions aux hydrocarbures, ainsi qu’au statuquo dans la gestion de la terre. Même la libération des personnes emprisonnées pendant ce mouvement social est conditionnée à l’avis d’une commission ad’hoc tripartite, mais où le gouvernement est majoritaire.

L’astuce de cet accord est d’utiliser un langage interprétable de manière très différente. Par exemple, l’accord dit que le gouvernement « ne mènera pas de persécution politique, judiciaire et médiatique contre les dirigeants mobilisés et les autorités organiques ». Certes mais un emprisonnement pour avoir enfreint la loi pendant une mobilisation sociale relève-t-il de la persécution ? Or, le gouvernement a précisé ultérieurement que le traitement des dossiers ne serait pas global mais au cas par cas. De même l’accord affirme que le « gouvernement ne favorisera pas la privatisation d’entreprises stratégiques ni la fourniture de ressources naturelles stratégiques à des intérêts privés nationaux ou étrangers au détriment de l’État bolivien ». La COB s’est félicitée de cette assurance en ce qui concerne la conservation du domaine public. Mais en réalité, qu’en est-il si le FMI l’exige ou si le gouvernement estime que telle ou telle entreprise n’est plus rentable ? En réalité, l’ensemble du texte est suffisamment flou pour permettre au gouvernement de mener sa politique, ce qu’il va rapidement faire.

Cet accord va provoquer d’intenses remous. La fédération Túpac Katari et Bartolina Sisa ont rejeté l’accord et appelé à maintenir la mobilisation. Les Ponchos Rouges se lancent dans des actions violentes, y compris contre des dirigeants de la COB, poussant Evo Morales à se désolidariser publiquement d’eux. Une coordination des organisations sociales de plusieurs secteurs d’El Alto vont publier un tract dénonçant ce texte. Les désaccords vont aussi acter une rupture entre le mouvement syndical urbain et le mouvement paysan, ignoré pendant les négociations.

Pourtant, les blocages vont rapidement diminuer et annoncer la fin du conflit.

La raison sont de trois ordres. Il faut rappeler qu’au-delà de la radicalité du discours, certaines organisations ont négocié séparément, et plus ou moins ouvertement pour leurs mandants les plus directs. Près d’une vingtaine d’accords parallèles sont signés entre le 5 mai et le 19 juin. Les plus notables sont avec la Fédération Nationale des Coopératives minières le 15 mai, le 12 juin avec la Confederación General de Trabajadores Fabriles de Bolivia, le 16 juin avec la COD de Santa Cruz, le 17 avec les mineurs de Huanuni, le 18 avec ceux de Colquiri. Même les Fédérations Túpac Katari et Bartolina Sisa ont signé un accord local à Caravani le 15 juin ! Bien sûr, ces organisations ont voulu profiter du rapport de force créé par la mobilisation nationale pour obtenir satisfaction sur des revendications locales ou catégorielles. Mais, malgré, la légitimité de ces revendications, ces signatures sont utilisées par Rodrigo Paz pour affaiblir le mouvement, puisque ces accords répondent à une partie des demandes et des besoins justifiant ainsi pour une partie de la population concernée l’abandon du mouvement national. Afin de faire sauter le principal point chaud de la contestation, à El Alto, Paz propose à la FEJUVE de cette ville un accord séparé qui sera signé mi-juin, accord comprenant notamment la réduction du prix des transports, la création de 500 emplois temporaires, l’amnistie pour les personnes arrêtées, la réfection de l’hôpital du district 8.

En second lieu, il faut insister sur la violence de la répression menée par le gouvernement de Rodrigo Paz, d’autant plus qu’il a utilisé tous les moyens à sa disposition pour discréditer tous ceux qui « bloquent le pays » et « mettent en danger la population ». Les interventions sur les barrages sont musclées.

En troisième lieu, il faut noter l’éclatement progressif du mouvement, porteur de revendications qui se multiplient et se diversifient, sans axe mobilisateur (par exemple, la démission de Paz n’apparait plus dans les déclarations officielles) pendant que la COB, comme première force organisée avec sa couverture nationale, fixe de fait les échéances, mais sans tenir compte des divisions internes qu’ont connu les organisations sociales liées au MAS.

La stratégie du gouvernement

Elle se résume en trois points : disqualifier, réprimer et diviser en jouant sur le pourrissement du mouvement.

