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L’Iran au-delà du mythe d’un peuple unifié

L’un des clichés les plus éculés concernant l’Iran est l’idée qu’un « peuple » unique et unifié s’oppose à un « régime » unique et unifié. Cette formule fonctionne bien pour les gros titres, le journalisme précipité et les commentaires moraux simplistes. Mais lorsqu’il s’agit de comprendre la politique réelle, elle est presque inutile. La société iranienne n’est pas un bloc homogène. C’est un champ de conflit entre des projets politiques opposés. La guerre, la répression, l’impasse des réformes, l’effondrement de la légitimité politique et le souvenir des soulèvements sanglants n’ont pas créé ces divisions ni ne les ont inventées. Ils les ont simplement ramenées à la surface.

C’est précisément là que réside toute l’importance de l’essai de Yashar Darolshafa. Il ne se contente pas d’affirmer que la société iranienne est diversifiée. Tout le monde le sait déjà, et le répéter n’apporte pas grand-chose. Son véritable propos est plus profond : dans l’Iran d’aujourd’hui, « le peuple » n’est pas le nom d’une unité politique. C’est un champ de bataille. Chaque projet politique crée son propre peuple, désigne son propre ennemi, définit les coûts acceptables et donne sa propre forme à l’avenir. C’est pourquoi la question principale n’est plus « que veut le peuple ? ». La véritable question est : quel peuple, avec quelle conception de la liberté, de la survie, de la justice, de la guerre et du changement ?

Pour les observateurs/observatrices non iranien·nes, cet aspect revêt une importance encore plus grande. Une grande partie des écrits internationaux sur l’Iran oscille encore entre deux pôles simplistes : d’un côté, un État autoritaire ; de l’autre, une société en quête de liberté. Mais ce que l’on perçoit de l’extérieur comme « le peuple iranien » ne constitue pas, en réalité, un bloc homogène. En son sein, on distingue au moins quatre horizons politiques concurrents.

Ils diffèrent non seulement dans leur rapport à la République islamique, mais aussi dans leur compréhension du problème lui-même. Pour l’un, la question centrale est la survie. Pour un autre, c’est la chute du régime à tout prix. Pour un troisième, il s’agit d’une transition laïque et légale. Et pour un quatrième, c’est une révolution sociale contre le régime, l’impérialisme et l’ordre de classe dominant, tout à la fois.

Le texte de Darolshafa doit être lu comme une carte de cette fragmentation même.

Sous quel angle Yashar Darolshafa écrit-il ?
Yashar Darolshafa ne peut être considéré comme un simple commentateur politique parmi d’autres. Ses écrits se situent généralement à la frontière entre l’économie politique, la vie universitaire, l’histoire des luttes étudiantes et la critique des discours tant officiels que de l’opposition concernant l’Iran. Ce contexte est important, car il explique pourquoi, dans son œuvre, « le peuple » n’est pas traité comme un concept moral ou abstrait, mais comme une catégorie matérielle, historique et controversée. Il écrit dans une perspective qui tente de faire descendre la politique du niveau des grands slogans sur la nation, la liberté et la démocratie pour la ramener au niveau des forces sociales, de l’expérience vécue et des intérêts contradictoires.

Yashar Darolshafa est un chercheur de gauche et un militant politique et étudiant qui est présent sans interruption dans le mouvement étudiant iranien depuis le milieu des années 2000. Il était doctorant en protection sociale et santé sociale à l’Université des sciences de la protection sociale et de la réadaptation, et sa thèse portait sur l’impact des manifestations ouvrières sur le bien-être des travailleurs/travailleuses dans l’Iran post-révolutionnaire. Parallèlement, il a rédigé de nombreux articles sur les études marxistes, l’histoire des luttes ouvrières et l’économie politique.

Darolshafa fait partie de ces personnalités qui ont contribué à tisser des liens entre la gauche, le monde universitaire et l’expérience carcérale. Des arrestations qui ont suivi le mouvement étudiant des années 2000 aux condamnations prononcées après les manifestations de novembre 2019, il a passé une grande partie de sa vie sous la pression de la répression étatique.

En ce sens, son essai est plus qu’une simple classification. C’est une sorte d’intervention dans le champ de l’interprétation de l’Iran. Une intervention contre deux simplifications à la fois : contre ces récits qui dissolvent complètement le peuple dans le régime, et contre ceux qui réduisent le peuple entièrement à l’opposition libérale ou monarchiste.

