Idées et Sociétés, International

«La lutte contre l’impérialisme russe et la lutte contre le capitalisme ne sont qu’une seule et même lutte»

par Arseniy

Arseniy est un militant du syndicat étudiant indépendant Priama Diia et du réseau anti-autoritaire « Collectifs de solidarité » qui vient en aide aux antifascistes ukrainiens sur la ligne de front.

Tout d’abord, je tiens à remercier la communauté révolutionnaire internationale pour son soutien indéfectible à la résistance ukrainienne. Cette position ne va pas de soi : une grande partie de la gauche mondiale reste prisonnière d’un pacifisme abstrait et d’un « campisme » qui considère automatiquement tout adversaire des États-Unis comme un allié.
Chaque jour, en Ukraine, des centaines de personnes meurent sur les lignes de front ; chaque nuit, la Russie bombarde la population civile. Un hôpital municipal a été détruit près de chez moi. J’ai certes eu la chance que mes proches soient sains et saufs. Pourtant, chaque Ukrainien a subi ses pertes propres, nous ressentons tous les effets de cette guerre et notre avenir est incertain. Nous subissons la pression de la Russie et d’un gouvernement bourgeois corrompu et d’extrême droite. Malgré tout cela, les antifascistes ukrainiens, le mouvement féministe, la communauté queer, les travailleur·euses, ainsi que les communautés arménienne, criméenne et rrom se sont unanimement élevés contre l’agression impérialiste.

Cette guerre n’a pas commencé en 2022

Cette guerre n’a pas commencé en 2022, mais plus tôt, en 2014. Elle remonte à l’annexion de la Crimée et à la guerre dans le Donbass, lorsque Poutine et ses forces ont mis en place de soi-disantes « républiques populaires », en exploitant le mécontentement de la population face aux problèmes sociaux. Il a pu agir ainsi car, peu de temps auparavant, le peuple ukrainien venait de renverser le président autocraten’ et corrompu Ianoukovitch, dont le manoir a été transformé en musée de la corruption. Des centaines de milliers de personnes à travers le pays étaient descendues dans la rue, mécontentes des bas salaires, du niveau de vie et de la corruption, aspirant à un avenir meilleur pour elles-mêmes et leurs proches. C’était un mouvement qui recelait un véritable potentiel révolutionnaire. Malheureusement, une véritable révolution n’a pas eu lieu pour une multitude de raisons, notamment les échecs de la gauche, mais l’esprit de résistance est toujours vivant chez les Ukrainien·nes, et la société ukrainienne le prouve année après année. Poutine craint cela. C’est pourquoi il a attaqué en 2022 : pour qu’il n’y ait pas, à proximité de son régime, un espace où les gens choisissent leur propre avenir.
Il y a quatre ans, Poutine pensait pouvoir s’emparer de Kyiv en quelques jours, mais il s’est trompé. Il n’a pas été confronté à une armée puissante, ni à un Occident déterminé, car à l’époque, il n’existait pratiquement aucune force régulière capable de défendre la capitale. Il a mal évalué la situation lorsqu’il s’est retrouvé face au peuple : de simples travailleur·euses, qui ont accueilli les chars, fusils à la main. Beaucoup de gens se sont préparés à une guerre de guérilla, ont fabriqué des cocktails Molotov, et j’ai moi-même monté la garde à un poste de contrôle à l’âge de 17 ans, armé d’un vieux pistolet soviétique. Nous nous préparions au pire, mais nous avons remporté la bataille de Kyiv. Ce ne sont pas les armes des généraux qui nous ont sauvés, mais la solidarité et l’unité de la classe ouvrière qui se sont révélées dans ce moment de crise. D’un point de vue stratégique, la Russie a déjà perdu, mais malgré cela, elle continue d’avancer. Lentement, mais avec leurs drones, leurs attaques massives et les bombardements, les soldats russes détruisent le territoire ukrainien kilomètre par kilomètre. Ils occupent les ruines qu’ils ont eux-mêmes causées. La guerre a changé, et l’enthousiasme ainsi que la détermination de la classe ouvrière ont cédé la place à la nécessité de disposer d’équipements de haute qualité, de technologies de pointe, d’une industrie militaire performante et d’organiser des rotations équitables des militaires. Dans de nombreux pays du monde, les populations protestent contre la militarisation et réclament le désarmement, mais nous, en tant que nation résistant à l’impérialisme, demandons que des armes soient fournies aux peuples opprimés qui luttent pour leur liberté. Nous voulons la paix, mais Poutine et les élites russes ne sont pas d’accord avec cela; c’est pourquoi nous sommes contraints de nous battre et de faire de notre mieux. C’est ce à quoi aspirent les gens à l’arrière comme au front, mais il y a ceux pour qui les enjeux politiques et le pouvoir comptent davantage que la survie du peuple. Ce sont précisément ces personnes qui sont actuellement au pouvoir en Ukraine et en Russie, mais nous restons fermes. Non pas grâce à nos dirigeants ou aux lois qu’ils adoptent, mais avant tout grâce aux masses, à la classe ouvrière qui souffre le plus de cette guerre.