1) La disqualification consiste à assimiler les participants des mobilisations, notamment ceux et celles qui participent aux blocages, à des terroristes, souvent en lien avec les narco. Cette terminologie est reprise à plus grande échelle encore par l’opposition de droite, dans la droite ligne de leurs référents immédiats, Trump et de Milei. Dès le 17 mai, 4 leaders d’organisations sociales et le sénateur Nilton Condori sont poursuivis pour « terrorisme, association délictueuse et incitation publique à commettre des délits ». Or, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, les lois sont extrêmement répressives. Profitant des affrontements entre la police et les manifestants à La Paz le 18 mai, il va ordonner un mandat d’arrêt contre Mario Argollo (dirigeant la COB) et Vicente Salazar (dirigeant de Túpac Katari) puis rapidement contre six autres dirigeants de la COB et deux de Túpac Katari. Mais c’est lors des barrages routiers que les affrontements sont les plus violents.

Mais un autre sujet est rapidement venu sur la table : celui d’un complot qui aurait été organisé par Evo Morales. Les medias locaux s’en sont fait l’écho mais s’il est vrai que depuis son refuge du Chaparé (département de Cochabamba) il a soutenu le mouvement et proposé une élection anticipée dans les 90 jours, son ère d’influence s’est considérablement réduite [12].

2) Des centaines de personnes sont arrêtées pendant les blocages ou les manifestations mais aussi chez eux. Toutes cette répression judiciaire vise à criminaliser toute contestation sociale et à faire pression sur les personnes poursuivies, aussi bien pour d’éventuelles négociations à venir que pendant les actions du mouvement. Un rapport publié le 7 juillet par le Défenseur du Peuple estime que ce mouvement social se solde par un bilan humain de 22 morts et 583 arrestations. Le 26 mai Paz fait adopter par la chambre des députés la loi 1341 sur l’état d’exception, promulguée dans la foulée mais sans son décret d’application. Le président Paz fera l’objet de violentes critiques sur sa droite, notamment de la part de son opposant au deuxième tour des élections présidentielles de 2025 : Jorge Quiroga. Il conteste « la faiblesse du gouvernement » qui refuse d’appliquer l’Etat d’exception, critique aussi la libération (provisoire) de Vicente Salazar, et demande d’emprisonner les dirigeants de la COB et des organisations paysannes « responsables des désordres et des violences ». Ces critiques sur la mollesse supposée de Paz n’empêche pas le président de s’appuyer sur les milices d’extrême-droite pour participer à la levée des blocages. Le lendemain de la signature de l’accord du 19 juin, Paz signe le décret d’application de la loi sur l’Etat d’Exception permettant aux forces armées d’intervenir pour débloquer les villes.

3) Pour diviser le mouvement, le gouvernement va utiliser deux moyens principaux. D’abord la négociation au cas par cas. Les accords parallèles signés participent de la démobilisation et vont pousser la COB, déjà sujette à une forte contestation interne, à proposer un accord au gouvernement. Le deuxième moyen est l’hystérisation de la peur afin de créer un mouvement de masse de désapprobation des blocages : risque de pénurie alimentaire et d’essence, risques sanitaires, risques de faillites de commerces et d’entreprises, destructions de biens publics… Tout est bon pour inciter à des contre-manifestations de « citoyens » dénonçant les fauteurs de troubles, manifestations où le racisme anti-indigène s’exprime largement, à Santa Cruz, mais aussi à La Paz. 

Toutes ces manœuvres d’intimidation et de répression, mais aussi d’appel au dialogue combinés à la division du mouvement et à la criminalisation des organisations sociales, ont permis d’user le mouvement, dont la base était combative et unie sur les barrages, mais dont les dirigeants jouaient en solo lors des négociations.

Le gouvernement a utilisé uns stratégie payante lui permettant d’avoir un meilleur rapport de force : prendre le temps de diviser le mouvement afin de négocier avec ceux qui le veulent, mener en permanence campagne contre les « casseurs », les « délinquants liés aux narco », les « violents irréductibles » en les isolant puis en utilisant ensuite la force contre des éléments jetés en pâture à la vindicte populaire.

