16 mars 2026
Dans cet entretien, Maryam Namazie soutient que le conflit central en Iran n’est pas une guerre par procuration entre États, mais une lutte sociale entre la République islamique et la société iranienne. Elle replace les manifestations de 2025-2026 dans le contexte de décennies de soulèvements et met en avant le rôle du mouvement « Femme, Vie, Liberté », des luttes syndicales et de l’activisme étudiant. Namazie critique à la fois les franges de la gauche occidentale qui rejettent les manifestations en les qualifiant de manipulation étrangère et les voix bellicistes qui présentent l’escalade militaire comme une libération. Dans l’ensemble, l’interview présente le soulèvement iranien comme une lutte ancrée dans la société pour les libertés démocratiques et l’égalité, dont l’issue dépendra en fin de compte des dynamiques internes de la société iranienne plutôt que d’une intervention géopolitique extérieure.
Hein Htet Kyaw : Compte tenu de la situation en Iran, quelle est votre analyse de la révolution et de la guerre actuelle ? Une partie de la gauche occidentale assimile le soulèvement de Dey à l’impérialisme israélien et occidental. Je constate également que certains segments de la droite appellent à une intervention occidentale et israélienne et défendent la guerre. Pouvez-vous nous expliquer cela ?
Maryam Namazie : Le principal conflit en Iran n’oppose pas le régime islamique aux puissances étrangères. Il oppose le régime islamique au peuple qui se soulève contre lui depuis des décennies. La lutte en Iran n’est pas une guerre par procuration entre États, mais une révolution sociale contre un régime théocratique.
Depuis des décennies, le peuple iranien s’est soulevé à plusieurs reprises, notamment en 1999, 2009, 2017-2018, 2019, 2022 et lors des manifestations de Dey (décembre-janvier) de 2025-2026. Chaque vague s’est amplifiée sur le plan social et s’est transformée en un mouvement généralisé contre le régime islamique.
Depuis le soulèvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022 en particulier, les femmes ont joué un rôle central dans la résistance au système d’apartheid sexuel du régime. Le port obligatoire du voile et le contrôle policier des corps des femmes ne sont pas des politiques marginales, mais des piliers idéologiques du régime islamique, ce qui explique pourquoi la résistance des femmes a déclenché une révolte sociale plus large.
Ce mouvement révolutionnaire en cours n’a pas été créé par Israël, les États-Unis ou toute autre puissance étrangère. Il trouve ses racines dans les conditions de vie en Iran : l’apartheid sexuel, le port obligatoire du voile, les exécutions de masse, les mouvements syndicaux écrasés, les salaires impayés, la spoliation économique, l’inflation, la corruption et un régime qui gouverne par la violence pure et simple.
Des acteurs extérieurs pourraient tenter d’instrumentaliser les troubles et les manifestations à leurs propres fins stratégiques, tout comme le régime s’efforce de présenter chaque manifestation comme un complot étranger afin de justifier la répression. En période de conflit géopolitique, les révolutions venues de la base sont souvent déformées ou détournées par des États qui cherchent à s’en emparer pour les intégrer à leurs propres agendas stratégiques. La guerre actuelle engendre précisément ce danger. Une révolution ancrée dans la société risque d’être éclipsée et présentée à tort comme un simple front supplémentaire dans un conflit entre États.
Citizen Lab, par exemple, a documenté une opération liée à Israël utilisant de faux comptes et du contenu généré par l’IA visant à influencer l’opinion publique. Une étude universitaire récente a révélé que seuls environ 17% des slogans de protestation dans des milliers de vidéos faisaient référence au « Shah » ou à « Pahlavi » lors des manifestations de Dey, tandis que 83% exprimaient des revendications plus générales contre la République islamique ; pourtant, des chaînes de la diaspora comme Iran International ont largement surreprésenté les discours monarchistes.
Pour autant, l’instrumentalisation n’est pas synonyme d’orchestration. Khamenei, par exemple, a instrumentalisé Black Lives Matter, mais cela ne signifie pas que BLM ait été orchestré par le régime. La Russie et la Chine manipulent la politique américaine, mais cela ne signifie pas que les manifestations contre l’ICE soient des créations chinoises ou russes.
Réduire les révoltes ancrées dans la société à des complots étrangers est l’un des principaux moyens utilisés par ceux qui détiennent le pouvoir pour détourner ou neutraliser les luttes populaires. Ce type de déformation n’existe pas uniquement au sein des régimes autoritaires. Il apparaît également dans les débats internationaux sur l’Iran.
