Après la dénonciation de la présence des soutien des Mollahs dans des manifestations parisiennes, il est intéressant de s’intéresser à l’importante diaspora iranienne qui a fuit l’Iran. ML
Cet essai soutient que la répression et l’exil ont affaibli la base organisationnelle de la gauche iranienne, tandis que la guerre et les médias de la diaspora renforcent la visibilité des monarchistes au détriment d’une capacité politique ancrée dans la société.
Mohammad-Reza Nikfar propose une distinction à la fois conceptuelle et pratique : en persan, مخالف (mokhālef, dissident/opposant) est souvent considéré comme synonyme d’اپوزیسیون(opozīsiyūn, opposition). Nikfar soutient qu’ils ne devraient pas l’être. « L’« opposition » n’est pas une étiquette prestigieuse ; elle implique une capacité — celle d’organiser, de persévérer et de façonner les événements, plutôt que de se contenter de les commenter. En ce sens, la diaspora peut compter de nombreux مخالفان تبعیدی (mokhālefān-e tab‘īdī, dissidents/opposants exilés) sans pour autant constituer « l’opposition » au sens politique le plus fort du terme (Nikfar, 2017).
Partant de cette distinction, cet essai soutient que la situation difficile de la gauche iranienne après 1979 s’explique mieux par une longue histoire de déconnexion dont les enjeux se sont accentués dans la conjoncture actuelle de guerre. Au fil des décennies, la répression en Iran a détruit les institutions de gauche durables et poussé l’activité politique vers des arènes de l’exil moins orientées vers l’organisation que vers la représentation, la visibilité médiatique et le leadership symbolique. Alors que les conflits armés, les luttes de succession et les discours étrangers sur le changement de direction redessinent le paysage, les acteurs/actrices socialement ancré·es en Iran ont de plus en plus de mal à se faire entendre, tandis que des figures de l’exil plus reconnaissables acquièrent une visibilité disproportionnée (Khosravi, 2018 ; Malek, 2023 ; Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits humains [HCDH], 2026 ; Reuters, 2026a, 2026b, 2026g ; Sadaqat, 2024).
La question centrale est donc à la fois historique et conjoncturelle : pourquoi la diaspora a-t-elle eu du mal – malgré son expérience organisationnelle et ses ressources idéologiques – à transformer la critique en une capacité collective évolutive, et qu’advient-il de ce problème lorsque les conditions de guerre favorisent encore davantage la visibilité au détriment de l’organisation ? Le camp monarchiste entre ici en scène comme contre-exemple comparatif. Sa récente capacité à organiser des mobilisations de masse dans les milieux de la diaspora aide à isoler les mécanismes qui favorisent certaines formes politiques en exil — en particulier l’exil sélectif selon les classes sociales, les médias générateurs de nostalgie et la coordination centrée sur les leaders. Ces mécanismes n’expliquent pas entièrement la crise de la gauche, mais ils clarifient le terrain sur lequel celle-ci a tenté, souvent sans succès, de reconstruire ses capacités en dehors de l’Iran (Azizi, 2023 ; Khosravi, 2018 ; Malek, 2023 ; Sadaqat, 2024 ; Shams, 2025).
Déclin institutionnel : la perte d’ancrage social de la gauche iranienne
Une précision s’impose d’emblée afin d’éviter toute mythification a posteriori. La gauche iranienne n’était pas socialement marginale immédiatement après 1979. L’analyse de Moghadam sur la période révolutionnaire souligne la portée considérable et la capacité de mobilisation des organisations de gauche avant que la répression et la fragmentation ne s’aggravent. Elle soutient également que le début des années 1980 a marqué un tournant décisif, lorsque le champ politique a été violemment réorganisé et que la gauche a été évincée des principaux terrains de lutte (Moghadam, 1987).