Le 20 juin, surfant sur l’accord signé avec la COB, il adresse un discours où il définit les manifestants qui le refusent, en ciblant particulièrement Evo Morales [13] : « ce qu’affronte aujourd’hui la Bolivie est une stratégie organisée de déstabilisation contre la démocratie (…) Nous devons l’appeler par son nom. Il s’agit d’un coup d’Etat du narcoterrorisme contre un gouvernement élu démocratiquement ». Ainsi Paz, qui qui avait fait campagne lors de l’ élection en se démarquant le la droite trumpiste, rejoint désormais officiellement ce camp et celui des pays latino-américains qui se sont soumis à Trump.

Nouveau coup contre le mouvement syndical : le décret Suprême 5654 du 13 juillet supprime le prélèvement sur salaire cotisations syndicales, instauré par le décret-loi 07204 de 1965. C’est une manière de réduire drastiquement les ressources des syndicats. Enfin, la Jefatura del Trabajo (Direction du Travail dépendant du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Protection Sociale) multiplie les déclarations d’illégalités des grèves : désormais l’interdiction des grèves de solidarité, puis en cascades dans les départements l’interdiction des grèves dans le secteur de la santé, lancées par la Confédération Syndicale des Travailleurs de la Santé suite au non-paiement de salaires en juin. Se confirme la volonté d’affaiblir le mouvement social et notamment le mouvement syndical

Le FMI et Trump derrière Paz

On pourrait croire que l’accord signé avec la COB permettrait une pause dans la politique néolibérale que Paz a rapidement dévoilé et voulu déployer après son élection. Il n’en est rien.

Avant le début des mobilisations, la Banque Mondiale et le FMI avaient déjà pronostiqué un recul du PIB de 3,8%. Pour redresser l’économie, le patronat, appuyé par les principaux leaders de la droite comme Jorge Quiroga ou Samuel Doria Medina, exigent une politique de « la main dure » pendant les mobilisations, accompagnée d’une politique de choc économique – déjà avancée par Jorge Quiroga pendant les élections présidentielles.

Après avoir fait une demande de prêt de 5 milliards de dollars au FMI, une délégation de cette institution est venue en Bolivie mi-juillet afin d’étudier les conditions imposées au gouvernement pour l’octroi de ce prêt. A l’instar d’un faux hasard du calendrier, pendant cette visite, l’OFEP (Oficina Técnica para el Fortalecimiento de la Empresa Pública) publie un rapport dans lequel quinze entreprises publiques sont qualifiées de « désastre économique ». Même fait du hasard, le ministre de la Présidence, José Luis Lupo annonce, immédiatement après la parution de ce rapport, la restructuration du secteur public, allant de la fermeture au partenariat public-privé. Toutes choses à cent lieues de l’esprit de l’accord du 19 juin !

Le 29 juin, fidèle à son orientation, le gouvernement introduit un change du dollar « flexible », répondant aux strictes lois du marché. Rapidement le boliviano qui était à 6,96 pour un dollar arrive à 11 en deux semaines. Cette situation provoque une hausse immédiate de l’ensemble des biens importés qu’ils soient manufacturés ou alimentaires. Quant à la dette, avec un taux de change bien plus défavorable, et sans réserves en dollars, la Bolivie s’enfonce dans la crise.

Le gouvernement peut néanmoins compter sur Trump qui lorgne vers les ressources minières du sous-sol bolivien, notamment du lithium (la Bolivie aurait les premières réserves mondiales). Dans le cadre de sa relecture très offensive et impérialiste de la doctrine Monroe, il considère l’Amérique latine comme son arrière-cour et prétend intervenir pour défendre les intérêts étasuniens. En Bolivie, il a deux préoccupations : les ressources minières et la lutte contre « l’extrême-gauche » terroriste, bien sûr liée au narco trafic.

Ainsi dès le 16 avril, le gouvernement bolivien a signé avec son homologue étasunien un accord de lutte contre le narcotrafic, ouvrant la porte au retour de la DEA et de la CIA en Bolivie, en particulier dans la région refuge d’Evo Morales, le Chaparé. Comme dans les autres pays d’Amérique latine, Trump a ouvertement confirmé son intérêt pour les ressources minières du pays, notamment le lithium ce qui nécessite pour les USA d’augmenter la présence US dans le pays et d’avoir un pouvoir politique local fidèle.

