Idées et Sociétés, International

Pourquoi la politique climatique ne peut pas attendre

Cet article sur le refus d’aborder de front le changement climatique par les politiques de « gauches » aux Etats-Unis a bien des résonances avec l’actualité française. ML

« Faire taire le climat » est à la mode chez les démocrates. C’est une grave erreur.

La politique climatique se trouve actuellement dans une situation très étrange.

D’un côté, l’actualité semble offrir un terrain fertile — peut-être plus fertile que jamais — pour susciter un soutien populaire en faveur de l’action climatique. Les énergies renouvelables constituent désormais la forme la plus compétitive de production d’électricité, ce qui signifie qu’un programme climatique peut apporter des avantages concrets à relativement court terme aux électeurs. La guerre en Iran a démontré la supériorité inhérente des énergies propres par rapport aux combustibles fossiles : la lumière du soleil n’a pas besoin de passer par le détroit d’Ormuz, et personne n’est jamais entré en guerre pour le vent. Les effets néfastes du changement climatique deviennent également perceptibles pour des millions d’Américains qui subissent régulièrement des vagues de chaleur qui gâchent l’été, des sécheresses record, des tempêtes d’une destructivité sans précédent et des feux de forêt dignes d’un scénario dystopique, sans parler des répercussions financières de ces phénomènes météorologiques extrêmes, allant de la flambée des primes d’assurance à l’effondrement de la valeur des biens immobiliers. Et l’administration actuelle, dont les rangs sont de haut en bas composés de climatosceptiques et de dirigeants du secteur pétrolier et gazier, met au grand jour, aux yeux de tous, la corruption et le caractère grotesque de la dépendance des États-Unis aux combustibles fossiles. Comment décrire autrement « Coalie », la mascotte anthropomorphisée du « programme de domination énergétique américaine » de Trump ?

Discuter de la meilleure façon d’aborder le changement climatique est un impératif stratégique. Mais la nuance n’est pas ce que recherchent ceux qui veulent étouffer le débat : ils disent aux démocrates de ne pas parler du climat du tout.

D’un autre côté, on assiste à une dépriorisation massive du climat dans de nombreux secteurs. Les entreprises ont abandonné leurs engagements climatiques précédemment proclamés et se sont tues sur la question. Bill Gates a commencé à affirmer que « le changement climatique n’est pas la plus grande menace pour la vie et les moyens de subsistance des populations des pays pauvres », amplifiant ainsi une fausse dichotomie entre les efforts de décarbonisation de l’économie et ceux visant à améliorer le bien-être humain. Politico a récemment annoncé la fermeture de E&E News, son média indépendant dédié au climat et à l’énergie ; NPR vient de fermer sa rubrique consacrée au climat, et le Washington Post de Jeff Bezos a licencié son équipe chargée du climat plus tôt cette année. Parallèlement, une multitude de think tanks et d’experts — pour la plupart des organismes pro-entreprises tels que WelcomePAC, le Searchlight Institute et le Breakthrough Institute — soutiennent avec virulence que les démocrates devraient cesser de parler du changement climatique et abandonner l’action climatique en tant que priorité politique. Et c’est précisément ce que font de nombreux démocrates de premier plan. La campagne menée avec succès par la gouverneure de New York, Kathy Hochul, pour édulcorer la loi phare de son État sur le climat a retenu le plus l’attention, mais des efforts similaires ont été déployés par Gavin Newsom en Californie, Dan McKee dans le Rhode Island et d’autres responsables politiques, tant au niveau des États qu’au niveau fédéral.

Ce « silence sur le climat », comme on l’a qualifié de manière dérisoire mais pertinente, mérite un examen approfondi. Trois arguments principaux ont été avancés.

Premièrement, des groupes de réflexion proches des entreprises — rejoints par certaines voix de la gauche socialiste, comme Matt Huber — affirment que le climat est un boulet électoral qui nuit aux chances des démocrates de reconquérir le Congrès et la Maison Blanche, avançant tour à tour que la politique climatique n’est pas assez populaire, ou qu’elle est populaire mais pas suffisamment ancrée dans les consciences, ou encore qu’elle est tout simplement trop polarisante pour profiter aux démocrates dans les urnes.