La répression n’est pas simplement la toile de fond de cette histoire ; elle en est constitutive. La consolidation de la République islamique au début des années 1980 a entraîné des vagues d’arrestations et d’exécutions qui ont brisé la continuité institutionnelle nécessaire à une organisation à long terme. Les massacres dans les prisons de 1988 ont intensifié cette destruction. Amnesty International rapporte qu’entre juillet et septembre 1988, des milliers de prisonnier·es politiques ont été victimes de disparitions forcées et d’exécutions extrajudiciaires, suivies d’une dissimulation systématique et d’intimidations à l’encontre des familles (Amnesty International, 2018).
Pour nos propos, l’année 1988 importe non seulement en tant qu’atrocité, mais aussi en tant que décapitation organisationnelle. Elle a éliminé les cadres, détruit les réseaux et rompu la transmission intergénérationnelle. Une gauche peut survivre à la défaite ; elle lutte pour survivre à la destruction répétée de l’infrastructure humaine à travers laquelle se reproduisent les savoirs organisationnels et la confiance (Amnesty International, 2018 ; Moghadam, 1987).
Déplacement et adaptation : l’évolution de l’exil, de l’organisation à la représentation
L’exil n’a pas simplement déplacé les forces politiques iraniennes ; il a modifié les types de politique qu’il était plus facile de pratiquer. Le récit ethnographique de Khosravi sur les Iranien·nes en Suède met en garde contre le fait de traiter « la diaspora » comme un bloc cohérent et met plutôt l’accent sur les conflits, l’exclusion interne et la fragmentation selon de multiples axes, notamment l’idéologie, la classe sociale, le genre et les histoires de migration (Khosravi, 2018). De même, Malek souligne la fragmentation persistante et la difficulté de transformer les appels à l’unité en coopération institutionnalisée, en particulier au lendemain du mouvement « Femme, Vie, Liberté » (Malek, 2023).
Le débat critique persan nomme un problème connexe dans son propre vocabulaire. Dans une intervention largement lue, Parviz Sadaqat décrit un problème central comme une « désorientation théorique » dans le discours de la gauche iranienne : l’incapacité à formuler un programme de gauche relativement cohérent capable de praxis dans les conditions contemporaines (Sadaqat, 2024). Que l’on accepte ou non son diagnostic dans son intégralité, le texte montre que le problème de la praxis et de l’organisation de la gauche fait l’objet d’un débat direct au sein de l’écriture critique persane, et n’est pas simplement affirmé de l’extérieur (Sadaqat, 2024).
Prises ensemble, ces sources étayent une affirmation prudente : dans les contextes de la diaspora, où les organisations associatives durables sont faibles et où la responsabilité vis-à-vis de l’expérience vécue et de la lutte sur le lieu de travail en Iran est limitée, la politique est orientée vers la représentation – qui parle au nom de « l’Iran » – ainsi que vers la visibilité médiatique et le travail de délimitation autour de la pureté et de la légitimité. Dans de telles conditions, la mémoire collective [factional memory] peut se développer tandis que les incitations à une lente construction institutionnelle s’amenuisent. La politique en temps de guerre intensifie cette tendance en réduisant encore davantage les canaux par lesquels les acteurs/actrices à l’intérieur de l’Iran peuvent s’exprimer en toute sécurité, tout en récompensant celles et ceux qui sont déjà visibles aux yeux des États étrangers, des médias d’information et des publics de la diaspora (Khosravi, 2018 ; Malek, 2023 ; HCDH, 2026 ; Reuters, 2026d).