Nous, socialistes révolutionnaires et anarchistes ukrainiens

Nous, socialistes révolutionnaires et anarchistes ukrainiens, appelons la communauté internationale à soutenir la résistance ukrainienne. Nous vous répondrons par la solidarité et par des victoires dans nos luttes nationales et sociales.
Cependant, un soutien constant ne signifie pas fermer les yeux sur ce qui se passe au sein de la société ukrainienne. Bien sûr, les Ukrainien·nes mènent un combat héroïque, et elles et ils ont raison dans cette guerre. Mais le gouvernement ukrainien et ses institutions adoptent des lois qui vont à l’encontre des intérêts du peuple. Zelensky mène des politiques antisyndicales et antidémocratiques dans un contexte de loi martiale et il n’est pas surprenant que les oligarques ukrainiens s’enrichissent grâce à la guerre. Dans notre pays, il n’y a pas d’élections ni bon nombre des autres libertés bourgeoises. Chaque jour, les travailleurs ukrainiens sont confrontés à la hausse des prix, à la stagnation des salaires, aux atteintes à leurs droits et aux restrictions de leur liberté d’expression. Le gouvernement ukrainien poursuit une politique d’économie de marché et réduit les dépenses sociales ; il compte sur le soutien des États-Unis et d’autres puissances impérialistes. L’État mène une privatisation accélérée, nous, nous exigeons la nationalisation des secteurs industriels clés et de l’industrie de la défense ; nous souhaitons renforcer les garanties sociales et développer l’autonomie locale. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour y parvenir. Et chaque jour, nous subissons la pression des fascistes et des libéraux.
À maintes reprises, la législation sur la mobilisation est utilisée non pas pour répartir équitablement le fardeau de la guerre, mais pour le faire peser sur les plus vulnérables – alors que les enfants des législateurs et des oligarques ont une capacité étonnante à éviter le front. Il n’est pas rare que les puissants utilisent la mobilisation comme un outil de répression. Le Code du travail est révisé pour satisfaire les employeurs et priver les salariés de leurs protections – précisément au moment où ils sont le moins à même de s’y opposer.
Dans le même temps, le gouvernement de Zelensky flirte avec l’extrême droite, ce qui explique la réhabilitation en cours des figures de l’OUN et de l’UPA – une réhabilitation qui passe sous silence les chapitres les plus sombres de cette histoire : la collaboration de certains dirigeants de ces organisations avec l’Allemagne nazie, leur participation à la tragédie de Volhynie et les manifestations d’antisémitisme dans la rhétorique et les pratiques de ces mouvements. Les figures d’extrême droite sont érigées en héros nationaux, des rues et des parcs portent leur nom, alors que pour des millions de personnes – non seulement en dehors de l’Ukraine, mais aussi à l’intérieur du pays –, cet héritage est pour le moins ambigu, et pour beaucoup, en particulier les communautés juives et polonaises, il est carrément répugnant. Nous sommes conscients que cela risque de faire fuir un grand nombre de révolutionnaires du monde entier. Cependant, nous pensons également que ce n’est pas une raison pour tourner le dos au peuple ukrainien, qui a besoin de protection et de soutien. Les mesures prises par le gouvernement visent une très petite minorité de radicaux d’extrême droite qui occupent actuellement le devant de la scène, mais le peuple ukrainien se soucie peu de ces questions lorsqu’il n’y a ni électricité ni chauffage en hiver. La majeure partie de l’armée ukrainienne est composée de personnes issues de milieux ouvriers.
Ces problèmes ne sont pas apparus de nulle part pour le peuple ukrainien. À bien des égards, ils constituent une réaction à un véritable traumatisme : celui des politiques impérialistes de la Russie tsariste et soviétique – et aujourd’hui de la Russie de Poutine – ainsi qu’à la guerre elle-même, qui fait rage en ce moment même. Il est nécessaire de comprendre les racines d’une telle réaction. Cette politique a des conséquences : elle réduit l’espace de solidarité et aliène une partie de sa propre population précisément au moment où l’unité est la plus nécessaire, et – ce qui est le plus tragique – elle fait le jeu de cette même propagande du Kremlin qui, depuis des décennies, se présente comme le champion de l’« antifascisme », alors même qu’il mène l’une des guerres impérialistes les plus brutales de notre époque.
Mais cela ne signifie pas que nous devons cesser de soutenir le peuple ukrainien. De la même manière que nous soutenons la Palestine dans sa lutte contre l’impérialisme agressif malgré l’attitude indéniablement réactionnaire du Hamas – et parfois sa brutalité pure et simple – envers sa propre population, nous soutenons les Ukrainiens dans leur lutte contre l’impérialisme russe malgré l’attitude réactionnaire de certains segments du gouvernement et de la société. Il ne s’agit pas d’un double standard, mais du même standard appliqué de manière cohérente : le droit d’une nation opprimée à résister à l’agression ne doit pas dépendre de la qualité de ses dirigeants. La critique des excès nationalistes et le soutien inconditionnel au droit de résister à l’occupation sont deux positions que la gauche révolutionnaire doit défendre simultanément, plutôt que l’une au détriment de l’autre.