On le constate chez une partie de la gauche « anti-impérialiste » occidentale qui a complètement abandonné le peuple iranien, la classe ouvrière et les mouvements politiques et sociaux progressistes du pays. Elle a réduit l’anti-impérialisme à une caricature. Son point de départ n’est pas les mouvements sociaux ni la classe ouvrière, mais les États. Dans ce cadre, le sujet politique change. Le peuple disparaît et l’État prend sa place.
La logique devient simple : l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Et cet « ami » s’avère presque toujours être une élite au pouvoir plutôt que les opprimés.
Par conséquent, si un régime est anti-occidental, il est « bon » et fait partie de la « résistance », comme le régime islamique en Iran. S’il n’est pas anti-occidental, alors il est « mauvais », comme le régime saoudien, bien que les deux régimes soient anti-ouvriers et autoritaires.
Cela n’a rien à voir avec la solidarité et reflète une vision du monde étroite, eurocentrique et raciste qui met l’accent sur les luttes de pouvoir occidentales tout en traitant les luttes des personnes vivant sous des régimes autoritaires non occidentaux comme secondaires ou sans importance. En Occident, par conséquent, certain·es manifestent pour les droits des femmes tout en défendant un régime anti-femmes en Iran. Elles et ils parlent des droits des travailleurs/travailleuses tout en légitimant un État qui considère les grèves comme haram et emprisonne et fouette les militant·es syndicaux pour avoir organisé le 1er mai.
Le régime islamique l’a bien compris et se drape dans le discours anti-impérialiste tout en imposant l’un des systèmes de gouvernance les plus misogynes au monde. Un État qui exécute les dissident·es et gouverne par l’autorité cléricale devient soudainement « anti-impérialiste » aux yeux de celles et ceux qui ne toléreraient jamais une telle brutalité chez elles ou chez eux.
Il est toutefois intéressant de noter que ce débat s’articule généralement presque exclusivement autour des échecs de la gauche. Alors qu’une attention sans fin est accordée aux courants marginaux de la gauche, la droite – qui détient en réalité le pouvoir d’État, dirige des armées et mène des guerres, avec tous les moyens de communication à sa disposition – continue de mettre le feu au monde, sans être vraiment remise en cause.
L’islamisme en Iran, par exemple, est souvent imputé à la gauche, alors que les gouvernements occidentaux de droite ont joué un rôle majeur dans la légitimation de l’islamisme lors des dernières phases de la chute du Shah. Lors de la conférence de Guadeloupe en 1979, les dirigeants occidentaux ont de fait accepté que le règne du Shah était terminé et ont commencé à préparer une transition politique dans laquelle les forces islamistes joueraient un rôle central. Pendant la Guerre froide, les puissances occidentales ont souvent soutenu les forces islamistes dans le cadre d’une stratégie visant à créer une « ceinture verte » d’opposition islamiste à l’influence soviétique.
Comme d’habitude, les États-Unis et Israël se découvrent une passion pour les droits des femmes lorsque leurs bombes commencent à tomber. Empiriquement, cependant, nous savons que ces bombes n’ont pas donné naissance à des sociétés démocratiques dans la région. Leur « libération » dans des pays comme l’Irak ou l’Afghanistan a entraîné la dévastation, la fragmentation sectaire, la résurgence de l’autoritarisme et des souffrances massives. Il y a également une profonde ironie à voir les gouvernements de la droite religieuse israélienne et américaine se présenter comme les garants de la liberté iranienne alors que leur génocide à Gaza a normalisé la destruction à grande échelle de la vie civile et des infrastructures.
En réalité, la guerre entre États ne produit pas d’émancipation sociale. Elle détruit les sociétés et renforce et militarise les forces les plus réactionnaires de tous bords. Dans de telles situations, les régimes autoritaires utilisent souvent le discours de la sécurité nationale pour intensifier la répression, faire taire la dissidence et pousser la société vers un mode de survie plutôt que vers la mobilisation politique. Dans le même temps, les puissances étrangères tentent de présenter l’escalade militaire comme une libération. Ces deux dynamiques marginalisent les forces sociales mêmes qui, à l’intérieur du pays, luttent pour la liberté.
Celles et ceux qui applaudissent à l’escalade militaire au nom de la liberté iranienne ne se soucient pas plus des droits et des libertés du peuple iranien que la gauche anti-impérialiste. Pour elles/eux, tout n’est qu’une question de géopolitique et d’intérêts personnels, ce qui réduit à néant l’autonomie du peuple et occulte le fait politique central selon lequel le principal conflit en Iran n’oppose pas le régime islamique aux puissances étrangères. Il oppose le régime islamique au peuple qui se bat pour le mettre à genoux. C’est une lutte entre la société et l’État.