Ce même changement structurel contribue également à expliquer un phénomène souvent observé dans les milieux de gauche en exil : les conflits idéologiques peuvent devenir exceptionnellement intenses et durables, car les désaccords sont moins souvent corrigés par la discipline de la pratique — routines d’adhésion, organisation sur le lieu de travail, prise de risque collective et tests stratégiques sur le terrain. Une étude précoce sur les exilé·es iranien·nes décrit les factions de gauche/progressistes comme dispersées à travers l’Europe et les États-Unis, montrant comment la dispersion et un ancrage organisationnel faible peuvent conduire à la fragmentation plutôt qu’à la consolidation (Sreberny-Mohammadi & Mohammadi, 1987). Plus récemment, une analyse de Radio Zamaneh décrit la diaspora comme une arène parallèle dotée de ses propres incitations et tests de légitimité — y compris l’« héritage idéologique » — qui peuvent intensifier les conflits entre factions sans pour autant réorganiser la politique à l’intérieur de l’Iran (Haghighi, 2026).
En ce sens, l’intensification de la contestation idéologique s’explique mieux comme un symptôme d’un faible ancrage organisationnel que comme une explication suffisante en soi. Cette interprétation soulève la question suivante : pourquoi la diaspora de gauche persiste-t-elle en tant qu’écosystème de partis et de réseaux alors que sa capacité de mobilisation reste limitée ?
Dynamique de la diaspora : les limites de la capacité de mobilisation de la gauche
Cela ne signifie pas pour autant que la gauche de la diaspora soit absente. Elle comprend des courants et des partis marxistes de longue date — parmi lesquels le Parti communiste ouvrier d’Iran et le Parti de gauche d’Iran —, ainsi que des formations marxistes-léninistes et maoïstes de plus petite envergure et un écosystème plus large d’initiatives culturelles et de solidarité (Azizi, 2023).
Mais la question centrale est la capacité de mobilisation, et non la simple existence. Azizi note que les partis de gauche de la diaspora peuvent « parfois mobiliser quelques centaines de personnes », tout en citant un rassemblement de gauche exceptionnellement important à Cologne en avril 2023 qui a réuni « plus de 1 000 personnes » (Azizi, 2023). Cette base empirique est importante car elle empêche l’argumentation de sombrer dans l’impressionnisme. La gauche de la diaspora se mobilise, mais généralement à l’échelle de quelques centaines de personnes, n’atteignant le millier que dans des moments exceptionnels (Azizi, 2023).
Cette limitation est plus qu’un simple manque de volonté. Elle reflète un problème structurel plus large : la mobilisation de gauche s’est historiquement appuyée sur des institutions bien établies – syndicats, conseils, associations – et ce sont précisément ces institutions que la répression en Iran a visées le plus agressivement. L’exil, quant à lui, a eu du mal à les remplacer par des structures associatives capables de s’étendre au-delà des milieux déjà engagés. En temps de guerre, cette asymétrie a des conséquences plus importantes, car les journalistes, les États et les publics transnationaux recherchent rapidement des interlocuteurs visibles, privilégiant les marques centrées sur des acteurs/actrices plutôt que des formes organisationnelles plus lentes et comportant des risques (Khosravi, 2018 ; Moghadam, 1987 ; Reuters, 2026b ; Shams, 2025).
Récits nostalgiques : médias, migration sociale et coordination monarchiste en exil
L’une des principales raisons pour lesquelles la politique inspirée du régime Pahlavi a récemment pris de l’ampleur au sein de la diaspora ne réside pas seulement dans une solide capacité organisationnelle, mais aussi dans une infrastructure médiatique capable de produire à un rythme soutenu un récit émotionnel cohérent. L’analyse du discours des programmes de Manotomet en évidence un schéma de construction du sens qui présente la monarchie Pahlavi sous un jour favorable et la relie à un passé nostalgique grâce à des stratégies de cadrage qui naturalisent des hypothèses et des imaginaires politiques spécifiques (Soltani & Tafreshi, 2015). D’autres analyses soutiennent que Manoto a contribué à normaliser le discours royaliste grâce à un contenu politico-archivistique soigné et à une esthétique constante de la « modernité perdue », tout en reliant cela à des projets de changement de régime qui présentent Reza Pahlavi comme une figure centrale reconnaissable (Shams, 2025). Une analyse parallèle décrit les réseaux monarchistes de la diaspora comme orchestrant un retour en force via la télévision par satellite et des contenus viraux, tout en présentant la dynastie Pahlavi comme un « âge d’or » (Messager, 2025).
