Idées et Sociétés, International

Pourquoi la bataille de Budapest est cruciale (et pourquoi il est difficile de la remporter)

Le rempart érigé par Orbán au cours de trois législatures rend la victoire de l’opposition difficile, même si de nombreux sondages lui accordent une large avance pour les élections du 12 avril

Steven Forti  8/04/2026

Le titre de cet article ne fait pas référence à la bataille que les Hongrois ont menée en octobre 1956 contre les chars soviétiques, mais aux élections législatives qui se tiendront le 12 avril prochain dans ce pays. Il ne fait aucun doute que le parallèle est forcé. Exagéré, même. Et pas seulement parce que l’espoir est de ne pas voir de chars et de militaires dans les rues de Budapest à partir du lundi 13 au matin. Cependant, deux éléments me poussent à opter pour cette envolée pindarique.

D’une part, comme à l’époque, ceux qui veulent changer les choses peuvent aujourd’hui être comparés à David face à Goliath. Il y a soixante-dix ans, les Hongrois disposaient de peu d’armes pour affronter les soldats et les chars envoyés par Moscou pour remettre Imre Nagy à sa place. Aujourd’hui, les détracteurs de Viktor Orbán doivent faire face à un système qui n’est pas démocratique : depuis au moins une décennie, la Hongrie est une autocratie électorale. Cela signifie que les élections ne sont pas équitables, que les règles du jeu sont faussées, que les médias sont entre les mains du gouvernement et que la séparation des pouvoirs n’existe pas. Vaincre Orbán est donc une mission quasi impossible.

D’autre part, comme en octobre 1956, l’issue de ces élections revêt une importance considérable, y compris au-delà des frontières du pays. Si Orbán devait quitter le pouvoir après seize ans, cela signifierait non seulement que la Hongrie pourrait redevenir un pays démocratique – le conditionnel est de mise, nous verrons pourquoi –, mais aussi que l’extrême droite mondiale perdrait l’une de ses principales figures de proue et l’un de ses centres d’opérations. Après la défaite de Giorgia Meloni lors du référendum constitutionnel italien et les résultats inférieurs aux attentes de Le Pen aux municipales françaises et de Janez Janša aux législatives slovènes, ce serait le quatrième faux pas en moins d’un mois pour les ultras – le plus symbolique, qui plus est – et cela pourrait marquer un tournant. Le message serait le suivant : la vague autoritaire n’est pas imparable et l’extrême droite peut être vaincue. La peur changerait de camp. C’est déjà en partie le cas.

Orbán, en difficulté

Les sondages indiquent que Tisza, la formation dirigée par Peter Magyar, pourrait remporter une victoire écrasante. Certains parlent d’une intention de vote de 58 % pour Tisza contre 35 % pour le Fidesz, le parti d’Orbán. Tout semblerait rose. La moyenne des sondages donne dix points d’avance à Magyar. Même s’il faut les prendre avec précaution, l’écart semble large, difficilement rattrapable.

Et, en effet, Orbán est très nerveux. Il a avancé au 21 mars l’édition hongroise de la Conférence politique d’action conservatrice (CPAC), l’un des forums les plus importants de l’extrême droite mondiale. Et deux jours plus tard, il a organisé un autre événement avec Patriotes pour l’Europe (PfE), la formation qu’il a fondée à l’été 2024. Les principaux leaders d’extrême droite des deux côtés de l’Atlantique ont participé à ces deux événements : de Javier Milei à Eduardo Bolsonaro, de Santiago Abascal à Marine Le Pen, d’André Ventura à Geert Wilders, de Mateusz Morawiecki à Alice Weidel, de Matteo Salvini à Herbert Kickl, en passant par des représentants du mouvement MAGA. Meloni et Donald Trump ont enregistré des vidéos avec des messages de soutien. De plus, en février, le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, s’est rendu à Budapest et, le 7 avril, c’est au tour du vice-président, JD Vance, de s’y rendre.

Poutine n’a pas besoin de faire de déclarations : il suffit de l’aide en matière de désinformation ou de la proposition des services de renseignement russes de simuler une tentative d’assassinat contre Orbán, comme l’a rapporté The Washington Post. À Moscou, on connaît l’importance d’avoir un allié au cœur de l’Union européenne (UE). Si cela faisait encore défaut, nous en avons eu une nouvelle preuve avec la publication d’enregistrements audio dans lesquels le ministre hongrois des Affaires étrangères, Peter Szijjártó, transmettait des informations confidentielles au Kremlin, agissant en pratique comme une taupe russe.

