par AZAR NAFISI autrice entre autres de « Lire Lolita à Téhéran » porté à l’écran par Eran Riklis
La vie et la liberté font partie intégrante de l’esprit iranien. Même en ces temps sombres, j’ai bon espoir que ce conflit puisse libérer mon peuple.
Quelle est la responsabilité d’une écrivaine ? Je pense qu’elle a toujours été de donner la parole à celles et ceux qui ont été réduit·es au silence et de maintenir les personnes en vie en les recréant dans notre imagination, encore et encore.
C’est ce que j’ai à l’esprit alors que le peuple iranien traverse la pire période de souffrance qu’il ait connue depuis 47 ans. Des milliers de personnes sont mortes. Mes ami·es à Téhéran se cachent chez elles et eux, incapables de sortir à cause des explosions et des pluies acides. Pire encore, elles et ils savent que ce ne sont pas seulement les bombes étrangères qui menacent leur vie. Leur propre gouvernement continue de patrouiller les rues, armes à la main, frappant les gens, les arrêtant, les tuant.
Bien sûr, cette dernière question n’a rien de nouveau. Il y a à peine un mois, les rues de Téhéran étaient remplies de manifestant·es marchant contre le Corps des gardiens de la révolution islamique, sachant qu’elles et ils risquaient d’être tué·es pour cela. Et pourtant, elles et ils sont venu·es, et elles et ils sont venu·es en masse. Le bruit des balles du régime contrastait avec celui des Iraniennes qui chantaient et dansaient, jetant leurs voiles obligatoires et dévoilant leurs cheveux. Il y avait une telle joie dans tout cela. « Femme, vie, liberté », scandaient-iels. Si cela n’est pas emblématique de l’esprit de l’Iran, alors je ne sais pas ce qui l’est.
J’ai quitté l’Iran pour les États-Unis en 1997. Le dernier jour, alors que je faisais mes valises, ma mère me suivait de pièce en pièce. « Dis-leur, dis-leur », me disait-elle. Elle voulait que le monde sache comment vivait le peuple iranien sous le régime de la République islamique. Aujourd’hui, ses paroles résonnent encore dans mes oreilles.
Depuis que la guerre entre les États-Unis et Israël a éclaté, les voix iraniennes ont été réduites au silence. Les Iranien·nes se retrouvent pris entre les bombes occidentales et l’oppression de leur propre régime. L’accès à Internet reste restreint. Des postes de contrôle apparaissent dans les rues de la capitale. Les prisons de Téhéran sont désormais si pleines qu’il n’y a pas assez de nourriture pour tout le monde, m’a confié un·e ami·e cette semaine. Les familles des prisonnier·es sont dans le noir total. La lutte des Iranien·nes pour la liberté reste une question de survie.
Depuis que la guerre a éclaté, j’ai l’impression d’être entrée dans un autre monde. Je suis Alice tombant dans le terrier du lapin. Mais je dois garder espoir. Si quelque chose de positif pouvait ressortir de cette guerre, ce serait que le conflit libère le peuple iranien. Lorsque, au début de la révolution de 1979, l’ayatollah Khomeini a rendu le voile obligatoire, des milliers de femmes sont descendues dans les rues et ont scandé le slogan : « La liberté n’est ni orientale ni occidentale. La liberté est universelle. » Si nous croyons cela, alors faire de l’Iran une démocratie doit être le combat du monde entier, et cela profitera aux peuples du Royaume-Uni jusqu’au Soudan. Saul Bellow a dit que la véritable menace pour les démocraties réside dans notre conscience endormie et l’atrophie de nos sentiments. Nous ne devons jamais nous permettre d’oublier que la liberté n’est pas synonyme de confort.
« L’Iran est un pays ancien », disait mon père – il a été envahi et rasé à maintes reprises par le passé. Mais ce qui nous assure la continuité, ce qui nous relie les uns aux autres et au monde, c’est notre poésie, notre littérature, notre patrimoine culturel. Même les chauffeurs routiers à travers tout l’Iran arborent sur leur pare-chocs des autocollants reprenant des poèmes de Hafez, de Saadi ou de Ferdowsi. Voilà la culture iranienne, que même la République islamique n’a pas réussi à détruire. C’est là notre humanité. Alors que les bombes s’abattent sur nos sites classés à l’Unesco, que des infrastructures essentielles sont détruites, je me souviens du pouvoir des choses immatérielles. Cette guerre prendra fin. Ce régime disparaîtra un jour. Et les histoires, les poèmes, l’art et la musique resteront.
Aujourd’hui, je pense souvent à mes ancien·nes étudiant·es de Téhéran. Plus encore que mes étudiant·es américain·es, elles et ils avaient un appétit insatiable pour la lecture – pour se sentir connecté·es à leur pays mais aussi pour s’ouvrir au monde. Je me souviendrai toujours d’une jeune fille musulmane nommée Razieh, qui était devenue obsédée par Henry James et ses personnages féminins, dont l’indépendance et l’intégrité comptaient plus que leur bonheur. « Je crois que je suis en train de tomber amoureuse », me disait-elle alors que nous marchions ensemble après les cours. Cette jeune fille, qui n’avait jamais quitté la République islamique mais était éprise d’un vieux romancier anglo-américain, a été emprisonnée puis exécutée par le régime.
J’ai perdu de nombreuses nombreux proches et ami·es, mais l’histoire de Razieh m’a toujours marquée. C’est donc son souvenir que j’évoque lorsque nous parlons de la lutte pour la liberté qui attend le peuple iranien. Depuis les pays démocratiques, cela doit paraître troublant d’entendre leurs histoires, de regarder des films montrant des Iranien·nes qui perdent la vie pour la liberté. Mais la vie n’est pas confortable. La vie est troublante. L’Iran vous dit que même lorsque la vie est troublante, il peut y avoir de l’espoir.
Azar Nafisi
Récit recueilli par Lucy Pasha-Robinson. Azar Nafisi est une écrivaine irano-américaine, autrice de *Lire Lolita à Téhéran*, *Lire dangereusement* et d’autres ouvrages.
https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/mar/25/iran-war-us-israel-islamic-republic-liberate
Traduit par DE