Des analyses récentes soutiennent que, tandis que Manoto sert de base culturelle et de divertissement pour un scénario de « l’âge d’or Pahlavi », Iran International a de plus en plus fonctionné comme la plateforme politique d’information sérieuse pour les courants de changement de régime liés à Pahlavi, en particulier après 2022, renforçant la visibilité de Reza Pahlavi à travers les circuits médiatiques de la diaspora (Emami, 2026 ; Messager, 2025 ; Shams, 2025). Cette visibilité s’étend également au-delà des médias. La visite publique de Pahlavi en Israël en 2023 et ses rencontres avec Volodymyr Zelenskyy en février et mars 2026 montrent comment une figure monarchiste jouissant d’une notoriété peut transformer sa visibilité au sein de la diaspora en accès diplomatique. Cela n’indique pas nécessairement un ancrage en Iran, mais cela montre comment la politique de représentation récompense les acteurs déjà compréhensibles pour les États étrangers, les journalistes et les réseaux de lobbying (Président de l’Ukraine, 2026 ; Reuters, 2023 ; Reuters, 2026 ; Reuters, 2026h).
C’est là que la réflexion de Gramsci sur l’interrègne s’avère utile, à condition d’être maniée avec précaution. Sa formulation bien connue — souvent traduite par « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » — décrit une crise dans laquelle l’avenir manque de forme institutionnelle lisible. Dans un tel vide, la nostalgie devient une ressource politique. Elle offre une cohérence toute faite, des symboles et une certitude affective alors que les nouvelles formes d’organisation restent fragiles ou absentes (Gramsci, 1971 ; The Guardian, 2026).
La dimension sociale joue ici aussi un rôle important. La possibilité de « quitter » l’Iran a souvent été une question de sélection sociale, en particulier dans le cas d’une migration durable à des fins éducatives et professionnelles, ce qui peut orienter l’espace public de la diaspora vers des horizons propres à la classe moyenne et aux professions libérales. Le chapitre de Koo sur la quête de la zendegī-ye normal (« vie normale ») situe explicitement la migration contemporaine à l’étranger en relation avec la migration éducative de la classe moyenne supérieure et de l’élite, tout en notant que la résidence durable à l’étranger est plus accessible à celles et ceux qui disposent de ressources plus importantes, même si le désir de partir transcende les classes sociales (Koo, 2023). En Suède, l’étude de Behtoui sur les migrant·es d’origine iranienne, en particulier leur mobilité sociale ascendante, corrobore l’idée générale selon laquelle de nombreuses et nombreux Iraniens dans les pays de destination ont un niveau d’éducation élevé et connaissent la réussite professionnelle (Behtoui, 2022). Aux États-Unis, l’analyse réalisée par Pew en 2026 sur les données de l’ACS de 2024 fait état d’un niveau d’éducation très élevé chez les Irano-Américain·es (Pew Research Center, 2026).
Cela ne signifie pas que la diaspora soit socialement homogène, ni que les réfugiés·e et les demandeurs/demandeuses d’asile en soient absent·es. Cela signifie toutefois que l’espace politique de la diaspora peut être façonné de manière disproportionnée par des groupes pour lesquels la « liberté » est souvent imaginée à travers l’idiome de la normalité — libertés sociales quotidiennes, autonomie de mode de vie et modernité de consommation — plutôt que par le langage institutionnel de l’organisation de classe. Le cadre de la « vie normale » de Koo ancrent empiriquement cette orientation, tandis que les stratégies médiatiques monarchistes plus larges offrent un récit tout prêt qui présente la « vie normale » comme un passé national récupérable lié à un nom dynastique (Koo, 2023 ; Soltani & Tafreshi, 2015 ; Shams, 2025).
