Idées et Sociétés, International

La gauche et le pacifisme sélectif : quand la solidarité devient un délit

Nous avons souvent publié des articles, des reportages de Solidarity Collective. Nous les soutenons contre ces attaques qui viennent de la gauche elle-même (radicale comme institutionnelle). Et je pense que la proposition du Laboratoire internationaliste est la voie à suivre:  » cette affaire montre à quel point il est urgent, y compris au sein de la gauche italienne, de rouvrir un espace de discussion qui ne soit pas prisonnier d’automatismes ou de récits importés, mais capable de partir de la réalité concrète « . Je pense que cette urgence dépasse largement le cadre de la gauche italienne. ML

La polémique autour d’un événement organisé avec le réseau ukrainien des Solidarity Collectives révèle le visage le plus inquiétant d’un certain « pacifisme ».

La Gauche pour l’Ukraine

10 avril 2026

Ces derniers jours, la polémique qui a éclaté à Bologne autour des initiatives de solidarité avec l’Ukraine a pris des proportions qui vont bien au-delà de la dissidence politique légitime. Ce à quoi on assiste n’est pas seulement un conflit de positions, mais un processus de délégitimation systématique à l’encontre de ceux qui, au sein de la gauche, ont choisi de soutenir ouvertement la résistance ukrainienne.

Au cœur de cette affaire se trouve un événement prévu le 10 avril dans les locaux de Làbas, un lieu social historique de Bologne : la projection du documentaire Anti-authoritarians at war, suivie d’un débat avec une représentante des Solidarity Collectives, un réseau ukrainien d’inspiration anarchiste, antifasciste et transféministe. Solidarity Collectives est un réseau bénévole qui soutient les combattants de gauche au sein des forces armées ukrainiennes et fournit une aide humanitaire aux populations des zones frontalières, avec des principes fondamentaux qui incluent l’anti-autoritarisme, l’anti-impérialisme et l’antifascisme. Il ne s’agit donc pas d’une organisation nationaliste ou pro-gouvernementale, mais d’une réalité ancrée dans les traditions libertaires de la gauche internationale.

Pourtant, cet événement a suscité des réactions qu’il est difficile de qualifier autrement que de tentative de censure politique. Rifondazione Comunista a officiellement demandé à l’administration municipale d’intervenir pour empêcher cette initiative, qualifiant l’événement d’« insulte à la mémoire de la Résistance » et invoquant le règlement sur les collaborations entre les acteurs civiques et les institutions, tout en demandant une vérification de la compatibilité de l’événement avec les principes constitutionnels. L’argumentation est aussi prévisible que révélatrice : Solidarity Collectives est présenté comme « pro-nazi » parce qu’il collecte des fonds pour du matériel militaire en faveur des combattants ukrainiens. Une accusation qui, appliquée avec cohérence, aurait dû conduire ces mêmes forces politiques à condamner toute forme de résistance armée dans l’histoire – y compris celle des partisans italiens.

L’espace Làbas a défendu son choix avec clarté : « Nous avons fait la connaissance de Solidarity Collectives peu après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie de Poutine. Nous nous sommes dit qu’il était fondamental d’ouvrir un dialogue avec ceux qui, partageant avec nous les idéaux de liberté et d’égalité, se trouvaient confrontés à la contradiction de devoir prendre les armes pour ne pas succomber à la puissance militaire d’une agression impérialiste ».

Les organisations engagées dans la collecte d’aide et le soutien direct à la population touchée par l’agression russe sont donc devenues la cible d’attaques mêlant insinuations, déformations et, dans certains cas, de véritables campagnes de diffamation. Le fait que ces attaques trouvent également un écho dans des milieux qui se définissent comme des « mouvements » ou des « espaces sociaux » soulève de profondes questions sur la crise d’une certaine culture politique.

Il vaut la peine de s’attarder sur le type de pacifisme qui anime ces prises de position. Il ne s’agit pas d’un pacifisme cohérent – celui qui exigerait le retrait russe des territoires occupés et le respect du droit international – mais d’un pacifisme sélectif qui ne vise que ceux qui se défendent. C’est ce qu’a déclaré avec une extrême lucidité Mira, militante d’ABC Kyiv et de Solidarity Collectives, dans une récente interview publiée dans le cadre du projet «Decolonising Cultures of Remembrance» : « Nous sommes les véritables antimilitaristes : nous voulons que la guerre cesse. Et c’est pour cela que certains de nos camarades se sont engagés dans l’armée – pour faire en sorte que la Russie quitte cette terre et que la guerre prenne fin » . Une position qui démolit le discours dominant selon lequel soutenir la résistance équivaut à soutenir la guerre : au contraire, c’est le refus des armes à ceux qui se défendent – comme le rappelle également le document programmatique du Laboratoire internationaliste – qui n’est pas la paix, mais une condamnation à la capitulation et au massacre.