Comme Huber l’a récemment écrit dans le New York Times : « Le Parti démocrate reste profondément impopulaire. La solution consiste à cesser de mettre en avant une litanie de politiques axées sur un seul enjeu qui ne s’adressent qu’aux convaincus. En ce qui concerne le changement climatique, pour l’instant, il vaudrait peut-être mieux ne rien dire du tout. »

Deuxièmement, et cela est étroitement lié, certains ont fait valoir que le militantisme des démocrates en faveur du climat a éloigné les travailleurs du parti et que la reconstruction d’une base au sein de la classe ouvrière nécessite essentiellement d’abandonner ou de reléguer au second plan la lutte pour l’action climatique.

Troisièmement, dans une veine tout à fait différente, certains défenseurs du climat eux-mêmes ont fait valoir qu’à l’heure de la montée de l’autoritarisme, nous devons donner la priorité à la lutte contre le fascisme plutôt qu’à la question climatique. Il ne s’agit pas tant d’un argument en faveur du « silence » que d’un plaidoyer pour une réorientation du mouvement pour le climat. Comme l’a écrit en mars Aru Shiney-Ajay, directeur exécutif du Sunrise Movement, l’organisation « change de cap pour mettre fin à l’autoritarisme et instaurer une démocratie capable de faire face à la crise climatique. Nous restons un mouvement pour le climat, mais la situation actuelle exige de reconnaître que l’action climatique est impossible sous un régime autoritaire. »

Aucun de ces arguments en faveur du silence ou d’un abandon de l’action climatique ne tient vraiment la route.

Le premier argument — qui, pour faire simple, consiste à dire que les Américains ne se soucient pas vraiment du changement climatique — s’appuie généralement sur des données d’opinion publique. Prenons l’affirmation du Searchlight Institute, dans un rapport de recherche publié en septembre dernier, selon laquelle « la première règle pour résoudre le problème du changement climatique » est « ne pas parler de changement climatique ». Fondé l’année dernière par Adam Jentleson, ancien membre du personnel du Sénat, Searchlight est financé par des milliardaires, dont le gestionnaire de fonds spéculatifs Stephen Mandel et l’investisseur immobilier Eric Laufer. Ce groupe de réflexion prône l’« hétérodoxie » comme solution aux maux du Parti démocrate, même si, dans la pratique, cela revient à exhorter les démocrates à prendre leurs distances par rapport à des positions qu’il juge trop progressistes et en décalage avec les électeurs.

Dans ce cas précis, Searchlight concède que « les électeurs des États clés s’accordent massivement à dire que le changement climatique est un problème », mais soutient que « le changement climatique n’est pas une priorité majeure pour la plupart des Américains ». À l’appui de cette affirmation, le groupe de réflexion cite un sondage qu’il a mené et qui a révélé que 22 % des électeurs des États clés citaient le changement climatique parmi leurs trois principales priorités, et que 17 % de ces électeurs déclaraient que « le changement climatique les affecte, eux et leur famille, dans une large mesure ». » Ce dernier chiffre ne semble pas très encourageant. Mais ce que les données du sondage montrent en réalité, c’est que 28 % supplémentaires déclarent que le changement climatique les affecte, eux et leur famille, « assez fortement », et 26 % supplémentaires affirment qu’il les affecte « un peu ». En d’autres termes, un peu moins de la moitié des électeurs des États clés estiment que le changement climatique les affecte personnellement au moins « assez fortement », et plus des deux tiers estiment qu’il les affecte personnellement au moins « un peu ».

Et cela ne concerne que le sondage réalisé par Searchlight. « N’importe qui peut généralement trouver un sondage qui corrobore l’argument qu’il cherche à faire valoir », a récemment fait remarquer Huber, soulignant que les enquêtes du Programme de Yale sur la communication relative au changement climatique (YPCCC) comptent « parmi les plus respectées ». Le YPCCC a récemment publié son rapport annuel « Climate Change in the American Mind » pour 2026, qui révèle qu’une majorité d’électeurs inscrits estime que le réchauffement climatique entraîne une hausse du prix des biens et services qu’ils achètent : 66 % affirment que c’est le cas pour leurs factures d’énergie, 61 % pour leurs courses alimentaires et 51 % pour leur assurance habitation.

