
Cette photo de mars 1995, prise au moment où la direction du PS représentée par Lionel Jospin demande à Jacques Delors de présenter sa candidature à la présidentielle, illustre le mieux le sens de cet article.
La période qui va de la mort de François Mitterrand en janvier 1996 à la dissolution de l’assemblée nationale par le président Jacques Chirac en juin 1997, est marquée par une forte poussée sociale et politique contre la politique de la droite. Les dérives du second septennat de François Mitterrand, les révélations sur son passé vichyste marquent les consciences et mettent en accusation le PS. Le traité d’Amsterdam signé le 2 octobre 1997 amplifie les attaques du néo-libéralisme contenues déjà dans Maastricht contre les prolétariats européens. Si bien que des forces appartenant même à la gauche officielle se cabrent : ainsi la Gauche Socialiste de Mélenchon-Dray-Lienneman dénonce Amsterdam et titre « Maastricht, c’est fini ! », alors même que ce courant du PS avait défendu avec acharnement le oui mitterrandien au Traité. Au-delà de la crise de la gauche institutionnelle, c’est une période riche en recherche d’une alternative politique, qui se concrétise par un bouillonnement politique à gauche en dehors du PS.
La politique de Lionel Jospin dans cette séquence politique consistera à donner la réponse d’un gouvernement de cohabitation de la « gauche plurielle », intégrant le PCF, Dominique Voynet en écologie et le MDC de Jean Pierre Chevènement dans une nouvelle majorité. Nous ne sommes plus dans la séquence présentant le PS comme force électorale incontournable à gauche. Reste la Gauche Socialiste pour continuer à défendre cette position. En fait ce prétendu « front unique », formellement puisé dans l’arsenal du trotskysme, n’aura été qu’un superbe coup de poker politique, dont la principale vertu coupera provisoirement les jarrets de la gauche critique et antilibérale, en présentant l’accord « gauche plurielle » comme le rassemblement de toute la gauche.
Au compte de qui Lionel Jospin va-t-il gouverner ? Cette question, après sa mort intervenue le dimanche 22 mars, n’est globalement pas posée dans la presse. Gouvernement de Front Politique Commun sur un programme de défense immédiate du salariat contre la mondialisation capitaliste, certes non ! C’est une équipe resserrée où les centres décisifs du pouvoir sont occupés par les énarques et les tenants du courant social-chrétien ou démocrate à l’américaine : la trajectoire philosophique et politique des Allègre, Aubry, Guigou, Kouchner, Pierret, Ségolène Royal, Villeroy de Galhau (chef de cabinet de Strauss-Kahn), Trautmann… est tout à fait clair. Ce sont eux les acteurs, l’accord PS,PCF, Voynet, Chevènement n’est qu’un habillage idéologique donnant l’illusion du Front Unique au sommet.
Prenons le calendrier des réformes de fin 1997 et sur l’année 1998:
- Les retraités descendent dans la rue pour protester contre les mesures prises par Martine Aubry.
- La CSG continue d’augmenter, mettant à mal le pouvoir d’achat de nombreux salariés : elle s’applique même à ceux ayant des revenus inférieurs à 4500 Fr.
- France Telecom est privatisée et le gouvernement pluriel de la gauche s’est opposé par tous les moyens à la consultation des salariés : là où elle a pu avoir lieu, plus de 80 % des salariés se sont déclarés opposés à cette « privatisation » : dans le lexique jospinien cela s’appelle une « prise de participation ».
- La privatisation de Thomson et du GAN vont suivre.
- Les licenciements s’appliquent chez Kleber, Périer et Kodak.
- Dans le textile et la chaussure, ce sont des filières entières qui sont délocalisées avec leur cortège de licenciement. Ce fut d’ailleurs l’occasion pour Dominique Strauss-Kahn de rappeler à l’ordre le 25 novembre un député communiste qui tentait d’intervenir à l’assemblée sur ce sujet.
- Malgré les promesses de Jospin, Vilvoorde ferme et des centaines de licenciements sont annoncées à l’usine Renault du Mans.