De toute évidence, aucun gouvernement impliqué dans ce conflit n’agit dans l’intérêt des civil·es iranien·nes. Le régime islamique cherche à assurer sa survie et son influence régionale avec le soutien de la Chine et de la Russie, tandis que les puissances occidentales et régionales poursuivent leurs propres calculs stratégiques.
L’avenir de l’Iran ne sera pas décidé par des gouvernements étrangers ou par une escalade militaire, mais par les forces sociales au sein de la société iranienne qui luttent pour un changement démocratique. Cela est particulièrement vrai pour la révolution « Femme, Vie, Liberté » qui menace non seulement le régime, mais aussi l’architecture du pouvoir dans la région et à l’échelle mondiale.
En résumé, la gauche pro-islamiste rejette la révolution en la qualifiant de complot occidental. La droite pro-guerre tente de s’en servir pour justifier une escalade militaire. Les deux ignorent l’autonomie de la société iranienne.
Une révolution populaire n’appartient ni aux puissances impérialistes ni aux États réactionnaires. Elle appartient au peuple qui risque la prison, la torture et l’exécution chaque fois qu’il descend dans la rue.
Hein Htet Kyaw : Quelle est actuellement la force de la gauche en Iran ?
Maryam Namazie : Dans un contexte autoritaire, la force de la gauche doit être évaluée différemment. Elle ne peut être mesurée à l’aune des partis légaux ou des institutions politiques officielles, mais à celle de sa présence sociale.
Le régime islamique passe depuis des décennies son temps à emprisonner, à exécuter et à contraindre à l’exil les militant·es de gauche, les syndicalistes, les organisateurs/organisatrices étudiant·es et les militantes féministes. Les syndicats indépendants sont interdits et l’organisation syndicale est traitée comme une question de sécurité nationale. Les observatoires internationaux des droits du travail, tels que l’Indice mondial des droits de l’ITUC, classent régulièrement l’Iran parmi les pires pays au monde en matière de droits des travailleurs et des travailleuses.
Malgré cette répression, la gauche survit et s’exprime à travers les luttes sociales plutôt que par le biais des structures de parti.
Une exception importante est le Kurdistan iranien, où les traditions politiques de gauche et socialistes sont restées plus visibles sur le plan organisationnel. Des partis kurdes tels que le Parti communiste d’Iran conservent des structures politiques et des racines historiques dans la région, et les militant·es kurdes de nombreuses villes ont été à l’avant-garde de nombreuses manifestations, notamment du soulèvement déclenché par le meurtre de Mahsa Jina Amini. Le slogan « Femme, Vie, Liberté » est issu des luttes kurdes, en particulier du mouvement des femmes kurdes et de l’expérience du Rojava.
Si l’on examine les revendications qui émergent de la société iranienne – à savoir les travailleurs/travailleuses réclamant le paiement de leurs salaires impayés, les enseignant·es et les retraité·es protestant contre la pauvreté, les femmes contestant le port obligatoire du voile et l’apartheid sexuel, les étudiants·e s’opposant à la privatisation, les campagnes contre les exécutions et pour la libération des prisonnier·es politiques –, il s’agit là de revendications fondamentalement sociales et égalitaires. Sur le fond, elles reflètent la politique d’égalité, de justice sociale et de laïcité traditionnellement associée à la gauche.
La « Charte des revendications minimales » de 2023, rédigée par 20 organisations syndicales et de la société civile indépendantes, l’illustre clairement. Cette charte a rassemblé les femmes, les étudiant·es, les élèves, les enseignant·es, les travailleurs/travailleuses, les familles en quête de justice, les écrivain·es, les personnes LGBT et le grand public dans un cadre commun de revendications pour la liberté politique, l’égalité sociale et les droits démocratiques.
Malgré une répression systématique, la contestation sociale en Iran est persistante et généralisée dans des secteurs allant du pétrole et de la pétrochimie à la sidérurgie, en passant par les transports, l’éducation et l’agriculture.
L’Agence de presse des militants des droits de l’homme (HRANA) a recensé au moins 725 manifestations de travailleurs/travailleuses et 1 378 grèves en 2024, tandis que le Centre pour les droits humains en Iran a documenté d’importants rassemblements syndicaux dans au moins 14 villes entre mars et juillet 2024, ainsi que des grèves dans plus de 115 entreprises pétrolières et gazières entre le 19 juin et le 1er juillet 2024. Ces chiffres montrent que la contestation sociale en Iran est persistante, généralisée et structurellement cruciale.
