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Voici pourquoi les manifestations des « cafards » en Inde ont connu un tel succès – et pourquoi « l’effet Mamdani » laisse présager d’autres manifestations à venir

Ces jeunes leaders/leadeuses sont éloquent·es et bien organisé·es – et elles et ils savent désormais à quoi ressemble la victoire. Cela pourrait bien devenir un véritable casse-tête pour Narendra Modi

La rébellion des jeunes en Inde, menée par le parti Cockroach Janta (CJP), s’est déroulée dans un décor composé de grandes structures géométriques abstraites – arcs, plans, hémisphères – qui, ensemble, forment un observatoire appelé Jantar Mantar, construit au début du XVIIIe siècle pour affiner les almanachs et mesurer le temps. Depuis des décennies, le Jantar Mantar est synonyme de contestation politique : il désigne l’espace que la police de Delhi réserve aux mécontent·es politiques afin qu’elles et ils puissent exprimer leur colère de manière contrôlée. Mais il n’avait encore jamais accueilli une insurrection politique partie de zéro et qui a contraint l’État indien à céder en moins de huit semaines.

Lorsque son fondateur, Abhijeet Dipke, a amené le CJP à Jantar Mantar, il s’agissait d’un hashtag sur les réseaux sociaux comptant 20 millions d’abonné·es. Alors qu’il étudiait à Boston, Dipke s’est emparé des propos du président de la Cour suprême Surya Kant, accusé d’avoir qualifié les hordes de jeunes chômeurs/chômeuses et de militant·es de « parasites » et de « cafards », et les a transformés en un mème annonçant « nous voilà ». Lorsqu’il a ramené le CJP à Delhi le 6 juin pour lui donner vie, les personnes étaient intrigués.e Compte tenu du sort généralement lamentable réservé aux mouvements de la société civile sous le mandat du Premier ministre Narendra Modi, personne n’avait anticipé le combat de David contre Goliath qui a atteint son paroxysme samedi dernier.

Comme d’autres « touristes politiques », je me suis rendu à Jantar Mantar le 6 juin, par curiosité. Ce jour-là, lors de la manifestation inaugurale, il y avait un peu de monde, mais cela ne différait pas vraiment des dizaines de manifestations auxquelles j’avais assisté au cours des cinquante dernières années. La seule différence résidait dans la jeunesse de ces soi-disants « cafards ». J’avais déjà vu de près des jeunes se mobiliser contre le gouvernement de Modi lorsque les étudiant·es de Jamia Millia Islamia, l’université où j’enseignais, s’étaient élevé·es contre un projet de loi sur la citoyenneté particulièrement néfaste. Leur courage et leur idéalisme avaient été vaincus par une combinaison de répression policière et d’émeutes organisées. La volonté de ce gouvernement de recourir à la brutalité policière, à la violence des milices et à un pouvoir judiciaire docile pour étouffer la contestation planait comme une ombre sur la campagne naissante du CJP.

Mais lorsque je suis revenu un mois et demi plus tard, le 20 juillet, jour prévu pour la marche vers le Parlement, Jantar Mantar était méconnaissable. Une grève de la faim avait fait monter la tension politique de la manifestation. Le gouvernement avait expulsé de force le principal gréviste de la faim, Sonam Wangchuk, du site et l’avait placé en détention dans un hôpital. Le calcul était que son absence désamorcerait la tension et démoraliserait les manifestant·es. Cela ne s’est pas produit.

Des dizaines de milliers de personnes s’entassaient dans cet espace barricadé, sous la surveillance de milliers de policiers. Le gouvernement avait sous-estimé l’ampleur de la foule qui avait afflué en bus, en train et en voiture depuis Delhi et au-delà. Dans l’après-midi, les forces de police de Delhi et leurs supérieurs ont aggravé leur erreur d’appréciation en attaquant ce rassemblement gigantesque de jeunes à coups de lathis (bâtons de bambou) et de gaz lacrymogènes.

Ce tableau de brutalité était déjà suffisamment choquant dans la réalité, mais entre les mains de jeunes « natifs/natives du numérique », pour qui les appareils photo de leurs téléphones étaient le prolongement d’elles et d’eux-mêmes, il s’est transformé en un torrent de contenus en ligne qui a fait entrer le drame violent de cette confrontation dans chaque foyer. La violence impitoyable de la police et la défiance rageuse, moqueuse et hilarante des jeunes manifestant·es se jouaient sur chaque téléphone portable.