- Peugeot annonce un plan de suppression de 3000 emplois au prétexte que le marché français et européen de l’automobile serait devenu trop étroit.
- Sur le terrain de l’économie le plan Juppé est appliqué dans toute sa rigueur.
- Pour le plus grand nombre les 35 heures ne font même plus illusion, les entreprises de moins de 20 salariés en seront exclues, celles-ci représentent alors plus de la moitié des salariés du privé… par contre les salariés voient se généraliser et s’institutionnaliser l’annualisation du temps de travail.
- Face à la brutalité du ministre de l’Education Nationale Claude Allègre et la perspective de « dégraisser le Mammouth », un mouvement de fond exceptionnel se construit dans l’Education Nationale. Allègre a réussi à mettre dans la rue tout le monde de l’instituteur du village aux professeurs d’université comme aux enseignants de classes préparatoires. Très majoritairement les personnels exigent la démission du ministre, sauf les syndicats FO, tenus par les lambertistes ! Jospin est contraint de retirer Allègre.
- Pour le plus grand nombre les 35 heures ne font même plus illusion, les entreprises de moins de 20 salariés en seront exclues (elles représentaient alors plus de la moitié des salariés du privé…) par contre les salariés verront se généraliser et s’institutionnaliser l’annualisation du temps de travail.
Plus tard la valse des privatisations va continuer.
Ajoutons les points suivants :
- En Mars 2000, Jean-Luc Mélenchon entre au gouvernement et devient ministre délégué à l’Enseignement professionnel. Il prend en charge des projets précédemment définis d’adaptation du lycée professionnel aux besoins du néo-libéralisme. Malgré les grandes déclarations de défense du « lycée des métiers », contenues dans son livre « Le manifeste pour une école globale »(3), le ministre remet en cause ce qui avait été la base de constitution du SNETAA dans l’enseignement professionnel depuis la Libération : défendre la formation professionnelle accompagnée d’une culture générale et protéger la jeunesse des objectifs patronaux.
- Mélenchon expliquera aussi que la gauche plurielle fut « le gouvernement le plus à gauche de la Vème République ».
- Lors du congrès socialiste de novembre 2000, Lionel Jospin impose le quinquennat pour le mandat présidentiel, c’est-à-dire accentue le caractère bonapartiste du régime de 1958.
Le 21 avril 2002, c’est la défaite de Lionel Jospin au premier tour de l’élection présidentielle. Sa majorité plurielle a éclaté, tandis que l’électorat le plus remonté contre les privatisations donne 10% aux trotskystes. Le désaveu et la désespérance face à la politique de Jospin permet la montée de la démagogie populiste. Jean Marie Le Pen est au second tour. Jospin se retire de la vie politique.
La période qui s’ouvre alors pour lui est celle d’une interrogation sur l’avenir du mouvement socialiste où il se définit comme un social-démocrate maintenu. J’ai donné à cet article le titre « Lionel Jospin ou l’avenir d’une illusion »,en référence au titre de l’ouvrage que Sigmund Freud a consacré à l’avenir du phénomène religieux. Cette illusion connaitra diverses métamorphoses et renaitra tant que l’humanité ne sera pas capable d’intégrer la connaissance scientifique des phénomènes jusque-là inexpliqués. L’illusion social-démocrate peut encore renaitre et trahir à nouveau, tant que les bases d’une représentation politique appuyée sur l’auto-organisation des opprimés et des travailleurs ne sera pas posée et traduite dans un parti de type nouveau…
Son dernier ouvrage, publié en 2014, intitulé « le mal napoléonien » est un regard critique porté sur le bonapartisme français de Napoléon 1er à aujourd’hui. Analyse historique qui ne manque pas d’intérêt. On comprend l’obsession : comment maintenir le cap d’une social-démocratie et de ses valeurs historiques dans une histoire qui est celle du bonapartisme, marquée par le caractère pérenne des institutions gaullistes, certes en crise, mais toujours en place. L’exercice du pouvoir l’a placé dans un cadre où il a dû appliquer des réformes qui n’étaient pas celles de son identité : « mon programme n’est pas socialiste ! », déclarait-il en tant que premier ministre de la cohabitation.