L’une des luttes ouvrières les plus importantes de la dernière décennie a été le mouvement des travailleurs/travailleuses de la canne à sucre de Haft Tappeh, dans le Khuzestan, contre la corruption, la privatisation et des mois de salaires impayés. Ce mouvement a révélé des militant·es de renom tels qu’Esmaeil Bakhshi, un organisateur syndical qui a dénoncé publiquement les actes de torture subis après son arrestation, et Sepideh Gholian, une journaliste et militante syndicale qui a couvert les grèves et est devenue un symbole majeur de la résistance après avoir été emprisonnée à plusieurs reprises.
Le Syndicat des travailleurs/travailleuses des bus de Téhéran et de sa banlieue constitue une autre organisation syndicale majeure. Ses dirigeants, Reza Shahabi et Ebrahim Madadi, ont passé des années en prison pour avoir syndiqué des travailleurs/travailleuses et revendiqué le droit à des syndicats indépendants. Malgré cette répression, ce syndicat reste l’un des exemples les plus visibles de l’action syndicale indépendante en Iran.
Les syndicats d’enseignant·es ont également joué un rôle central dans les récentes manifestations. Des militants tels que Mohammad Habibi et Esmail Abdi ont été emprisonnés pour avoir organisé des grèves nationales d’enseignant·es réclamant des salaires équitables, un meilleur financement de l’éducation et la libération de leurs collègues détenu·es. Ces manifestations ont mobilisé des milliers d’enseignant·es à travers l’Iran.
Les luttes des femmes ont également de plus en plus associé les revendications contre le port obligatoire du voile et l’apartheid sexuel, ainsi que pour l’autonomie corporelle, à des revendications plus larges en faveur de l’égalité et de la justice sociale. Cela inclut la documentation de cas de « crimes d’honneur » et de violence domestique, ainsi que la remise en cause tant des normes sociales patriarcales que des structures juridiques qui permettent la violence contre les femmes. Les femmes ont joué un rôle significatif dans le militantisme contre la peine de mort. Un exemple important est celui des Mères de Khavaran, qui, depuis des décennies, réclament la vérité et la responsabilité pour les exécutions massives de prisonnier·es politiques dans les années 1980. Bon nombre de celles et ceux qui ont été exécutés étaient des militant·es de gauche dont les corps ont été enterrés dans des fosses communes à Khavaran. Leur lutte représente l’un des mouvements les plus anciens pour la justice et la mémoire en Iran.
Les étudiant·es ont également joué un rôle central dans les mouvements démocratiques au fil de l’histoire. En octobre 2024, par exemple, des étudiant·es de l’université de Téhéran ont manifesté contre la privatisation et la ségrégation sexuelle. Le militantisme étudiant en Iran combine souvent des politiques anti-autoritaires, anti-marché et égalitaires, avec de forts recoupements avec la gauche étudiante historique.
Dans le même temps, la gauche iranienne en exil ne constitue pas un bloc politique cohérent. Des décennies de répression ont fragmenté les organisations à l’intérieur du pays, et la politique en exil est souvent marquée par le sectarisme et les divisions. Néanmoins, la gauche reste présente en tant que force sociale. Elle est plus forte dans les luttes ouvrières que ne le pensent de nombreuses et nombreux observateurs/observatrices extérieur·es,·et plus visible sur le plan organisationnel dans certaines régions du Kurdistan, profondément ancrée dans les mouvements étudiant·es anti-autoritaires, et indissociable de l’aile la plus radicale du mouvement des femmes.
La gauche iranienne d’aujourd’hui est donc fortement réprimée, mais socialement influente dans les luttes des travailleurs/travailleuses, des femmes, des étudiant·es, pour les droits des minorités et des prisonnier·es politiques qui continuent de remettre en cause les fondements de l’État.
Se concentrer uniquement sur la politique en exil ou les débats à la télévision par satellite occulte le rôle de la gauche et donne une image déformée de la réalité. Les groupes d’opposition monarchistes ou de droite s’appuient fortement sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision par satellite financées par les États du Golfe et Israël pour apparaître comme la seule alternative visible sur la scène internationale. Mais si l’on examine ce pour quoi les Iranien·nes risquent la prison, la torture et la mort – les droits du travail, l’égalité des femmes, la fin de la dictature, l’abolition des exécutions et le droit d’organisation –, le poids politique de la lutte repose sur les revendications de gauche, égalitaires et émancipatrices.