L’enquête montre en outre que de nombreuses politiques climatiques recueillent un très bon accueil. Quelque 77 % des électeurs sont favorables à la réglementation du dioxyde de carbone en tant que polluant, tandis que 65 % soutiennent la transition de l’économie américaine des combustibles fossiles vers une énergie 100 % propre d’ici 2050. Plus de la moitié des électeurs inscrits (58 %) estiment que le développement de sources d’énergie propres devrait constituer une priorité « élevée » ou « très élevée » pour le président et le Congrès, et le même pourcentage a déclaré qu’il préférerait voter pour un candidat favorable à la lutte contre le réchauffement climatique, contre seulement 14 % qui préféreraient un candidat opposé à l’action climatique. « De nombreux éléments suggèrent que la question du changement climatique, dans l’ensemble, profite aux démocrates et nuit aux républicains », note l’économiste Matt Burgess. Burgess a lui-même co-rédigé une étude de 2024 qui a révélé que si le changement climatique n’avait pas été un enjeu lors de l’élection de 2020, les républicains auraient pu gagner environ trois points au vote populaire, ce qui aurait permis à Trump de remporter l’élection.

Aujourd’hui, le discours sur le changement climatique offre des opportunités politiques encore plus évidentes. Une large majorité d’Américains est confrontée à la hausse des prix de l’électricité. Selon ceux qui veulent passer le changement climatique sous silence, les démocrates ne devraient parler que de la baisse des prix de l’énergie, en laissant le climat hors du débat. Comme l’écrit Searchlight, « un fossé partisan apparaît dès que l’on insère les mots “changement climatique” dans une phrase ». Ce que cette analyse néglige, c’est que le changement climatique peut aider les démocrates à tirer parti de ce combat sur l’accessibilité financière. Aucun des deux partis ne dispose d’un avantage significatif en matière de confiance sur les « factures d’électricité » (D+1) ou le « coût de la vie » (R+1). En revanche, les démocrates disposent bel et bien d’un avantage majeur en matière de confiance sur le « changement climatique » (D+14). En expliquant comment leur programme climatique peut répondre aux problèmes liés aux coûts de l’énergie — en développant les sources d’énergie les moins chères et en faisant en sorte que ce soient les pollueurs, et non les familles, qui paient leur juste part —, les démocrates peuvent tirer parti de leur avantage sur le climat pour gagner la confiance des électeurs face à la crise du coût de la vie.

Un bon exemple de ce type de message est une publicité récente de Lisa Kaul, candidate démocrate au Sénat de l’État de New York dans la région de Poughkeepsie, qui vient de remporter sa primaire et affrontera un républicain sortant en novembre. Dans ce spot, Lisa Kaul établit d’abord un lien entre le changement climatique et le pouvoir d’achat :

Donald Trump affirme que le changement climatique est un canular. Mais le changement climatique alimente les phénomènes météorologiques extrêmes. Nous payons plus cher notre assurance habitation. Plus cher pour nos routes et nos ponts. Plus cher pour notre alimentation. Je m’appelle Lisa Kaul et je me présente au Sénat de l’État de New York. Pour que nos vies restent abordables, nous devons lutter contre le changement climatique.

Elle explique ensuite comment les politiques climatiques peuvent apporter des avantages concrets aux citoyens ordinaires :

Une fois à Albany, je vais réformer les politiques des services publics afin que chacun puisse bénéficier d’une énergie solaire abordable sur son toit. Aidons les gens à faire face aux coûts initiaux liés aux véhicules électriques et aux pompes à chaleur afin que tout le monde puisse profiter des économies réalisées.