En d’autres termes, toute l’extrême droite mondiale, de Washington à Moscou, et même des membres de partis concurrents du PfE au sein de l’UE, comme les Conservateurs et Réformistes européens de Morawiecki et Meloni ou Europe des nations souveraines de Weidel, ont tout de suite compris ce qui était en jeu. Et ils ont soutenu le despote de Budapest. Les deux événements mentionnés ci-dessus peuvent sembler être une démonstration de force de la part d’Orbán. Or, c’est exactement le contraire. Le leader du Fidesz se sent acculé. Comme jamais depuis 2010, lorsqu’il est revenu au pouvoir.

Un système kleptocratique

Fondé en février 2024, Tisza a créé la surprise lors des élections européennes du mois de juin suivant, frôlant les 30 % des voix, contre 45 % pour le Fidesz, avec une participation en hausse de plus de 15 points. Depuis lors, Magyar, dont la formation a rejoint le Parti populaire européen, n’a cessé de renforcer son consensus et, après plusieurs tournées à travers le pays, est devenu un adversaire ayant de réelles chances de détrôner Orbán. Contrairement aux précédentes tentatives de l’opposition – qu’elle se présente séparément ou même avec un seul candidat, comme en 2022 avec Márki-Zay –, Tisza est un nouveau parti et Magyar est un insider du Fidesz. Il a travaillé comme diplomate à Bruxelles sous les ordres d’Orbán et a été marié à l’ancienne ministre de la Justice Judit Varga. Il a rompu avec le Fidesz il y a seulement deux ans. Son discours, qui met en lumière le système kleptocratique instauré par Orbán, est bien plus crédible que celui d’une opposition usée et malmenée. De plus, en se positionnant idéologiquement sur des positions conservatrices, il peut grignoter des voix à l’électorat du Fidesz.

L’économie est pratiquement au point mort et le coût de la vie a augmenté jusqu’à atteindre presque la moyenne européenne

De même, les Hongrois ont de nombreuses raisons de s’inquiéter. Et pas seulement à cause de la restriction des libertés et des droits. L’économie est pratiquement au point mort et le coût de la vie a augmenté jusqu’à atteindre presque la moyenne européenne : le prix du logement, par exemple, a presque doublé par rapport à 2010. En revanche, les salaires sont les troisièmes plus bas de toute l’UE. Pendant ce temps, comme dans la Russie de Poutine, Orbán a favorisé la création d’une caste d’oligarques qui s’est enrichie grâce aux deniers publics, à l’image de Lőrinc Mészáros. Ancien maire Fidesz d’un petit village de moins de 2 000 habitants, il est aujourd’hui l’homme le plus riche du pays. Outre des hôtels, des entreprises de construction ou des centrales électriques, Mészáros est propriétaire d’un conglomérat de médias pro-gouvernementaux. Dans son cas comme dans d’autres, les scandales de corruption sont devenus monnaie courante.

Et c’est précisément de cela dont parle Magyar. Un sondage réalisé par Gallup en 2025 montrait que les principales préoccupations des Hongrois étaient la politique, le gouvernement et la corruption (28 %), suivis par l’économie (23 %), tandis que la sécurité arrivait loin derrière (12 %) et que l’immigration (2 %) occupait l’avant-dernière place. La prétendue menace représentée par les élites mondialistes et le « virus woke », comme l’appelle Orbán, ne figurait même pas parmi les véritables problèmes des Hongrois.

Le candidat de l’opposition, Peter Magyar, en campagne électorale. / Facebook de Peter Magyar

Une autocratie de l’information

Si la république magyare était une démocratie libérale, tout porterait à croire que Magyar serait le prochain président du gouvernement. Cependant, la réalité est que la Hongrie est une autocratie, comme l’a également confirmé le Parlement européen dans une résolution votée à une très large majorité en septembre 2022. Plusieurs éléments m’amènent à être, pour le moins, sceptique, voire carrément pessimiste.

D’une part, le contrôle des médias et la propagande gouvernementale. Environ 90 % des médias sont entre les mains de l’exécutif ou de prête-noms liés au Fidesz. En effet, des spécialistes tels que Péter Krekó ont qualifié le régime d’Orbán d’« autocratie de l’information ». Pendant la campagne électorale de 2022, Márki-Zay n’a disposé que de cinq minutes à la télévision publique, qui est pratiquement la seule source d’information dans la Hongrie rurale. Il est vrai que Tisza utilise les réseaux sociaux pour contourner le problème, mais combien de personnes dans les villages se connectent à Facebook ou Instagram pour regarder la retransmission des meetings de Magyar ? C’est dans la Hongrie rurale qu’Orbán fait un tabac.

De même, Orbán ne lésine pas sur les moyens pour lancer des campagnes grossières contre ses opposants. Au cours de l’année écoulée, on a tenté d’accuser Magyar de consommer de la drogue ou d’avoir commis des violences contre ses ex-partenaires, ainsi que d’être une marionnette de Bruxelles, un classique evergreen (marronnier en français ndt) que le Fidesz utilise depuis 2014. Les rues du pays sont jonchées d’affiches à l’effigie de Magyar, Von der Leyen et Zelenski, sur lesquelles on accuse le leader de Tisza de vouloir entraîner la Hongrie dans la guerre contre la Russie. N’oublions pas qu’en avril 2022, la même chose s’est produite avec Márki-Zay. Et cela a fonctionné.