Et le fait que le régime continue d’emprisonner des dirigeant·es syndicaux, des militant·es étudiant·es et des organisatrices féministes nous apprend quelque chose d’important. Les États ne passent pas des décennies à écraser des mouvements qui n’ont aucune importance. Ils répriment ceux qu’ils craignent le plus.
Hein Htet Kyaw : Certains affirment que l’islam politique comporte des éléments de gauche de type social-démocrate, tels que la charité et les systèmes de protection sociale. Qu’en pensez-vous ? En tant que marxiste et féministe, l’islam politique relève-t-il de la gauche ou de la droite ?
Maryam Namazie : L’islam politique est un mouvement de droite. La charité n’y change rien. Les églises gèrent elles aussi des soupes populaires ; cela ne rend pas pour autant le Vatican ou les églises évangéliques des États-Unis socialistes, ni la droite chrétienne émancipatrice. La vraie question n’est pas de savoir si un mouvement distribue de l’aide, mais quel type d’ordre social il crée et quelles relations de pouvoir il impose.
La distinction entre la gauche et la droite ne porte pas sur la charité ou l’aide sociale. Elle porte sur la question de savoir si un projet politique élargit la liberté et l’égalité humaines ou s’il préserve la hiérarchie et l’autorité. La gauche est historiquement issue des luttes contre la monarchie, le pouvoir clérical, le patriarcat et la domination de classe. L’islam politique organise la société autour de l’autorité divine, du pouvoir clérical, de la censure, du contrôle moral et de la répression de la dissidence. Il repose également sur un système d’apartheid sexuel : port obligatoire du voile, ségrégation des sexes, inégalité des droits en matière de mariage et d’héritage, et contrôle du corps et de la sexualité des femmes. Il ne s’agit pas de pratiques marginales ; ce sont les piliers de l’ordre politique. Le contrôle du corps des femmes est au cœur de la reproduction des systèmes hiérarchiques. Lorsque la moitié de la population est restreinte, l’ensemble de la société devient plus facile à discipliner. Un système politique qui nécessite la subordination des femmes pour fonctionner ne peut pas véritablement appartenir à la gauche.
Il est également important de comprendre comment la charité fonctionne politiquement. Tout au long de l’histoire moderne, de nombreux mouvements conservateurs ou autoritaires ont mis en place des réseaux d’aide sociale tout en préservant la hiérarchie. Des régimes fascistes tels que l’Italie de Mussolini et l’Allemagne nazie ont organisé de vastes programmes d’aide sociale et des campagnes d’aide de masse tout en détruisant les syndicats et les droits démocratiques. Les mouvements islamistes fonctionnent souvent de manière similaire. Ils mettent en place des réseaux de charité, des cliniques ou des aides sociales, mais ceux-ci s’inscrivent dans un projet politique qui réprime la dissidence, restreint la liberté des femmes et limite l’organisation indépendante des travailleurs/travailleuses. La charité est une forme de patronage et de contrôle social. Elle est utilisée, y compris dans les démocraties occidentales, pour pacifier et dépolitiser les luttes populaires.
La manière dont cette question est souvent présentée recèle également un certain racisme. En Europe, personne ne prétend que la droite chrétienne devrait diriger la société simplement parce que les Églises mènent des actions caritatives. Pourtant, lorsque cette même logique s’applique aux pays à majorité musulmane, le pouvoir religieux est soudainement qualifié d’authentique, voire de progressiste. Cela revient à établir un critère de liberté pour les Occidentales/Occidentaux et un autre pour les populations du reste du monde. C’est du relativisme culturel raciste déguisé en respect.
Enfin, cette formulation efface la diversité des personnes qui vivent dans les sociétés à majorité musulmane. Les « musulmans » ne constituent pas un bloc politique. Il y a des travailleurs/travailleuses, des femmes, des minorités religieuses et sexuelles, des laïques, des socialistes, des athées, des syndicalistes et d’innombrables autres personnes qui luttent à la fois contre les États autoritaires et les mouvements de la droite religieuse.
La charité peut exister sous de nombreuses idéologies, même le fascisme. Ce qui définit la gauche, ce n’est pas la charité, mais la participation active et l’organisation en vue de l’émancipation. Un projet politique qui repose sur l’autorité religieuse, le contrôle patriarcal et la répression de la dissidence appartient à la droite. La gauche vise à étendre la liberté et l’égalité humaines ; l’islamisme organise la société autour de la hiérarchie et de l’obéissance.