Cela ne signifie pas pour autant que l’opinion publique sur le climat ne pourrait pas être encore plus favorable à l’action climatique. Le rapport du World Risk Poll 2026, publié récemment et réalisé en partenariat avec Gallup, a interrogé 143 000 personnes dans 140 pays pour savoir si elles considéraient le changement climatique comme une « menace très grave », puis leur a demandé si elles pensaient que la plupart des autres habitants de leur pays partageaient ce point de vue. Les États-Unis présentaient l’un des écarts les plus importants : environ 51 % des Américains ont répondu qu’ils considéraient le changement climatique comme une menace très grave, mais seuls 10 % d’entre eux pensaient que la plupart de leurs compatriotes partageaient ce sentiment. Cet écart important souligne l’énorme potentiel d’un message climatique fort, susceptible d’aider les gens à comprendre que leurs préoccupations sont largement partagées.

L’argument populiste en faveur du silence sur le climat devient encore plus difficile à accepter au vu de la négligence dont il fait preuve à l’égard de l’opposition populaire aux centres de données de l’IA. S’opposer à l’expansion des centres de données des géants de la tech constitue une opportunité politique extrêmement puissante pour les démocrates. Un récent sondage Gallup a révélé que 71 % des Américains s’opposent à la construction de centres de données dans leur région. Cette opposition est bipartisane, profondément ancrée et transcende les clivages idéologiques. Une part importante de l’expansion de l’IA se déroule dans des États « rouges », comme l’Ohio et la Virginie-Occidentale, où les centres de données ont alourdi de milliards de dollars les factures d’énergie des ménages et suscité une vive hostilité tant chez les démocrates que chez les républicains.

Les plus grands projets de construction ont lieu en Virginie (où les démocrates, en tant que parti au pouvoir, risquent d’être tenus pour responsables) et au Texas (où James Talarico se présente au Sénat). Lorsqu’on a demandé à une électrice conservatrice du comté de Hood, au Texas : « Êtes-vous prête à renoncer à toutes les questions conservatrices et à laisser le Sénat tomber entre les mains des démocrates si c’est ce qu’il faut pour mettre fin aux centres de données ? », sa réponse a été immédiate : « Oui. Toute ma communauté va faire défection. » Pourtant, Searchlight a recommandé aux démocrates de s’opposer aux moratoires sur les centres de données, proposant plutôt de les taxer, tandis que le rapport de WelcomePAC sur la manière dont les démocrates peuvent « décider de gagner » ignore les centres de données, citant un sondage qu’ils ont mené l’été dernier selon lequel l’IA revêtait une importance relativement faible pour les électeurs. L’incohérence de ces messages avec une stratégie « populiste » prend tout son sens quand on apprend que ces organisations sont financées en partie par certains des milliardaires des Big Tech à l’origine du déploiement des infrastructures d’IA.

Le deuxième argument des partisans du silence — selon lequel il est nécessaire de mettre de côté la question climatique pour reconstruire la base ouvrière du Parti démocrate — était au cœur du récent article de Huber publié dans le Times. Seule la « gauche brahmane » accorde la priorité à l’action climatique, affirme-t-il, faisant écho à des groupes de réflexion comme WelcomePAC, qui ont fait valoir que « les électeurs démocrates hautement qualifiés et aisés se soucient davantage que l’Américain moyen de questions telles que le changement climatique ». Cette rhétorique a, à son tour, créé un cadre permettant aux politiciens démocrates centristes de justifier leur recul sur le climat en le présentant comme un choix en faveur de la classe ouvrière. Comme l’a déclaré en mai la sénatrice Elissa Slotkin, qui a réagi aux discours anti-oligarchie au sein du parti : « L’Américain moyen aura du mal à se soucier du changement climatique s’il ne sait pas comment payer son loyer. »

Ces déclarations partent du principe que le climat et l’accessibilité au logement constituent un jeu à somme nulle ou s’excluent mutuellement. En réalité, un discours écologique peut aller de pair avec un programme politique populiste en faveur de la classe ouvrière. On oublie souvent que FDR était un fervent défenseur de l’environnement et que l’écologie était inscrite au cœur du New Deal — en effet, le programme le plus populaire des débuts du New Deal était le Civilian Conservation Corps, un projet explicitement environnemental. Et les preuves ne sont pas seulement historiques. Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez comptent parmi les personnalités politiques les plus populaires du pays, et ils sont également deux des défenseurs du climat les plus en vue au sein du Parti démocrate. Huber affirme que la campagne de Sanders en 2016 a évité de mettre fortement l’accent sur le climat, mais cela est tout simplement faux. Je n’oublierai jamais ce moment, lors du premier débat présidentiel de 2016, où l’on a demandé à Sanders de citer la plus grande menace pour la sécurité des États-Unis et où il a répondu :