Ces quatre formations politiques ne sont pas tombées du ciel. Elles sont le produit d’une décennie dense de crise : effondrement économique, répression sanglante des manifestations, précarité de l’emploi, destruction de la vie quotidienne, échec des espoirs de réforme, guerre et sanctions, et le sentiment croissant que la République islamique n’est pas seulement irréformable, mais structurellement opposée à sa propre société. Pourtant, cette expérience partagée n’a pas conduit tout le monde à la même conclusion. Au contraire, des réponses différentes, voire opposées, ont émergé de cette même crise.

C’est précisément là que Darolshafa évoque les « quatre peuples ». Bien sûr, cette classification n’est ni absolue ni rigide. Ses frontières sont floues et, dans la réalité sociale, ces groupes se recoupent souvent. Mais en tant qu’outil d’analyse, elle nous aide à comprendre pourquoi des personnes vivant dans le même pays, sous le même ciel, et parfois même au sein de la même classe économique, peuvent envisager l’avenir de manière diamétralement opposée.

Le premier peuple :
Celles et ceux qui voient la République islamique comme un élément de leur propre survie
Le premier groupe comprend ceux qui, en période de crise, se rangent du côté de la République islamique. Darolshafa soulève ici un point important : cette base sociale ne doit pas s’expliquer uniquement par la notion de rente, de privilège ou d’avantage matériel. Cette explication rend compte d’une partie de la vérité, mais passe à côté de l’essentiel. Une partie de la base de soutien de la République islamique entretient avec elle une relation véritablement identitaire, idéologique et existentielle. Pour ce groupe, le régime n’est pas simplement une machine de répression. C’est aussi une sorte de bouclier contre le monde extérieur, contre l’Occident, contre l’humiliation historique, et en même temps un vestige d’un discours axé sur la justice qui s’exprime au nom des mostazafin, les opprimé·es.

Ce point est essentiel pour toute analyse sérieuse de l’Iran. Les difficultés économiques ne se traduisent pas automatiquement par une opposition au régime. Un·e ouvrier·e, une personne pauvre, quelqu’un·e en marge de la société ou issu des classes populaires peut tout de même trouver un sens à ses souffrances au sein du discours religieux et anti-occidental de la République islamique. Ces personnes peuvent être conscientes de la corruption, tout en continuant à ressentir, à un niveau plus profond, que le régime est « le leur ». Dans le texte de Darolshafa, ces personnes sont désignées par une appellation qui véhicule déjà une vision du monde : la « Nation de l’imam Hossein ». En d’autres termes, un peuple qui conçoit la survie, la résistance, la religion et l’État comme un tout politique.

Cette formation ne peut être simplement écartée par la moquerie. Si elle n’est pas comprise, l’une des sources les plus réelles de la pérennité de la République islamique sera ignorée.

Le deuxième peuple :
Celles et ceux qui voient dans la guerre un raccourci vers la libération
À l’opposé, Darolshafa évoque celles et ceux qui souhaitent la chute de la République islamique par le biais de la guerre et d’une intervention étrangère. Cette partie de la société, surtout après les défaites répétées des mouvements de protestation, en est venue à la conclusion qu’il n’existe plus aucune voie interne permettant de renverser le régime. Ainsi, si une force extérieure semble prête à accomplir ce que le peuple n’a pas pu faire, elle doit être accueillie favorablement, même si le prix à payer est la destruction, la mort de civil·es et l’effondrement de la vie sociale.

Nous avons ici affaire à une logique politique et morale d’une importance capitale. Pour cette force, la question principale n’est plus celle des crimes de guerre ou des bombardements. La question principale est la suivante : nous n’avons pas pu le faire nous-mêmes. Et ce sentiment même d’échec se transforme par la suite en justification. La mort de personnes ordinaires, la destruction des infrastructures et la ruine des villes sont redéfinies, dans cette logique, comme le « coût nécessaire de la liberté ». L’attaque étrangère n’est pas considérée comme une catastrophe, mais comme un coup douloureux mais nécessaire.

Sa formation, elle aussi, ne doit pas être expliquée par un mépris simpliste. Certes, cet horizon est politiquement et moralement réactionnaire, et profondément dangereux. Mais il n’est pas sorti de nulle part. Il est né de la défaite, du désespoir, de la prison, de la répression et de l’effondrement de la confiance dans la possibilité d’une action collective à l’intérieur du pays. Dans le langage symbolique d’aujourd’hui, Darolshafa décrit ce pôle comme la « Nation du Lion et du Soleil ». Ce titre n’est pas seulement une référence historique. Il désigne un projet politique contemporain : un nationalisme axé sur le renversement, prêt à s’associer à une guerre étrangère.