Le peuple ukrainien résiste à sa classe dirigeante

Le peuple ukrainien a démontré sa volonté de résister à sa classe dirigeante. L’année dernière, ce sont les grandes manifestations qui ont contraint l’État à revenir sur sa décision de dissoudre une agence de lutte contre la corruption. Les anarchistes et les socialistes y ont participé et ont constitué une force notable lors de ces manifestations ; nous y avons abordé non seulement la question de la corruption, mais aussi celle du capitalisme. Nous avons proclamé : « Le pouvoir aux millions, pas aux millionnaires ! ». Il y a quelques jours, la société civile ukrainienne a également remporté une victoire. C’est grâce à ces manifestations de masse que le commandant en chef Syrskyi a démissionné. Et aujourd’hui, nous manifestons contre la hausse des tarifs des transports en commun pour les travailleur·euses à Kyiv, la capitale de l’Ukraine. Des centaines de personnes descendent dans la rue pour manifester et s’accordent à dire que cette augmentation des tarifs est antisociale et hostile au peuple. Nous radicalisons le discours et exigeons non seulement que les tarifs n’augmentent pas, mais aussi que chacun ait le droit de bénéficier d’un transport gratuit. Nous pouvons le faire parce que nous nous sommes battus pour le droit d’influencer les décisions du gouvernement. Cela se produit car la répartition du pouvoir entre les classes n’est pas stable en Ukraine. L’esprit de révolution est présent dans la société ukrainienne, et le pouvoir le redoute. Nous avons appris qu’une procédure pénale a été engagée à l’encontre de notre camarade, le syndicaliste Maksym Shumakov, en lien avec ses activités. Il a besoin de notre soutien ; il est important d’en parler, et nous devons tous faire pression sur le gouvernement ukrainien pour veiller à ce que rien de tel n’arrive à qui que ce soit. Néanmoins, la situation est encore pire en ce moment pour nos camarades qui se trouvent en Russie. Nous vous demandons d’y prêter attention.
Nous appelons à redoubler d’efforts pour obtenir la libération des prisonniers politiques. Je ne peux pas parler de résistance sans évoquer ceux qui la mènent depuis leur cellule. La société ukrainienne suit de près la situation des personnes retenues captives par la Russie. Il ne s’agit pas seulement de militaires, mais aussi de milliers de militant·es qui se sont élevé·es contre la guerre et le régime autoritaire de Poutine. Beaucoup d’entre eux-elles sont des autochtones de Crimée, des Tatars de Crimée – ils et elles ont été les premier·es à subir de plein fouet la répression des autorités russes. À l’heure actuelle, en 2026, nous avons recensé au moins 247 prisonniers de guerre ukrainiens, dont 169 sont des Tatars de Crimée. La situation devient absurde : si l’on trouve un Coran chez vous, c’est du terrorisme; si vous aspergez de peinture le bâtiment de l’administration d’occupation, vous écopez d’une peine de 15 ans (c’est le cas de Bohdan Ziza). Des personnes sont emmenées au centre de détention de Simferopol, où elles sont torturées, et celles qui ont de la « chance » se voient simplement refuser toute aide médicale pendant des années, tandis que leurs proches tentent en vain de leur envoyer quelque chose. De nombreux prisonnier·es sont des femmes.
Il y a peu, une anarchiste ukrainienne qui luttait contre le régime pro-russe de Loukachenko a été libérée. Une jeune fille, âgée de seulement 17 ans, avait été condamnée à 13 ans de prison, mais elle est désormais libre. Cela a été rendu possible grâce à des campagnes de solidarité en sa faveur et à la pression exercée sur le gouvernement biélorusse. L’antifasciste Vladislav Zhuravlev a également été libéré. À l’heure actuelle, nous suivons de près la situation des prisonniers politiques ukrainiens. Il convient de mentionner Denis Matsola, originaire de Crimée et antifasciste, actuellement emprisonné en Russie ; nous avons récemment reçu une lettre de sa part. De nombreux militant·es des droits humains en Ukraine travaillent sur cette question, mais il est important de sensibiliser l’opinion publique mondiale à ce sujet.