(À cela s’ajoute désormais le fait qu’Orbán tend la corde depuis des mois comme jamais avec Kiev, bloquant les aides européennes convenues en décembre, sous prétexte d’un prétendu sabotage ukrainien de l’oléoduc Druzhba qui achemine le pétrole russe vers Budapest. Les accusations se sont amplifiées avec l’aide du gouvernement serbe de son fidèle ami Aleksander Vucic, un autre autocrate qui a signalé une prétendue tentative de sabotage à la frontière entre la Serbie et la Hongrie contre le Balkan Stream, qui alimente Budapest en gaz russe. Orbán a accusé sans preuve les Ukrainiens et a mobilisé l’armée pour protéger l’oléoduc. Quel poids tout cela aura-t-il dans la campagne électorale, alors que 25 % des électeurs n’ont pas encore décidé pour qui voter ?

L’importance des règles du jeu

D’autre part, après son retour au pouvoir, le Fidesz a changé les règles du jeu. Dès 2011, grâce à la supermajorité dont il disposait au Parlement, il a imposé la réduction du nombre de députés de 386 à 199, a aboli le second tour et a introduit un système de compensation pour le vainqueur. Le système électoral hongrois en vigueur est un système mixte pseudo-majoritaire. Cela signifie que 93 sièges sont élus selon le système proportionnel avec un seuil de 5 %. Les 106 autres sièges sont élus selon un système majoritaire dans des circonscriptions uninominales : le premier arrivé, premier servi.

Or, le « vote compensatoire » a également été introduit : cela signifie que le parti du candidat qui l’emporte dans une circonscription se voit attribuer le nombre de voix excédentaires – c’est-à-dire les voix par lesquelles il devance le deuxième – ce qui profite doublement au vainqueur, y compris dans la répartition des sièges via le système proportionnel. Lors des élections de 2014, les premières organisées selon ce nouveau système, le Fidesz a remporté 85 % des sièges dans les circonscriptions uninominales. Au total, lors des trois dernières élections (2014, 2018 et 2022), le Fidesz a obtenu 67 % des sièges, soit une majorité qualifiée qui lui a permis de modifier la Constitution, avec respectivement 44,9 %, 49,3 % et 54,1 % des voix.

De plus, d’autres éléments faussent, pour employer un euphémisme, le vote. Tout d’abord, le Fidesz a constamment manipulé les circonscriptions électorales afin de rendre impossible toute victoire de l’opposition. Le gouvernement prétend que c’est pour adapter la carte électorale aux changements démographiques, mais il s’agit en réalité de la tactique bien connue du gerrymandering (redécoupage des circonscriptions à son profit ndt), constamment mise en œuvre par les républicains aux États-Unis. Fin 2024, par exemple, la circonscription électorale de Budapest est passée de 18 à 16 députés, tandis que le comté de Pest est passé de 12 à 14. L’objectif est de réduire le poids des grandes et moyennes villes où le Fidesz est plus faible. Environ la moitié de l’électorat réside dans des petites villes et des villages où Orbán remporte généralement une victoire écrasante. Il s’agit de 53 des 106 circonscriptions existantes.

Un système clientéliste bien huilé

Deuxièmement, depuis 2012, le gouvernement Orbán a accordé la nationalité et, par conséquent, le droit de vote à près de deux millions de Hongrois « ethniques » vivant dans des pays frontaliers, principalement la Roumanie ; des territoires qui faisaient partie du royaume de Hongrie dans le cadre de la monarchie des Habsbourg jusqu’en 1918. Plus d’un demi-million d’entre eux se rendent généralement aux urnes et plus de 90 % votent pour le Fidesz, grâce à des investissements de plusieurs millions en faveur de ces communautés, ce qui crée souvent des tensions avec le gouvernement de Bucarest. Sur un corps électoral d’un peu plus de huit millions de personnes, dont un peu plus de cinq millions votent généralement, le vote des Hongrois « ethniques » représente environ 10 %. Ce n’est pas négligeable. De plus, les Hongrois « ethniques » bénéficient de toutes les facilités pour voter – par exemple, par correspondance –, tandis que la diaspora hongroise dans d’autres pays européens – plus d’un demi-million de personnes, principalement des jeunes ayant émigré au cours des deux dernières décennies et qui, pour la plupart, ne soutiennent pas le Fidesz – doit voter dans les ambassades ou les consulats.