Preuve de l’accélération de la trumpisation et de la bascule du gouvernement vers l’extrême-droite latino-américaine, le ministre des Affaires Etrangères Fernando Aramayo a participé mi-juillet à la rencontre interministérielle à Washington organisée par le Département d’Etat, consacrée à la « lutte contre le terrorisme politique d’extrême-gauche ». Réunion dont le but annoncé par Marco Rubio est de mettre en œuvre une « action commune plus forte pour renforcer les défenses de la ligne de front et combler les lacunes que les terroristes continuent d’exploiter ». Va-t-on vers un Plan Condor 2.0 ?

Des suites incertaines

En fait Rodrigo Paz est rendu responsable par le patronat, par son attentisme, des pertes occasionnées et même s’il a réussi à faire plier le mouvement social, il a perdu sur les deux tableaux : du côté de l’électorat populaire qui l’a élu et du côté de la droite radicalisée qui lui reproche d’avoir trop tardé pour instaurer l’Etat d’Exception.

Bien qu’il puisse se targuer d’être le premier président depuis de longues années à être venu à bout d’un mouvement social de grande envergure sans avoir immédiatement mis en place l’Etat d’Exception (et sans démissionner !), il lui reste à construire une nouvelle légitimité. Coincé entre une droite devenue extrême qui fait de la surenchère guerrière et ses électeurs populaires qui l’accusent de trahison, la marge de manœuvre est faible. D’autant que malgré la fin de ce mouvement, de nombreux conflits sociaux ont lieu, comme dans la santé en grève illimitée à partir du 13 juillet.

D’autre part, l’accord du 19 juin est mal parti puisque après avoir mis en place le 19 juillet quatre tables de dialogue prévues par l’accord, un mandat d’arrêt a été lancé le 29 juillet contre Evo Morales, Marco Argollo (dirigeant de la COB) et Vicente Salazar, (Fédération Túpac Katari) déjà en détention préventive depuis le 6 juillet. Les accusations sont terrorisme, action contre la sécurité nationale et la souveraineté de l’État, etc. Il en est de même avec le versant économique puisque le gouvernement bolivien prépare l’opinion à l’acceptation du plan d’ajustement structurel imposé par le FMI signé le 28 juillet pour 26 mois pour 1,9 milliards de dollars, loin des 5 milliards espérés par le gouvernement. Même si Paz parle de « programme économique conçu par les autorités boliviennes », le prêt est soumis aux conditions classiques, reprises dans le communiqué de presse du ministère de l’économie et des finances : « la rationalisation des dépenses publiques, la réduction progressive du déficit budgétaire, le renforcement de l’investissement et la mise en œuvre de transformations structurelles visant à accroître la productivité et à générer de meilleures conditions de croissance économique avec protection sociale. »

Il semble se dessiner une course contre la montre entre un gouvernement qui cherche à profiter de son avantage, à savoir la fin du mouvement social sans que les revendications de départ n’aient été satisfaites, épuisant pour ses participants, afin de réduire les capacités de protestations des organisations sociales, profitant de l’Etat d’Exception pour réduire les droits démocratiques. Car il n’est pas certain que malgré la fin du conflit, le peuple bolivien subisse sans agir contre les dégâts sociaux que ne vont pas manquer de causer l’accord avec le FMI.


Patrick Guillaudat


Docteur en anthropologie de l’Université de Paris VIII, a coécrit trois ouvrages sur l’Amérique latine avec Pierre Mouterde, Les mouvements sociaux au Chili 1973-1993 (L’Harmattan, 1995 et Lom au Chili, 1998), puis réédité en 2023 (l’Harmattan et Tiempo Robado editoras), Hugo Chávez et la révolution bolivarienne (2012, M éditeur) et Les couleurs de la Révolution – la gauche à l’épreuve du pouvoir : Vénézuela, Equateur, Bolivie (Syllepse 2022).
Membre du comité de rédaction de la revue FAL-Mag (France Amérique latine Magazine).
Retraité, ancien syndicaliste à la SNCF, a participé au Bureau Fédéral de SUD-Rail.