Le deuxième mécanisme est la coordination centrée sur le leader. Même lorsque les organisations monarchistes ne sont pas profondément institutionnalisées, un centre symbolique unique réduit les coûts de coordination : un seul nom, un seul répertoire de drapeaux, un seul visage pour l’amplification médiatique. Azizi identifie explicitement la notoriété du nom de Pahlavi comme un avantage majeur dans la politique de la diaspora, un point repris par Reutersqui le décrit comme la figure anti-régime la plus connue à l’étranger (Azizi, 2023 ; Reuters, 2026f).
Cela transparaît dans les données sur la mobilisation. Le 14 février 2026, l’Associated Press a rapporté que la police estimait à environ 250 000 le nombre de participant·es à Munich lors d’une manifestation organisée à l’appel de Reza Pahlavi, tandis que Die Welt a avancé un chiffre bien inférieur — environ 15 000 — pour le même événement. Le nombre exact est donc contesté, mais la tendance générale reste claire : la mobilisation sous l’égide de Pahlavi peut, à certains moments, atteindre un ordre de grandeur bien supérieur à la mobilisation de l’ordre de quelques centaines de personnes, plus typique des événements de la gauche de la diaspora (Associated Press, 2026 ; Azizi, 2023 ; Die Welt, 2026).
Une troisième contrainte est la stigmatisation anti-gauche au sein des écosystèmes d’opposition. Les commentaires persans évoquent explicitement la چپهراسی (chap-harāsī, phobie de la gauche) comme un phénomène contemporain qui réduit les diverses traditions de gauche à des caricatures et alimente leur délégitimation (Radio Zamaneh, 2024). Azizi note également une hostilité envers les militant·es de gauche au sein de certains milieux monarchistes (Azizi, 2023). Ensemble, ces sources aident à expliquer comment la gauche de la diaspora peut perdre de l’espace public même lorsque sa critique organisationnelle est cohérente, car elle est confrontée non seulement à des désavantages en matière de coordination, mais aussi à une marginalisation symbolique active (Radio Zamaneh, 2024 ; Azizi, 2023).
Luttes persistantes : l’ancrage de la gauche nationale face à la répression
Le danger d’une analyse centrée sur la diaspora est qu’elle confond les rassemblements à l’étranger avec une force politique. L’argument le plus solide de la gauche en matière d’ancrage social repose historiquement sur ses liens avec les lieux de travail, les enseignant·es, les étudiant·es et les organisations civiques en Iran — précisément les espaces que la République islamique s’est efforcée de réprimer avec le plus de vigueur. Human Rights Watch note que les syndicats indépendants ne sont pas reconnus en dehors des cadres reconnus par l’État et documente les obstacles croissants aux droits du travail parallèlement aux manifestations syndicales récurrentes (Human Rights Watch, 2022a). L’organisation fait également état de l’arrestation d’au moins 38 enseignant·es avant le 1er mai 2022, à la suite d’appels à des manifestations nationales lancés par des associations d’enseignant·es (Human Rights Watch, 2022b). Dans le contexte actuel, cette mise en garde revêt une importance encore plus grande : plus la concurrence pour la représentation à l’étranger s’intensifie, plus il est facile de confondre la visibilité de l’exil avec une capacité sociale bien ancrée en Iran.
L’affaire Haft Tappeh reste un point d’ancrage empirique essentiel car elle montre à la fois la possibilité d’une organisation menée par les travailleurs/travailleuses et la réponse de l’État. Human Rights Watch rend compte de la détention du militant syndical Esmail Bakhshi et de la journaliste Sepideh Gholian, y compris des préoccupations concernant la coercition et la répression entourant des allégations de torture (Human Rights Watch, 2019).