En 2021, le Fidesz a légalisé ce qu’on a appelé le « tourisme électoral » : les électeurs peuvent s’inscrire pour voter n’importe où dans le pays

Troisièmement, outre le fait de faciliter la création de partis fantômes portant des noms similaires à ceux de l’opposition afin de semer la confusion chez les électeurs, le Fidesz a légalisé en 2021 ce qu’on appelle le « tourisme électoral » : les électeurs peuvent s’inscrire pour voter n’importe où dans le pays, même s’ils ne résident pas dans cette circonscription. Cela permet à Orbán de déplacer des groupes d’électeurs des bureaux de vote sûrs vers d’autres où l’opposition pourrait l’emporter. Lors des élections de 2022, on estime qu’environ 150 000 personnes ont eu recours à cette loi.

Quatrièmement et enfin, les réseaux clientélistes créés par le Fidesz, notamment dans la Hongrie rurale, feraient pâlir le système de la Restauration en Espagne. Un documentaire récent, intitulé Le prix du vote, fruit d’une enquête indépendante qui a duré six mois, a montré le système clientéliste mis en place par Orbán, entre promesses d’emploi, enveloppes de 100 ou 120 euros par vote émis, menaces concernant la garde des enfants ou les ordonnances médicales, sans oublier les bus pour emmener les gens voter.

Les scénarios possibles

Compte tenu de tout cela, Magyar n’a pas la tâche facile. Selon différentes études, Tisza devrait l’emporter avec au moins six points d’avance pour s’assurer une majorité parlementaire. Cela semblerait faisable au vu de la situation, mais d’autres sondages pro-gouvernementaux, comme ceux de l’Institut Nézőpont, indiquent que le Fidesz l’emporterait avec 46 % des voix et remporterait 66 des 106 sièges attribués au scrutin majoritaire, tandis que Tisza obtiendrait 40 % des voix et seulement 39 sièges, respectivement. De la propagande orbanienne, cela ne fait aucun doute. Mais un tel dénouement n’est pas à exclure.

Une question se pose également : sommes-nous sûrs qu’en cas de défaite, Orbán accepterait et reconnaîtrait le résultat ? Nous avons les exemples de Trump et Bolsonaro, mais aussi de Maduro et Loukachenko. Est-ce de la science-fiction que d’imaginer qu’Orbán puisse diffuser des données falsifiées pour se proclamer vainqueur ou que, tout simplement, même si les résultats indiquaient le contraire, il se considérerait comme le vainqueur des élections ? On dira que, contrairement au Venezuela ou à la Biélorussie, la Hongrie est membre de l’UE et qu’il existe des lignes rouges à ne pas franchir. C’est peut-être vrai, mais non seulement le Fidesz contrôle le ministère de l’Intérieur, mais la Commission électorale centrale n’est pas un organisme indépendant : ses membres sont choisis par Orbán.

Cela dit, soyons optimistes et croyons à l’impossible (ou presque) : le taux de participation est très élevé, le système clientéliste du Fidesz prend l’eau, la désinformation des médias ne suffit plus, la Commission électorale centrale ne falsifie pas les résultats, Magyar gagne et Orbán reconnaît sa défaite. Il faudra déboucher les meilleures bouteilles de cava (champagne). Mais quelle marge de manœuvre aurait Magyar pour inverser le processus d’autocratisation des quinze dernières années ? Sans une majorité qualifiée, c’est-à-dire les deux tiers, permettant des changements constitutionnels, celle-ci sera très étroite. Le risque est que la situation soit la même qu’en Pologne, où l’exécutif de Donald Tusk rencontre de grandes difficultés à revenir sur les réformes, bien que l’extrême droite de ce pays n’ait pas eu le temps d’« orbaniser » complètement le système. Le président de la République, Tamás Sulyok, un homme d’Orbán, restera en fonction jusqu’en 2029 et pourra exercer son droit de veto. De même, le système judiciaire et les médias, contrôlés par le Fidesz, opposeront une résistance farouche. Sans parler des oligarques.

En résumé, démanteler une autocratie est une tâche herculéenne, à moins qu’il n’y ait une révolution populaire ou de fortes pressions extérieures, difficiles à imaginer à l’heure actuelle, compte tenu de qui est au pouvoir aux États-Unis et de l’incapacité démontrée par l’UE au cours de la dernière décennie. Il ne reste plus qu’à faire confiance au peuple hongrois.

AUTEUR >

Steven Forti

Professeur d’histoire contemporaine à l’Universitat Autònoma de Barcelona. Membre du comité de rédaction de CTXT, il est l’auteur de « Extrême droite 2.0. Qu’est-ce que c’est et comment la combattre » (Siglo XXI de España, 2025)

Abonnez-vous à CTXT Traduction ML

https://ctxt.es/es/20260401/Politica/52886/viktor-orban-peter-magyar-elecciones-fidesz-hungria-steven-forti.htm