https://www.cadtm.org/Bolivie-Un-mouvement-social-historique-en-mai-juin-2026

Notes
[1] Cela a été très différent lors des élections subnationales (gouverneurs, maires, …) du 22 mars 2026 où l’électorat massiste s’est dispersé sur des candidats locaux et des partis marginaux. Le PDC n’y remporte que 2,5% des voix alors que son candidat Rodrigo Paz avait gagné les élections présidentielles, juste quelques mois auparavant.
[2] Edmand Lara, alors capitaine de la police nationale, est arrêté en 2023 puis révoqué en 2024 suite aux dénonciations qu’il avait faites touchant aux pratiques de corruption de certains de ses supérieurs ainsi qu’à des vols perpétrés par des policiers. Soutenu par le MAS et d’autres partis politiques, sa notoriété ne fait que croître. Populaire dans sa lutte contre la corruption, mais incontrôlable, Rodrigo Paz réussit à l’associer à sa candidature, ce qui lui a facilité l’accès à l’électorat populaire.
[3] Une mesure d’augmentation du salaire minimum de 20% a été ratifiée par le gouvernement, ne répondant que très partiellement à la perte de pouvoir d’achat provoquée par l’inflation.
[4] Malgré son importance, la réforme agraire décrétée en 1953 n’avait réussi à réattribuer en 1966 que 22% des terres à redistribuer.
[5] Pour être complet, sont aussi signataires : la Federación Departamental Única de Trabajadores Campesinos de La Paz Tupaj Katari, la Federación de Mujeres Bartolina Sisa, la Federación de Transporte Interprovincial de La Paz, la Federación de Sindicatos de Transporte Pesado, la Federación del Magisterio Rural de Bolivia, la Federación de Fabriles, la Federación Departamental de Trabajadores Fabriles de La Paz et la Federación Departamental de Jubilados Profesionales de La Paz.
[6] Les Ponchos Rouges est une organisation fortement implantée dans le Nord du département de La Paz, dans la région d’Achacachi.
[7] Les FEJUVE sont critiques vis-à-vis de la COB, qu’elles jugent corporatiste et oublieuse des revendications autour de l’eau ou du logement.
[8] La fédération de mineurs, la FSTMB, était l’aile radicale de la COB. C’est elle qui lui fournit sans interruption son secrétaire général. Les politiques néolibérales des années 1980/90 ont abouti à la fermeture des mines, la privatisation d’une partie d’entre elles, et à la répression des leaders syndicaux, ce qui a contribué à la baisse d’influence politique de la FSTMB. Puis le régime du MAS a privilégié le développement de coopératives minières, créant des tensions entre la FSTMB, réclamant la nationalisation de l’ensemble du secteur, et les organisations des coopératives, dont la principale, la Federación Nacional de Cooperativas Mineras de Bolivia
[9] En 1946, la FSTMB adopte un document programmatique, appelé thèses de Pucalayo du nom de la ville où se tenait son congrès. Portées par le Parti Ouvrier Révolutionnaire, d’orientation trotskyste, ces thèses furent reprises en 1952 lors du congrès de fondation de la COB.
[10] Il suffit de se rappeler la lutte à propos de la loi sur les retraites proposée par le gouvernement d’Evo Morales. Comprenant que la COB était traversée par de forts courants corporatistes, Il signera un accord avec la principale fédération de la COB, la FSTMB (fédération des mineurs), désamorçant ainsi la contestation sociale.
[11] Deux secteurs, l’un dirigé par Ponciano Santos, arrêté en mai 2025, sous le gouvernement d’Arce, et détenu sous l’accusation de terrorisme, était aligné sur Evo Morales, tandis que l’autre dirigé par Lucio Quispe Sangalli, emprisonné suite aux dernières mobilisations de mai/juin 2026, était liée à Luis Arce !
[12] Après la signature de l’accord avec la COB, il a affirmé que demander la démission de Paz était une exagération qui a provoqué l’échec du mouvement.
[13] Il est intéressant de noter que la position d’Evo Morales a fortement évolué pendant ce conflit. Vers le 20 mai, il propose des élections anticipées, ce qui signifie l’arrêt du mandat de Paz, puis annonce une « trève » après l’accord du 19 juin, et enfin fin juin explique que le mot d’ordre de « démission de Paz » ’était excessive. Il est vrai que sa situation est difficile, « réfugié intérieur », caché dans le Chaparé, poursuivi par des mandats d’arrêts, avec les USA qui menacent d’intervenir dans le secteur.