Des documents récents de l’ONU confirment le climat général de répression qui a suivi le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Le communiqué de presse du HCDH sur la mise à jour de septembre 2024 de la mission d’enquête indique que les autorités iraniennes ont intensifié leurs efforts pour restreindre les droits des femmes et des filles et pour écraser les dernières initiatives de militantisme féminin (HCDH, 2024). La guerre actuelle intensifie cette dynamique plutôt que de la suspendre. Dans sa déclaration de mars 2026, la mission d’enquête a averti que les civil·es étaient pris·es entre des hostilités armées en cours et une répression ayant atteint des niveaux sans précédent et pouvant constituer des crimes contre l’humanité ; Reuters a également fait état d’arrestations justifiées par des accusations d’espionnage, de médias hostiles et de liens avec l’étranger (HCDH, 2026 ; Reuters, 2026d). Dans de telles conditions, même relayer des voix provenant de l’intérieur de l’Iran devient risqué. Les acteurs/actrices à l’étranger doivent amplifier les revendications ancrées dans la société, mais l’identification publique peut également accroître l’exposition des acteurs/actrices syndicaux, féministes, républicaines et de gauche déjà vulnérables à l’emprisonnement et à la répression en représailles.
Les efforts de la coalition : la Charte des revendications minimales, un exemple de coordination interne
L’une des raisons pour lesquelles le débat sur la « relation organique » revêt de l’importance est qu’il permet de mettre en évidence des moments où des acteurs/actrices en Iran tentent de mettre en place une coordination intersectorielle précisément dans ce sens. La « Charte des revendications minimales » de 2023 est l’un de ces documents. Elle se présente comme une déclaration commune de syndicats indépendants et d’organisations civiques, établissant un lien entre les droits du travail, la liberté d’association et les revendications démocratiques (Campagne pour la libération des prisonnier·es politiques en Iran [CFPPI], 2023).
Même si de tels textes ne peuvent à eux seuls générer une organisation durable en période de répression, ils montrent que le travail de coalition ancré socialement n’est pas simplement une aspiration de la diaspora ; il est tenté au péril de sa vie à l’intérieur de l’Iran. Ce contraste est d’autant plus important en temps de guerre, lorsque la concurrence en matière de représentation à l’étranger s’intensifie, alors même que la coordination ancrée à l’intérieur du pays devient plus dangereuse et moins visible publiquement (CFPPI, 2023 ; HCDH, 2026 ; Reuters, 2026d).
La guerre comme conjoncture : succession et intensification de la politique de représentation
La guerre ne soulève pas tant un problème entièrement nouveau qu’elle ne concentre des tendances déjà mises en évidence dans cet essai. Dès lors que le conflit armé et la succession sont devenus le cadre dominant, les puissances étrangères et les médias internationaux se sont mis en quête d’interlocuteurs identifiables, et la politique de représentation s’est accélérée. Washington a oscillé entre le déni que le changement de régime soit l’objectif officiel et des déclarations ouvertes sur la succession au pouvoir, tout en rejetant les efforts en faveur d’un cessez-le-feu. Trump a déclaré à Reuters que les États-Unis devraient jouer un rôle dans le choix du prochain dirigeant iranien et a cité Pahlavi parmi les « candidats potentiels » ; dans le même temps, Reuters a rapporté que les services de renseignement américains estimaient que le régime ne courait pas de risque immédiat d’effondrement (Reuters, 2026a, 2026b, 2026g). La portée de cette contradiction est structurelle. Lorsque l’avenir est présenté à travers la succession, le soutien extérieur et des personnalités reconnaissables, l’organisation sur le terrain devient plus difficile à percevoir, même si elle reste plus déterminante sur le plan social.