Il existe également une résistance parmi les Russes

Il existe également une résistance parmi les Russes qui reconnaissent la nature criminelle et impérialiste de l’invasion russe. Certains anarchistes russes se battent pour l’Ukraine, mais de nombreuses figures de l’opposition russe sont actuellement emprisonnées pour des activités menées au sein de la Fédération de Russie. Des personnes sont incarcérées pour des autocollants et des slogans, ainsi que simplement pour leurs opinions. L’anarchiste Azat Miftakhov, condamné sur la base d’accusations forgées de toutes pièces en raison de ses opinions, en est un exemple frappant.
Pourtant, je me tiens ici, non pas seulement pour demander une simple solidarité, mais pour affirmer que nous la mettons déjà en pratique. La classe ouvrière ukrainienne, malgré le gouvernement, malgré l’oligarchie et malgré les pressions exercées des deux côtés du front, prouve chaque jour précisément cela : la lutte contre l’impérialisme et la lutte contre le capitalisme ne font qu’une seule et même lutte, et non deux luttes distinctes entre lesquelles il faudrait choisir. Nous descendons dans les rues pour protester contre la hausse des tarifs des transports en commun à Kyiv au moment même où nos amis tiennent bon sur la ligne de front près de Pokrovsk. Nous ne faisons pas de distinction entre le national et le social : nous menons ces deux combats de front, car sinon, une victoire sans l’un signifierait une défaite de l’autre.
C’est pourquoi je ne vous demande pas de sympathie. Je vous demande d’agir : écrivez des lettres aux prisonniers politiques – tant ukrainiens que russes –, car la médiatisation est une arme qui fonctionne réellement. Faites pression sur vos gouvernements lorsqu’ils transigent sur les principes au nom du gaz ou des contrats. Créez des syndicats et renforcez la solidarité avec les travailleurs ukrainiens – avec la classe ouvrière. Car une victoire dans cette guerre, si elle n’est qu’une victoire pour le gouvernement, nous laissera dans la même situation qu’auparavant : sans nourriture sur la table, sans droits, sans voix. Mais une victoire de la classe ouvrière – sur Poutine, sur l’impérialisme russe et sur notre propre oligarchie – sera la première véritable victoire depuis des décennies qui méritera d’être célébrée sans réserve.
Je souhaite conclure mon discours en rendant hommage à un artiste ukrainien, David Chichkan, qui est mort au front en se battant pour son rêve d’un monde meilleur. Dans son tableau, il a représenté des figures révolutionnaires ukrainiennes accompagnées de l’inscription suivante :
« Vive une Ukraine indépendante, autonome, anti-autoritaire, sans classe, progressiste, féministe et socialiste ».

12 août 2026

Traduction Patrick Le Tréhondat