Le troisième peuple :
Anti-régime, anti-guerre et tourné vers une transition laïque
Mais l’Iran ne peut être compris uniquement à travers ces deux pôles. Le « troisième peuple » désigne cette partie de la société qui s’oppose à la fois à la République islamique et à l’intervention étrangère. Pour de nombreuses lectrices et de nombreux lecteurs occidentaux, c’est probablement le visage le plus familier de l’opposition iranienne. Son horizon s’exprime à travers des mots tels que laïcité, républicanisme, droits civils, référendum, parlementarisme et transition pacifique. Du point de vue de ce courant, la solution ne réside ni dans la survie de la République islamique ni dans le bombardement du pays, mais dans l’ouverture de l’espace politique, le recul de la structure idéologique de l’État et l’évolution institutionnelle vers une république laïque.

Darolshafa situe ce groupe dans une histoire très spécifique : celle de l’intellectualisme religieux, du réformisme et de la pensée républicaine après l’échec du mouvement réformiste. C’est précisément pour cette raison que ses références aux années 1990, aux revues de cette période et à des noms tels que Soroush, Shabestari, Ganji, Arendt, Habermas et Isaiah Berlin sont importantes. Il veut montrer que cet horizon n’est pas nouveau. Il s’agit de la version transformée du même projet qui, autrefois, tentait de guider la République islamique vers une forme de laïcité compatible avec le marché, les droits humains et le parlementarisme.

La même logique transparaît dans l’analyse de la guerre par ce courant. Les États-Unis et Israël sont des acteurs criminels, mais la cause profonde de la guerre remonte en fin de compte à la politique étrangère de la République islamique, à son projet nucléaire, à sa conception de la profondeur stratégique et à son idéologie d’État chiite. En d’autres termes, la guerre est considérée comme le résultat logique de l’aventurisme du régime, et non comme le produit de la structure agressive de l’impérialisme et du sionisme. C’est précisément sur ce point que Darolshafa met en évidence le fossé entre le troisième et le quatrième peuple.

Le quatrième groupe :
Celles et ceux qui considèrent tout changement dépourvu de justice comme une contre-révolution
Dans le texte de Darolshafa, le quatrième groupe constitue la formation la plus importante et la plus radicale. Sa différence par rapport au troisième groupe ne réside pas simplement dans le fait d’être plus radical. La différence se situe au niveau du problème lui-même. Le troisième groupe considère que le problème principal réside dans le « gouvernement religieux ». Le quatrième peuple affirme que ce n’est qu’une partie du problème. Si le capitalisme, le travail salarié, la sous-traitance, la pauvreté, l’oppression nationale, la domination de genre, la subordination des femmes et des personnes queer, ainsi que la destruction de l’environnement par la logique du profit restent intacts, alors le changement de régime en soi ne résout rien.

Dans cette perspective, la République islamique pourrait tomber, et pourtant les mêmes relations fondamentales de domination pourraient perdurer, sous un visage plus laïc et plus acceptable. Les travailleurs/travailleuses pourraient toujours être exclu·es du contrôle de leurs lieux de travail. Les femmes pourraient toujours rester prisonnières d’un ordre patriarcal. Les nations opprimées pourraient toujours être confrontées à un État centralisateur. L’environnement pourrait toujours être sacrifié au profit et à la rente. Dans une telle situation, ce qui s’est produit n’est pas la liberté. Ce n’est que le remplacement des gestionnaires d’un ordre inégalitaire.

Darolshafa établit ici une distinction fondamentale : celle entre « changement de régime » et « révolution ». Pour le « quatrième peuple », la révolution sociale est impossible sans révolution politique, mais une révolution politique sans révolution sociale est tout à fait possible. En d’autres termes, le régime peut changer tandis que la structure de domination reste intacte. C’est précisément ce qu’il refuse d’appeler une révolution.

En ce sens, le « quatrième peuple » peut être décrit comme l’horizon de la classe ouvrière et des opprimé·es. Non seulement parce que, sociologiquement, elles et ils proviennent en grande partie de ces couches, mais aussi parce qu’elles et ils constituent la seule force qui s’efforce de ne pas séparer la question de la liberté des questions du pain, du travail, de l’oppression nationale, du genre et de l’égalité matérielle. Elles et ils s’opposent au régime, à la guerre impérialiste, mais aussi à une opposition qui reporte la justice sociale à « plus tard ».