Mira a décrit comment, dans des pays comme la Grèce, l’Italie et l’Espagne, les soi-disant « pacifistes » reprennent de manière obsessionnelle des clichés déformés sur les événements du 2 mai 2014 à Odessa et sur la question du Donbass, répétant des récits stéréotypés qui, dans certains cas, s’accompagnent d’actes concrets d’intimidation. C’est une dynamique que le site Antiauthoritarian Alliance, promoteur de la tournée italienne des Solidarity Collectives, résume avec précision : « Contre le défaitisme déguisé en radicalisme. Avec la résistance ukrainienne, sans ambiguïté ».

Le cas de Bologne est emblématique, mais pas isolé. D’un côté, il existe des réseaux de solidarité qui opèrent de manière transparente, dans le but d’apporter une aide concrète à une population sous le feu des attaques. De l’autre, émergent des prises de position qui, au nom d’un anti-impérialisme souvent abstrait et sélectif, finissent par nier ou relativiser la responsabilité de l’agression russe, en déplaçant le centre de la polémique vers ceux qui tentent d’agir. L’article d’antiauth.space intitulé « Le stalinisme avec un A barré » – dont l’affaire de Bologne constitue la toile de fond – suggère que cette dérive n’est pas fortuite : il existe un courant du mouvement anarchiste et libertaire italien qui, dans son hostilité à la résistance ukrainienne, reproduit des schémas autoritaires et campistes difficilement distinguables, sur le fond, des positions de la gauche étatiste qu’il prétend combattre.

C’est dans ce glissement que s’opère une fracture significative. On ne discute plus de « comment » aider ou de quelle est la meilleure stratégie pour la paix, mais on établit qui est légitimé à exprimer sa solidarité et dans quelles conditions. Et lorsque la réponse implicite devient que toute forme de soutien à la résistance ukrainienne est suspecte, voire complice de logiques bellicistes, on s’engage sur un terrain dangereux – que le Laboratoire internationaliste définit avec précision comme l’expression d’une gauche « toxique, nuisible, vouée à être phagocytée par la droite ».

Ce qui rend le tableau encore plus inquiétant, c’est la provenance de certains des discours qui circulent ces derniers jours. Sans qu’il soit nécessaire d’en amplifier la visibilité, il est évident que certains contenus reprennent fidèlement des schémas propagandistes bien connus : la réduction du conflit à un affrontement entre blocs, la négation de l’autonomie ukrainienne, la criminalisation de toute forme de résistance qualifiée de « nazie » ou « instrumentalisée ». Le fait que ces cadres soient repris, plus ou moins consciemment, même par des milieux de la gauche radicale italienne, est précisément le problème structurel que le document du Laboratoire internationaliste identifie comme la cause de l’échec politique de la gauche face aux révolutions nord-africaines, puis face à l’invasion de l’Ukraine : un catalogue rigide des opprimés « acceptables », qui exclut systématiquement les peuples d’Europe de l’Est.

Ce n’est pas la première fois que cela se produit. Mais le cas de Bologne montre avec une clarté particulière à quel point ces dynamiques peuvent affecter le tissu politique et social. Lorsque la polémique se transforme en attaque personnelle, lorsque la dissidence devient délégitimation morale, lorsque l’on en arrive à demander à une administration municipale d’empêcher un débat public, le risque est d’éroder les espaces mêmes de la confrontation démocratique – précisément ceux que les organisations protestataires elles-mêmes disent vouloir défendre.

En ce sens, l’expérience de «Sinistra per l’Ucraina» et du Laboratorio Internazionalista représente une tentative importante de recomposition. Non pas parce qu’elles proposent une ligne unique ou indiscutable, mais parce qu’elles revendiquent la possibilité, pour ceux qui se reconnaissent dans des valeurs progressistes, de soutenir une population agressée sans pour autant renoncer à une vision critique du contexte international. C’est une position inconfortable, certes, car elle brise des schémas bien établis et remet en question des réflexes idéologiques profondément enracinés. Mais c’est aussi la seule qui prenne au sérieux le principe de solidarité internationaliste sans double standard – cette solidarité que la gauche a pratiquée envers le Chili, le Vietnam, les Kurdes du Rojava, et qui ne peut être refusée au peuple ukrainien au nom d’un anti-impérialisme géographiquement sélectif.

L’affaire de Bologne n’est donc pas un épisode isolé, mais un symptôme. Elle montre à quel point il est urgent, y compris au sein de la gauche italienne, de rouvrir un espace de discussion qui ne soit pas prisonnier d’automatismes ou de récits importés, mais capable de partir de la réalité concrète. Et la réalité, aujourd’hui, c’est qu’il existe un peuple qui résiste à une invasion, qu’il existe des camarades qui le font avec les outils de l’auto-organisation, de l’entraide et de l’antifascisme militant. Décider de quel côté se ranger – ou du moins reconnaître cette asymétrie fondamentale – devrait être le point de départ, et non celui d’arrivée.

CRÉDITS PHOTO : Manifestation de solidarité avec l’Ukraine. Vuk Valcic/ANSA

Gauche pour l’Ukraine

Plateforme des socialistes et des libertaires pour la résistance ukrainienne et la paix.

Traduction ML