Cette même conjoncture aide à expliquer pourquoi la visibilité de Pahlavi importe, même sans qu’il fasse preuve d’un ancrage interne profond. Sa visite en Israël en 2023 a signalé une volonté de s’aligner sur les acteurs/actrices étatiques régionaux opposés à la République islamique (Reuters, 2023), et pendant la guerre actuelle, il a été reçu par des personnalités telles que le président Volodymyr Zelenskyy (président de l’Ukraine, 2026 ; Reuters, 2026h). Rien de tout cela ne prouve qu’il soit capable d’organiser une alternative démocratique en Iran. Cela montre toutefois comment la politique en temps de guerre récompense les acteurs/actrices déjà acceptables pour les gouvernements étrangers et les médias. Pendant ce temps, l’avenir probable reste sombre : Reuters a rapporté que la succession de Mojtaba Khamenei laisse présager des contrôles internes plus sévères, tandis que le chancelier Friedrich Merz a mis en garde contre un scénario de collapse à l’irakienne ou à la libyenne sans reconstruction démocratique (Reuters, 2026c, 2026e). La guerre élargit donc le champ de la représentation tout en réduisant l’espace dans lequel les acteurs/actrices civil·es, syndicales/syndicaux, féministes, de gauche et républicain·es en Iran peuvent s’exprimer en toute sécurité et de manière visible.
Réorientation stratégique : privilégier la transmission plutôt que la représentation
La recommandation de Nikfar de considérer une grande partie du champ de l’exil comme des مخالفان (mokhālefān, dissident·es/opposant·es) plutôt que comme « l’opposition » va au-delà d’une simple question de terminologie ; il s’agit d’une discipline analytique. Elle empêche de confondre la visibilité médiatique avec la capacité organisationnelle et impose un réalisme quant à ce qu’exigerait réellement la construction d’un pouvoir durable (Nikfar, 2017).
Les faits montrent que la gauche de la diaspora est bien réelle, mais que sa capacité de mobilisation est généralement modeste — quelques centaines de personnes, parfois un peu plus d’un millier —, tandis que la mobilisation à caractère monarchiste peut prendre une ampleur considérable dans un contexte de médias suscitant la nostalgie, d’exode sélectif selon les classes sociales et de coordination centrée sur les dirigeants (Azizi, 2023 ; Associated Press, 2026).
L’explication plus profonde est d’ordre structurel. La répression en Iran entrave le travail organisationnel, l’exil oriente la politique vers la représentation, et les systèmes médiatiques peuvent fabriquer un récit nostalgique cohérent qui s’aligne sur les imaginaires de la « vie normale » et rend le leadership dynastique exceptionnellement lisible (Koo, 2023 ; HCDH, 2024 ; Shams, 2025 ; Soltani & Tafreshi, 2015). La guerre renforce cette structure. Elle restreint l’espace civique en Iran, accroît les risques encourus par les acteur/actrices syndicales/syndicaux, féministes, étudiant·es et républicain·es sur le terrain, et renforce la position relative des figures de l’exil déjà reconnues par les États, les journalistes et les bailleurs de fonds (HCDH, 2026 ; Reuters, 2026b, 2026d, 2026h).
La prochaine étape la plus productive pour la gauche iranienne à l’étranger n’est donc pas de rivaliser avec le spectacle monarchiste ou d’intensifier les divisions entre factions, mais de construire des infrastructures de relais qui reconnectent les ressources de l’exil aux luttes à l’intérieur de l’Iran sans substituer la représentation à l’organisation : traduire et archiver les déclarations provenant de l’intérieur de l’Iran, financer la défense juridique et les familles des détenu·es par des canaux crédibles, amplifier les priorités exprimées à l’intérieur de l’Iran, et traiter des documents tels que la Charte des revendications minimales comme des points de référence primaires plutôt que comme des projets de promotion de l’image de la diaspora. Cependant, les conditions de guerre imposent une prudence essentielle. Le relais ne peut signifier une exposition imprudente. La tâche consiste à élargir la présence d’acteurs:actrices ancrés·e socialement tout en minimisant les risques supplémentaires que l’amplification publique peut imposer à des personnes vivant déjà sous une répression militarisée (CFPPI, 2023 ; Human Rights Watch, 2022a ; HCDH, 2026).
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Sepehr Haghighi, 19 mars 2026
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