Le PS est au confluent de plusieurs évolutions possibles. De la commune de 1871 à la trahison historique de 1914, de la IIIe République parlementaire au Front populaire, puis aux aspirations à la Libération, de la question coloniale à la naissance de la 5ème République, de la renaissance du mouvement socialiste à Épinay en 1971 à la prise du pouvoir en 1981, du premier gouvernement d’union de la gauche aux cohabitations, de la défense acharnée du Traité libéral de Maastricht, soutenue pleinement par la Gauche Socialiste, aux divisions profondes sur le Traité néo-libéral de 2005, le parti socialiste est passé par de multiples métamorphoses. A chaque fois il se recompose plus à droite.
Le parti « organique » de la gauche, c’était le point de vue de Jaurès à une époque où le développement de la civilisation bourgeoise permettait l’existence d’un grand parti de réformes sociales, donc d’un regroupement au sein de la même organisation des partisans du petit pas sur l’aile droite et des marxistes révolutionnaires sur l’aile gauche. Même à l’époque de Jaurès, la tradition syndicaliste-révolutionnaire est forte – nous sommes au pays des Révolutions sociales, 1848 et surtout la Communs de 1871 –elle n’a pas accepté le guesdisme. D’où la charte d’Amiens… Les liens du PS avec le mouvement ouvrier, même à la grande période de la marche au pouvoir, restaient ténus.
Ce rêve du parti « organique » me semble totalement hors de portée. Elle réduit l’aile gauche au monolithisme c’est-à-dire à la radicalité du discours ; dans les faits l’aile gauche couvre la gestion de la crise de l’État à droite. On appelle cela le mollétisme : je parle à gauche pour conquérir le parti ou pour prendre le pouvoir et ensuite je gouverne à droite. Le parti d’Epinay a connu plusieurs développements de ce type, Poperen, Chevènement puis Mélenchon.
Après les aventures rocardiennes de l’alliance au centre dans la période précédente, c’est l’évolution vers un parti de type démocrate à l’américaine, dont François Hollande exprime la possibilité aujourd’hui. Elle ne nait pas de rien :elle a été engagée dès la constitution du parti d’Épinay en 1971. Le mitterrandisme n’a pas été autre chose que la volonté de faire coexister dans un même parti la culture ouvrière socialiste d’un côté, et le projet démocrate à forte connotation démocrate-chrétienne dans l’histoire du mouvement ourvrier français de l’autre. Une contradiction insoluble qui dans l’exercice du pouvoir s’est soldée in fine par la prise en main du parti par la deuxième gauche. Je ne pense pas que l’on puisse écrire, comme le fait Jacques Kergoat, historien trotskyste dans la conclusion de son livre sur l’histoire du PS: « les deux septennats de François Mitterrand aurait-il à ce point broyé la vieille machine ouvrière que nous aurions maintenant à faire un parti de nature différente ? Nous ne le croyons pas. »(1) Sur quel point concernant aussi bien la démocratie politique que la démocratie sociale, le PS a-t-il continué à défendre une orientation simplement réformiste ? La sécurité sociale, l’école publique et la laïcité, l’immigration, les services publics, la démocratie dans l’entreprise, l’Europe… ils ont globalement trahi les salariés sur tout.
Dans les deux dernières décennies qui viennent de s’écouler, le PS se laisse balloter au gré des rapports de forces, en étant incapable de régler les contradictions qui se développent en son sein.
Lionel Jospin défend dans les dernières années de sa vie, une reconstruction du modèle social-démocrate qui me semble totalement hors-sol. Ce n’est pas l’exercice du pouvoir dans la période 1996-2002, que nous avons pris comme exemple dans cet article, qui puisse nous convaincre que la social-démocratie puisse avoir un avenir, fidèle à la position « classiste » de la « vieille machine ouvrière ».