La communauté scientifique nous dit que si nous ne nous attaquons pas à la crise mondiale du changement climatique, si nous ne transformons pas notre système énergétique pour passer des combustibles fossiles aux énergies durables, la planète que nous laisserons à nos enfants et à nos petits-enfants pourrait bien ne plus être habitable. Il s’agit là d’une crise majeure.

Sanders a axé sa campagne sur le climat et a diffusé des publicités sur ce thème. Tout cela s’inscrivait dans son message plus large en faveur de la classe ouvrière.

L’enjeu ici dépasse la simple politique climatique. Les détracteurs du climat, à l’image de Searchlight et de WelcomePAC, se sont explicitement opposés au populisme économique, et ils nient la véritable raison pour laquelle les électeurs de la classe ouvrière ont déserté le Parti démocrate : la mainmise centriste et corporatiste sur le Parti démocrate par les intérêts financiers puissants — Wall Street, les milliardaires de la Big Tech, les géants pharmaceutiques, les compagnies d’assurance maladie, et bien d’autres encore — qui ont, à maintes reprises, empêché les démocrates d’adopter des positions fermes sur toute une série de questions populistes suscitant un large consensus. (Ainsi, Searchlight impute sans détour les défaites des démocrates en 2024 aux « groupes » progressistes. Jentleson a raison, comme il le dit, d’affirmer que « ceux qui portent la plus grande part de responsabilité dans l’élection de Trump sont ceux qui ont poussé les démocrates à adopter des positions indéfendables », mais Searchlight et ses semblables n’étendent jamais cette analyse à des groupes comme l’AIPAC ou la PhRMA, qui ont poussé les démocrates à adopter des positions véritablement impopulaires.) Pour faciliter ce déni, le silence sur le climat peut jouer un rôle précieux de bouc émissaire. C’est une façon de dire : « Ne blâmez pas la déférence du parti envers la classe des milliardaires : c’est la faute de ces fichus militants pour le climat et écologistes. » Bien qu’il se réjouisse de la « guerre des classes », Huber se livre lui aussi à ce genre de désignation de boucs émissaires lorsqu’il impute le déclin, depuis des décennies, de la « politique de la classe ouvrière » à l’« ONG-isme » et au « monde des associations à but non lucratif consacrées au climat et à l’environnement ».

Bien sûr, il existe bel et bien des pratiques qui rendent plus difficile pour le Parti démocrate de séduire les locataires en difficulté auxquels Slotkin fait référence. Les dirigeants démocrates de la Chambre des représentants sont intervenus en faveur des fonds d’investissement privés pour faire échouer une interdiction de la détention par des entreprises de maisons individuelles. Kamala Harris a mené la quasi-totalité de sa campagne présidentielle sans jamais utiliser le mots « locataires ». Mais l’incapacité de Harris à séduire les électeurs qui « ne savent pas comment payer leur loyer » n’était pas le résultat de son obsession pour le changement climatique ; elle a à peine mentionné le climat dans sa campagne. Et ce ne sont pas les militants pour le climat qui ont poussé Harris à minimiser les aspects populistes de son programme en faveur de l’accessibilité au logement — il a été largement rapporté qu’elle avait été convaincue de le faire par ses conseillers issus du monde des affaires.

Le troisième argument en faveur de la minimisation de l’action climatique — selon lequel vaincre l’autoritarisme trumpien nécessite de recentrer l’attention sur la démocratie — repose sur des considérations tout à fait différentes, propres au mouvement pour le climat lui-même. Je suis tout à fait d’accord sur le fait que nous devons donner la priorité à la lutte contre l’autoritarisme. Mais il vaut la peine de réfléchir aux hypothèses qui sous-tendent une stratégie opposant cette lutte à une confrontation directe avec le changement climatique.