Rompre avec la « gauche de l’Axe de la résistance »
L’un des points les plus marquants du texte de Darolshafa est la ligne de démarcation qu’il trace contre ce qu’il appelle « la gauche de l’axe de la résistance ». Cette tendance semble proche du « quatrième peuple » dans sa critique des États-Unis et d’Israël, mais selon lui, elle échoue sur un point décisif : elle refuse d’accepter la nécessité d’une révolution politique contre la République islamique elle-même. Parfois, elle semble imaginer qu’une forme de transformation sociale peut être menée depuis l’intérieur de l’appareil d’État, ou en s’appuyant sur certaines composantes de la structure dirigeante et des forces armées.

Darolshafa rejette cette vision. L’opposition géopolitique aux États-Unis ne confère pas, en soi, un caractère anti-impérialiste à la République islamique. Un régime qui est anti-ouvrier·e, réprime les femmes, promeut des politiques néolibérales et gouverne la société par le biais d’un appareil sécuritaire ne devient pas soudainement une force de libération simplement parce qu’il est en conflit avec l’Occident. Cette distinction est importante car elle sépare le « quatrième peuple » des deux camps à la fois : de la droite favorable au changement de régime et de la gauche qui croit en l’État.

La véritable force du texte de Darolshafa réside dans le fait qu’il montre que la principale fracture en Iran ne se résume pas simplement à savoir qui soutient la République islamique et qui s’y oppose. La question plus profonde est une lutte sur la signification même du changement. Pour les premier·es, la survie passe avant tout. Pour les second·es, la chute du régime à tout prix. Pour les troisièmes, une transition laïque et légale. Et pour les quatrièmes, une révolution sociale.

Il ne s’agit pas simplement d’un désaccord sur les tactiques. Chacun de ces projets mobilise ses propres partisan·es et s’exprime en leur nom. L’un fait appel à la « Nation de l’imam Hussein ». Un autre invoque la « Nation du Lion et du Soleil ». Le troisième parle de la « nation iranienne » ou du « peuple d’Iran ». Et le quatrième parle de la classe ouvrière et des opprimé·es. Le conflit ne porte pas vraiment sur les mots. Il porte sur l’hégémonie. Il s’agit de savoir quelle force parvient à se présenter comme la véritable voix politique de la société.

Pourquoi cet essai est-il important ?
À une époque où l’Iran est souvent perçu soit uniquement à travers le prisme de l’État et de la guerre, soit uniquement à travers le langage des droits humains et du jugement moral, Darolshafa nous rappelle qu’aucun de ces niveaux ne suffit à lui seul. On ne peut comprendre la guerre sans tenir compte des classes sociales. On ne peut comprendre les classes sociales sans tenir compte de la répression. On ne peut comprendre la répression sans tenir compte de la géopolitique. Et aucun de ces éléments ne peut s’expliquer sans l’expérience vécue des forces réelles au sein de la société.

La personne qui meurt dans une mine, celle qui affronte les balles dans la rue, celle qui scande des slogans lors d’un rassemblement d’État, celle qui se réjouit des bombardements et celle qui parle de transition juridique vivent toutes dans le même pays. Mais elles ne vivent pas dans le même monde politique. C’est précisément cette vérité que les récits simplistes sur l’Iran ne cessent de dissimuler.

Le texte de Darolshafa est important car il brise ce voile. Il fait descendre « le peuple » du niveau d’un mot sacré et informe pour le ramener sur le terrain réel de la politique : celui des intérêts, des peurs, des souvenirs, des défaites et des horizons matériellement opposés.

Aujourd’hui, on ne peut plus appréhender l’Iran à travers la formule « le peuple contre le régime ». Ce qui se passe n’est pas simplement un conflit entre l’État et la société. C’est aussi un conflit entre différentes formations au sein même de la société. Chaque projet politique invente son propre peuple, choisit sa propre souffrance légitime, désigne son propre ennemi principal et définit l’avenir qu’il souhaite.

En ce sens, l’importance du texte de Yashar Darolshafa ne réside pas seulement dans cette désignation en quatre parties. Sa véritable importance est qu’il nous oblige à sortir du titre trompeur de « le peuple » et à nous demander quelles forces se battent réellement pour s’emparer de l’avenir de l’Iran. L’avenir de l’Iran ne naîtra pas d’une volonté nationale unifiée, mais de la lutte entre ces horizons opposés.

Siyavash Shahabi, 3 avril 2026
https://firenexttime.net/iran-beyond-the-myth-of-a-unified-people/
Traduit par DE