9 avril 2026 SHLOMO BEN-AMI tiré de Project Syndicate
On se souviendra de la guerre américano-israélienne comme d’un nouvel épisode où des pays puissants sont tombés dans le piège de la guerre asymétrique, le cessez-le-feu venant confirmer ce que tout stratège militaire compétent aurait dû prévoir. Mais si les États-Unis sont peut-être en mesure d’encaisser le choc d’une nouvelle défaite, Israël n’est pas une superpuissance.
TEL-AVIV — Lorsque la nouvelle de l’accord de cessez-le-feu de deux semaines conclu entre les États-Unis et l’Iran a été annoncée, je me suis immédiatement souvenu d’un échange décrit par le colonel américain Harry Summers en 1982. « Vous ne nous avez jamais vaincus sur le champ de bataille », a déclaré Summers à un ancien colonel nord-vietnamien. « Oui, mais nous avons gagné la guerre », fut la réponse catégorique.
Ne vous y trompez pas : l’accord de cessez-le-feu scelle la défaite stratégique de l’alliance américano-israélienne en Iran. On se souviendra de cette guerre comme d’un nouvel épisode où des pays puissants sont tombés dans le piège de la guerre asymétrique, dans laquelle les armées les plus puissantes échouent invariablement à transformer des gains tactiques en victoires stratégiques.
Les États-Unis et Israël — en particulier le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui connaît mieux l’histoire que le président américain Donald Trump — auraient dû le savoir. Les principes de la guerre, énoncés par Carl von Clausewitz en 1812, indiquent clairement que la destruction des forces ennemies doit avoir un effet décisif sur leur volonté de résister. Les guerres asymétriques défient cette norme de la « bataille décisive ». Et il n’y avait aucune raison de penser que l’Iran ferait exception.
Une civilisation animée par une ferveur idéologique, qui a enduré des siècles de guerres de survie, n’allait jamais se rendre facilement. Un pays qui a sacrifié quelque 750 000 vies parmi son peuple, dont des milliers d’enfants, lors de sa guerre de huit ans contre l’Irak dans les années 1980, a toujours eu un avantage considérable sur des ennemis qui s’effondrent sous l’impact émotionnel de quelques dizaines de sacs mortuaires. Un régime qui, en janvier, a assassiné des dizaines de milliers de ses propres citoyens en à peine 48 heures n’allait pas se laisser déstabiliser deux mois plus tard par des menaces contre des civils.
Même si les États-Unis et Israël ont éliminé une grande partie des dirigeants politiques et militaires de la République islamique et détruit une grande partie de ses capacités militaires, le régime a mené une guerre d’usure contre l’économie mondiale. Comme tout planificateur militaire compétent l’aurait prédit, l’Iran a bloqué le transit dans le détroit vital d’Ormuz et s’est assuré que ses alliés houthis soient prêts à fermer la seule alternative, Bab al-Mandeb. Ajoutez à cela des attaques stratégiques par drones et missiles, et l’Iran a largement réussi à contrebalancer l’avantage militaire de ses ennemis.
Ce faisant, l’Iran a réussi à renflouer son budget : il tire désormais près de deux fois plus de revenus de ses ventes de pétrole qu’avant la guerre, tout en engrangeant des bénéfices grâce aux taxes perçues sur le passage des navires dans le détroit. La Russie a également profité de l’assouplissement des sanctions américaines sur son pétrole. Pendant ce temps, les revenus des alliés américains dans le Golfe ont chuté, ce qui soulève des questions quant à leur capacité à tenir leurs promesses d’investir des milliards de dollars aux États-Unis et dans leur propre diversification économique.
Pour couronner le tout, les États-Unis et Israël n’ont atteint aucun de leurs objectifs de guerre. Même la réouverture du détroit d’Ormuz ne peut être considérée comme une victoire, puisqu’il était ouvert avant la guerre. Les capacités de l’Iran en matière de missiles balistiques et ses stocks d’uranium enrichi restent un problème qui sera traité par la voie diplomatique, tout comme avant la guerre. Et les négociations à venir à Islamabad ne déboucheront pas sur un diktat américain : les Iraniens peuvent encore donner une leçon aux négociateurs américains, d’autant plus que Trump est impatient de limiter les dégâts et de reporter son attention sur le front intérieur, vital sur le plan politique, et sur le théâtre d’Asie de l’Est, négligé.
Quant au changement de régime, bien que l’Iran soit désormais dirigé par d’autres personnes, celles-ci ne sont pas plus modérées que leurs prédécesseurs. Bien au contraire : la République islamique s’est transformée en une véritable dictature militaire, les ayatollahs conférant une légitimité religieuse au Corps des gardiens de la révolution islamique, partisan de la ligne dure.
Les implications régionales plus larges ne sont pas plus favorables aux États-Unis et à Israël. La guerre conduira inévitablement à un redécoupage de la carte géopolitique du Moyen-Orient. Les liens entre les pays qui remettent le plus ouvertement en cause l’ordre mondial dirigé par l’Occident — la Chine, l’Iran, la Russie et la Corée du Nord — pourraient se renforcer, et leur détermination s’endurcir.
Dans le même temps, les États du Golfe, qui ont essuyé le plus gros des frappes de représailles iraniennes, pourraient commencer à considérer les bases militaires américaines davantage comme un fardeau que comme un moyen de dissuasion efficace et chercher à diversifier leurs alliances. Ils pourraient envisager de s’aligner sur une puissance régionale comme la Turquie, qui entretient déjà des liens avec le Conseil de coopération du Golfe, ou le Pakistan, qui a conclu un traité de défense avec l’Arabie saoudite et a montré sa volonté de partager son savoir-faire nucléaire avec les États islamiques.
En réalité, le risque de prolifération nucléaire au Moyen-Orient s’est désormais accru, les dirigeants iraniens et d’ailleurs en venant à considérer les armes nucléaires comme la police d’assurance ultime. L’Iran continuera également à renforcer ses mandataires en Irak, au Liban et au Yémen, tirant parti de la défaillance des États — et du désintérêt croissant de l’Occident pour la reconstruction nationale — afin de consolider ses zones tampons régionales.
Quant à Israël, à moins qu’il ne tienne Netanyahou pour responsable d’avoir conduit le pays dans l’abîme, sa démocratie est condamnée. Avec ses politiques violentes et mal conçues, il a déchiré une société autrefois soudée et sapé la position d’Israël aux États-Unis au point que l’aliénation des Américains constitue une menace stratégique. Sa tentative d’utiliser l’Iran pour détourner l’attention de la brutalité croissante d’Israël envers les Palestiniens – ce qui a été essentiel à la survie politique de Netanyahou – ne fait qu’aggraver la catastrophe.
Pendant la Guerre froide, le défunt diplomate et stratège américain George Kennan avait compris que le dysfonctionnement interne et la surestimation de ses capacités externes conduiraient l’Union soviétique à s’effondrer d’elle-même. Il avait donc conçu une stratégie d’endiguement, axée sur la prévention de l’expansion soviétique tout en évitant un affrontement militaire inutile.
La même stratégie aurait pu fonctionner contre la République islamique, qui aurait tôt ou tard cédé sous le poids de ses contradictions internes. Au lieu de cela, les États-Unis et Israël ont déclenché une confrontation qui n’allait jamais tourner à leur avantage. Et alors que les États-Unis pourraient être en mesure d’absorber le choc d’une nouvelle défaite dans une guerre asymétrique, Israël n’est pas une superpuissance, quoi qu’en dise Netanyahou.