Dans sa déclaration de mars, Shiney-Ajay ne prétend pas que le climat n’ait aucun lien avec l’autoritarisme. Au contraire, elle écrit : « L’administration Biden a donné une leçon claire pour les énergies fossiles : dans une démocratie, leur modèle économique est voué à l’échec. Ils ont donc pris la décision calculée de financer l’autoritarisme, car sous un régime autoritaire, ils sont gagnants… C’est du fascisme alimenté par les énergies fossiles. » Tout cela est vrai. Mais il ne s’ensuit pas que la défense de la démocratie exige de « se détourner » de la question climatique à court terme. Une autre conclusion que l’on pourrait tirer du rôle des grandes compagnies pétrolières dans la promotion de l’autoritarisme de droite est que la démocratie ne peut être conquise qu’en s’attaquant de front à l’industrie des énergies fossiles.

Dans une mesure remarquable, les plus grandes menaces qui pèsent sur notre démocratie depuis quelques décennies trouvent leur origine dans les efforts visant à protéger l’industrie des énergies fossiles contre la transition vers les énergies propres.

En effet, dans une mesure remarquable, les plus grandes menaces qui pèsent sur notre démocratie depuis quelques décennies trouvent leur origine dans les efforts visant à protéger l’industrie des énergies fossiles contre la transition vers les énergies propres. Prenons l’article publié au début du printemps par le New York Times, qui détaillait les origines du « shadow docket » de la Cour suprême, l’une des évolutions les plus autoritaires de notre génération. L’adoption du « shadow docket »( registre de l’ombre ndt) a permis à la majorité d’extrême droite de la Cour de prendre des décisions d’une portée et d’une importance choquantes, avec une rapidité et une opacité qui sapent profondément la gouvernance démocratique — et cette innovation corrosive a été spécifiquement mise en place afin de bloquer le « Clean Power Plan » d’Obama. Comme l’a rapporté le Times :

Lorsque ses collègues ont averti le président de la Cour suprême qu’il proposait une mesure sans précédent, il s’est montré dédaigneux. « Je reconnais que la nature de cette demande de suspension n’est pas habituelle », a-t-il écrit. Mais il a fait valoir que le plan d’Obama, qui visait à réglementer les centrales à charbon, constituait « la réglementation la plus coûteuse jamais imposée au secteur de l’électricité », et qu’il était trop vaste, trop onéreux et trop lourd de conséquences pour que la Cour ne réagisse pas immédiatement.

Comme l’a décrit Kate Aronoff, les arguments avancés par Roberts à ses collègues reposaient sur des affirmations exagérées et peu fiables tirées de rapports commandités par l’industrie des combustibles fossiles. « Depuis des décennies », a-t-elle conclu, « les profits générés par les industries du charbon, du pétrole et du gaz ont financé la croisade de la droite contre la règle de la majorité. »

Il est tout aussi difficile d’évoquer la dégradation de nos écosystèmes d’information et l’hyperpolarisation de la science sans parler des géants pétroliers. Ces entreprises avaient compris il y a plusieurs décennies que la combustion effrénée de combustibles fossiles serait, selon les termes utilisés dans les communications internes de leurs propres cadres supérieurs, «catastrophique à l’échelle mondiale», causerait «un préjudice irréversible à notre planète», aurait «de graves conséquences pour le confort et la survie de l’humanité» et provoquerait une telle déstabilisation que «la civilisation pourrait s’avérer fragile». Face à ces connaissances, les géants pétroliers ont commencé à propager le déni climatique afin de bloquer le développement d’énergies alternatives propres — ou, selon les termes d’une note stratégique d’Exxon de 1988 particulièrement franche, ils ont « mis l’accent sur l’incertitude des conclusions scientifiques » pour s’opposer au « développement de ressources non fossiles ». Un autre document stratégique des géants du pétrole, élaboré en 1998, décrivait une campagne de plusieurs millions de dollars visant à faire « comprendre » aux « citoyens lambda » qu’il existait soi-disant des « incertitudes dans la science du climat », jusqu’à ce que ce doute fabriqué de toutes pièces fasse « partie de la “sagesse conventionnelle” ». » La note exposait une série de « stratégies et tactiques » comprenant notamment le rachat de scientifiques « indépendants » pour diffuser un déni frauduleux, la mise en avant des « incertitudes scientifiques » sur divers marchés, et même la diffusion de propagande climatosceptique « directement dans les écoles ».