Les « cafards » ont gagné là où d’autres manifestant·es, qui leur ressemblaient pourtant, comme les étudiant·es de Jamia, avaient échoué. Elles et ils ont gagné, en partie, parce quelles et ’ils n’étaient pas visiblement musulman·es. Il y avait bien des musulman·es parmi elles et eux, mais il s’agissait d’une manifestation contre la corruption dans les concours d’État, un sujet qui préoccupe toutes les familles de la classe moyenne en Inde. Il était difficile de la qualifier de complot antinational, contrairement à la lutte pour une citoyenneté laïque menée par les étudiant·es de Jamia, majoritairement musulman·es. Cela n’a pas empêché les médias grand public indiens, pour la plupart dociles, d’essayer, mais le scandale de l’examen d’entrée à la faculté de médecine était si flagrant que personne ne leur a prêté attention.

De plus, cela se passait en plein cœur de New Delhi, à deux pas du Parlement. Une fois que le gouvernement eut commis, de son point de vue, l’erreur capitale de laisser la génération Z occuper les hauteurs stratégiques de la capitale, chaque jour de manifestation a donné lieu à des centaines de nouveaux épisodes d’un drame national – un « Mahabharata » numérique – dans lequel les enfants de la lumière, vulnérables et charismatiques, affrontaient les forces de l’ordre armées et en uniforme, serviteurs des ténèbres. Les gouvernements du Bharatiya Janata Party ont autorisé des violences policières massives contre les minorités dans les régions frontalières de l’Inde, au Manipur, en Assam et au Cachemire. Mais là, il s’agissait de Jantar Mantar, le centre sacré de la République.

Les leaders du mouvement, Abhijeet Dipke et Saurav Das, s’étaient donné toutes les chances de réussir en exigeant une concession difficile mais réalisable : la destitution du ministre de l’Éducation. C’était difficile car Modi n’avait jamais limogé un ministre de son gouvernement sous la pression politique ; cette obstination était au cœur de son image d’homme fort. C’était réalisable car l’histoire de la République comptait des précédents où un ministre avait assumé la responsabilité d’une catastrophe et démissionné.

Modi a tout fait pour se sortir de cette impasse. Il a même publié une vidéo Instagram d’une maladresse comique, promettant la mise en place de tribunaux d’exception pour lutter contre la corruption dans le système des examens. Lorsque cela n’a pas fonctionné, son gouvernement a capitulé et Dharmendra Pradhan, le ministre de l’Éducation, a quitté ses fonctions. Des élections législatives régionales étaient prévues l’année suivante dans l’Uttar Pradesh et Modi savait que le BJP perdrait un soutien politique considérable si l’impasse de Jantar Mantar n’était pas résolue.

Le reproche que certain·es commentateurs/commentatrices de gauche adressent au CJP est que la destitution de Pradhan a constitué une victoire symbolique, mais pas une victoire de fond. Pralhad Joshi, qui a remplacé Pradhan au poste de ministre de l’Éducation, n’est pas un meilleur choix. Tout comme Pradhan, il est membre du Rashtriya Swayamsevak Sangh, l’organisation d’extrême droite dont est issu le BJP. Il a publiquement défendu la libération anticipée, en 2022, de onze hommes condamnés pour viol dans la tristement célèbre affaire du viol collectif de Bilkis Bano.

L’argument du CJP est que Pradhan n’a toujours été qu’un mandataire de Modi. L’objectif de la manifestation était d’affaiblir Modi en le forçant à faire marche arrière publiquement. De plus, on ne voit pas clairement à quoi ressemblerait une victoire systémique ni comment elle pourrait être obtenue.

Ce qui frappe chez les dirigeants du CJP, c’est leur jeunesse et leur assurance. Zohran Mamdani, le jeune maire de New York, semble désormais servir de modèle. Il a 35 ans. Dipke, le dirigeant dalit du CJP, a 30 ans. Ashutosh Ranka, qui a négocié la fin de la manifestation avec la direction du BJP, a à peu près le même âge. Das, l’autre négociateur et porte-parole, n’a que 26 ans. Neha Bora, présidente d’une organisation étudiante de gauche, l’All-India Students’ Association, a 25 ans. Il est difficile de savoir comment leur engagement politique évoluera. Ce qu’elles et ils ont en commun, c’est leur éloquence, leur cohérence dans le message, leur sang-froid à toute épreuve et leur capacité à laisser une empreinte durable. Elles et Ils pourraient bien constituer un problème persistant pour ce gouvernement. Jantar Mantar vient peut-être de faire émerger une nouvelle génération de « Mamdanis » issus du pays.

Mukul Kesavan, 27 juillet 2026
Mukul Kesavan est un essayiste et auteur vivant à Delhi
https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/jul/27/india-cockroach-protests-success-young-narendra-modi
traduction DE

En complément possible
Arundhati Roy : La démocratie des cafards : sans armes, mais dangereuse
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/07/28/la-democratie-des-cafards-sans-armes-mais-dangereuse/