Dans son dernier livre « le Mal napoléonien »(2) Lionel Jospin se livre à une analyse du bonapartisme français de Napoléon 1er à nos jours. Léon Trotsky dans les textes de la période 1930-1940 écrivait : « la France est le pays classique du bonapartisme ». C’est cette question que Jospin discute à sa manière dans cet ouvrage. Quand la bourgeoisie s’avère incapable, ajoutait Trotsky, de régler par la démocratie parlementaire les problèmes que lui pose sa domination sur le prolétariat, il y a nécessité d’un arbitre au-dessus des classes qui tranche. Le bonapartisme, nous l’avons connu avec De Gaulle dans la seconde guerre mondiale, à la Libération puis au moment de la guerre d’Algérie. Le coup de 1958 neutralise les partis. Il peut avoir de solides bases populaires et imposer au mouvement ouvrier de sérieux reculs. Mitterand, l’auteur du « coup d’Etat permanent », a continué de l’appliquer. Et Jospin, le social-démocrate maintenu l’a prolongé.
Il souligne dans ses dernières pages le danger de l’émergence récente des courants populistes, qui ont en fait la même matrice de départ : « une dénonciation des élites, l’appel à un peuple flou mais mythifié, la peur d’une perte d’identité face à une menace – souvent d’origine étrangère – et le recours à un chef plus ou moins charismatique sensé parler directement au nom du peuple. »Suit un paragraphe consacré à Mélenchon caractérisé comme une évolution de type populiste par rapport à son positionnement antérieur d’une gauche social-démocrate :
« Né en 2009 d’une scission du parti socialiste, ce mouvement est officiellement socialiste, écologiste républicain. Il est clairement hostile à toute xénophobie. Mais son chef, pourtant longtemps sénateur au parti socialiste, ne semble pas se définir comme un social-démocrate de gauche et anime un mouvement d’un nouveau type, difficile à identifier. La violence, parfois surprenante, du discours de son dirigeant dérange. Les « qu’ils s’en aillent tous ! » Lancé par lui à l’intention des représentants élus de la nation, rappelle étrangement les « tous pourris ! » Ou « sortez les sortants ! » d’hier. La critique indistincte portée contre les élites – en y incluant les élus – opère une rupture avec la volonté historique de la gauche de promouvoir un « élitisme républicain ». Enfin, l’admiration sans nuance vouée à Hugo Chavez, l’ancien président autocrate, populaire et populiste du Venezuela, étonne. Frappe aussi la propension du chef du parti gauche à saturer l’espace politique et médiatique dans son propre mouvement au point qu’aucune autre politique n’a, auprès de lui, la faculté de se faire connaître du peuple (comme c’est le cas d’ailleurs, à l’autre bout du spectre populiste, au Front National). Alors que dans les autres formations politiques, nombres de personnalités s’expriment et sont bien connues des citoyens, les deux partis n’ont, chacun, qu’une unique figure de proue. En somme, on retrouve dans les deux univers opposés la tentation du chef charismatique. »
Ces lignes sont écrites en 2013, depuis la naissance de France Insoumise en 2016 jusqu’à la perspective actuelle de « la nouvelle France », Mélenchon a fait beaucoup mieux en pire…
Qu’il s’agisse du rêve d’un retour de la social-démocratie chez Jospin, ou du populisme inquiétant de France Insoumise chez Mélenchon, ce sont les deux faces de la même pièce de monnaie : l’adaptation à la crise de l’Etat et aux institutions bonapartistes. Lors des obsèques et de l’hommage officiel, la présidente de l’Assemblée Nationale Yaël Braun-Pivet salue « une figure de la Ve République ». La bourgeoisie sait honorer ses « lieutenants ouvriers ».
Notes :
(1)Jacques Kergoat, Le Parti Socialiste, La Découverte, Repères.
(2)Lionel Jospin, « Le mal napoléonien », Seuil, 2014.
(3)Le Manifeste pour une école globale, l’Harmattan, 2002.