Ce stratagème visant à tromper le public sur le réchauffement climatique s’est avéré incroyablement efficace. Alors que la plus récente analyse de la littérature scientifique évaluée par des pairs sur le climat a révélé qu’il existe un consensus supérieur à 99 % sur l’existence et les causes du changement climatique d’origine humaine, les sondages montrent que seule une petite minorité d’Américains pense que la quasi-totalité des climatologues s’accordent sur cette réalité. Mais l’impact global de la conspiration des géants du pétrole visant à tromper le public a été encore plus vaste. Une campagne menée depuis des décennies pour semer la méfiance à l’égard de l’expertise scientifique ne peut qu’affecter le degré de confiance des Américains dans la science et les institutions scientifiques — et, en effet, au fil de cette conspiration de l’industrie des combustibles fossiles, la confiance générale des Américains dans la science a diminué de manière significative. Cette tendance est massivement concentrée chez les conservateurs, qui rejettent de manière disproportionnée le consensus scientifique sur le changement climatique — une divergence qui n’a cessé de s’accentuer depuis les années 1990, lorsque la campagne de déni climatique a commencé à s’intensifier.

Vient ensuite la crise de l’argent en politique. L’industrie des énergies fossiles a été l’un des principaux architectes du développement de l’appareil de financement occulte de l’extrême droite, en ouvrant la voie à l’utilisation de groupes de façade opaques pour influencer les élections. Il est impossible de connaître l’ampleur exacte de leurs dépenses destinées à acheter de l’influence, mais même leurs dépenses directes sont colossales. Au cours du cycle électoral de 2024, les intérêts du secteur pétrolier et gazier ont injecté 450 millions de dollars pour faire élire et influencer Trump et le Parti républicain — ce qui est loin du pot-de-vin d’un milliard de dollars que Trump avait sollicité, mais ce chiffre n’inclut pas les dépenses financées par des fonds occultes. Ces entreprises ont également mené la charge pour faire adopter des lois vidant de leur substance l’accès des plaignants aux tribunaux civils et criminalisant les manifestations.

À tous ces égards, les géants du pétrole ont joué un rôle essentiel dans la promotion de l’autoritarisme de droite aux États-Unis. Et nous pouvons nous attendre à ce que ces efforts visant à démanteler notre démocratie ne fassent que s’intensifier dans les années à venir, à mesure que notre transition énergétique deviendra économiquement inévitable et que les tactiques nécessaires pour la freiner deviendront plus répressives.

Pour être honnête, il existe une forme atténuée de l’argument des « climatosceptiques » qui est tout à fait raisonnable — et que, d’ailleurs, les militants pour le climat ont depuis longtemps comprise et mise en pratique. Le réchauffement climatique est un enjeu vaste et abstrait, et il est vrai qu’il est généralement plus convaincant d’aborder le changement climatique à travers le prisme des effets négatifs concrets qu’il a sur la vie quotidienne des gens et des avantages matériels concrets apportés par l’action climatique. En Californie ou en Floride, cela pourrait signifier évoquer la façon dont les catastrophes climatiques font grimper en flèche les tarifs de l’assurance habitation ; en Arizona ou au Nouveau-Mexique, cela pourrait signifier mettre l’accent sur le fait que les étés deviennent insupportables tant il fait chaud ; dans l’Utah ou le Colorado, cela pourrait signifier discuter de la sécheresse historique et du rationnement de l’eau que connaissent ces États ; au Texas, cela pourrait signifier souligner les crues soudaines meurtrières, les ouragans de plus en plus violents ou les incendies de forêt qui s’aggravent et touchent chaque année davantage de communautés. Et partout dans le pays, on peut mettre en avant la réalité d’une énergie renouvelable moins chère et plus propre, ainsi que son potentiel à faire baisser le prix de l’électricité pour tous les consommateurs.

Bien que les détracteurs de l’activisme climatique aiment se présenter comme les porte-parole des « vérités difficiles », la vérité la plus difficile à accepter est que la décarbonisation de notre économie ne peut se faire par des détours.

Cette réflexion — sur la manière la plus efficace d’aborder le changement climatique et de s’organiser pour une transition vers une énergie propre — est un impératif stratégique. Il y a beaucoup de questions importantes que nous devrions nous poser sur la manière de reconstruire un discours populaire sur le climat. Mais dans l’ensemble, ce n’est pas un débat stratégique nuancé que les « silencieux du climat » tentent de susciter. Ils n’ont pas dit que le mouvement pour le climat devait affiner, peaufiner ou adapter son message : ils affirment que les démocrates doivent cesser de donner la priorité au climat, d’en faire un thème de campagne ou même d’en parler tout court. C’est une erreur politique. Le climat s’inscrit parfaitement dans le cadre populiste autour duquel la plupart des progressistes — y compris les défenseurs du climat comme moi-même — estiment que les démocrates devraient reconstruire leur coalition électorale. Les dirigeants des grandes compagnies pétrolières sont des acteurs centraux de l’oligarchie qui exploite les gens ordinaires. La crise climatique porte gravement préjudice à des millions d’Américains de la classe ouvrière. Trump bloque le développement d’une énergie propre et bon marché afin de maintenir le pays dépendant de combustibles fossiles de plus en plus chers. Les possibilités de discours sont évidentes.

Bien que les détracteurs de l’activisme climatique aiment se présenter comme les porte-parole des « vérités difficiles », la vérité la plus difficile est que la décarbonisation de notre économie ne peut se faire par des détours. Que les démocrates parlent ou non du climat, vous pouvez parier que Leonard Leo, le réseau Koch, les médias conservateurs et l’industrie des combustibles fossiles continueront à œuvrer pour nous enfoncer toujours plus profondément dans la dépendance au pétrole et au gaz. En 2024, Fox News a diffusé plus de reportages sur le changement climatique que CBS, ABC, NBC, PBS et MSNBC réunis ; tout ce que les démocrates obtiennent en cédant le discours sur le climat à la droite, c’est de garantir que MAGA et les géants du pétrole remportent le débat.

Ce fait est si évident que même certains partisans du « silence climatique », comme Jane Flegal, chercheuse senior chez Searchlight, le reconnaissent. Selon ses propres termes, « j’ai du mal à imaginer “résoudre” le changement climatique en tant que problème sans que quelqu’un se soucie du changement climatique en tant que tel ». Flegal tente de concilier l’inconciliable avec le « silence climatique » en affirmant qu’il s’agit d’une mesure temporaire : un jour, peut-être, les choses seront différentes, et nous pourrons alors parler du climat. Le problème, c’est que la physique se moque bien de la politique : plus nous prenons notre temps, plus le risque de voir se réaliser des scénarios véritablement dystopiques est grand. De plus, il est difficile d’imaginer comment un contexte politique plus favorable au débat sur le climat pourrait voir le jour sans efforts actifs pour forger une volonté politique dès maintenant. Lorsque les modérés blancs se plaignaient de la même manière à propos du mouvement des droits civiques, Martin Luther King critiquait leur « conception mythique du temps » dans Why We Can’t Wait (1964).

Nous ne pouvons pas non plus attendre lorsqu’il s’agit du changement climatique. En fin de compte, il s’agit de savoir si nous sommes capables de maintenir une civilisation organisée sur cette planète. Prôner la ligne — désormais dominante au sein de l’aile corporatiste du Parti démocrate — selon laquelle nous ne devrions pas discuter du changement climatique est non seulement moralement répréhensible, mais cela fait le jeu de l’industrie des énergies fossiles et des forces qui nous ont menés là où nous en sommes aujourd’hui.

Aaron Regunberg est directeur du Climate Accountability Project chez Public Citizen et écrit à titre personnel. Coanimateur du podcast « Fighting Fascism » de The Nation et rédacteur collaborateur chez The New Republic, il a siégé à la Chambre des représentants de Rhode Island de 2015 à 2019.

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Traduction ML

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