Soit dit en passant, on entend parfois dire que la gauche et la droite n’existent plus. En général, ce que l’on veut dire, c’est que les partis politiques traditionnels se sont effondrés ou que le paysage politique s’est fragmenté. Mais la fracture fondamentale n’a pas disparu. Tant que les sociétés comportent encore des hiérarchies de classe, de genre et de pouvoir, cette fracture reste bien réelle.
Hein Htet Kyaw : Certain·es affirment que l’islam politique va au-delà du nationalisme, car ils considèrent tous les musulmans comme l’avant-garde de la communauté musulmane mondiale en tant que classe sociale. Cela vous semble-t-il relever de l’« internationalisme » ? Ou s’agit-il d’une autre forme de « politique de l’altérisation » comme on en voit dans les mouvements identitaires de droite ?
Maryam Namazie : L’internationalisme repose sur l’égalité universelle des êtres humains et la solidarité au-delà des frontières. Cela signifie la solidarité des travailleurs/travailleuses et des opprimé·es au-delà des nations, du sexe, de la race, des croyances et des ethnies contre les systèmes d’exploitation et de domination. Le slogan est « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », et non « travailleurs blancs, unissez-vous » ou « travailleurs musulmans, unissez-vous ».
L’islamisme n’est pas de l’internationalisme ; c’est de l’identitarisme. Au lieu d’une solidarité entre tous les êtres humains, il divise le monde entre croyant·es et non-croyant·es, entre ummah et kufar, entre vertueux et corrompus. Ce n’est pas de la politique de classe. Il remplace la solidarité de classe par l’appartenance religieuse et fait de l’identité le principe organisateur de la politique.
C’est pourquoi il fait écho aux nationalistes blanc·hes. L’islamisme et les mouvements identitaires blancs de droite réduisent tous deux les personnes à leur identité. Tous deux exigent la loyauté envers une communauté mythique. Tous deux sont obsédés par la pureté, le contrôle fondé sur le genre et les ennemis intérieurs. Dans les deux cas, la politique concerne moins la liberté ou l’égalité que la défense des frontières morales restrictives du groupe.
La politique identitaire est un terreau fertile pour la déshumanisation, car elle transforme des personnes homogénéisées en représentant·es d’une catégorie. Une fois que les personnes sont réduites à des catégories : musulman·e, non-musulman·e, croyant·e, apostat·e, initié·e, étranger·e, il devient plus facile de justifier la discrimination, la répression et la violence au nom de la « protection » de la communauté.
L’islamisme n’est pas une forme d’internationalisme. L’internationalisme est universaliste ; l’islamisme est communautariste. L’un étend la solidarité à l’ensemble de l’humanité, l’autre réduit la politique à l’appartenance religieuse. Ce n’est pas de l’internationalisme. C’est la mondialisation d’un projet identitaire de droite.
Hein Htet Kyaw : Je sais pertinemment que le mouvement des ex-musulman·es offre une perspective unique, différente de celle des militant·es de gauche occidentaux privilégié·es, compte tenu de notre riche expérience de lutte contre les régimes cléricaux de droite, les régimes autoritaires se réclamant du socialisme « rouge-brun » et les suprémacistes blanc·hes de droite. Puisque vous êtes l’une des figures de proue du mouvement des ex-musulman·es, souhaitez-vous transmettre les concepts marxistes au passage ? Je pense qu’il ne suffit pas d’être simplement un ex-musulman·e. Parfois, cela peut aussi être réactionnaire. Par exemple, certain·es ex-musulman·es ont ouvertement soutenu les crimes de guerre commis par le régime israélien contre les Palestinien·nes, car elles ou ils détestent les opportunistes de gauche qui se laissent simplement coopter par les islamistes et qui font écho à l’antisémitisme au sein de ces derniers ou le minimisent. Donc, pour éviter ces politiques réactionnaires, tant de l’opportunisme de gauche que de l’opportunisme de droite, je crois que nous devons comprendre l’anti-impérialisme, l’analyse de classe et l’intersectionnalité. Qu’en pensez-vous ?
Maryam Namazie : Le mouvement des ex-musulman·es repose sur des principes universels : la liberté de conscience, la laïcité, l’égalité devant la loi et le droit de quitter la religion.
C’est pourquoi nous devons veiller à ne pas projeter sur le mouvement des ex-musulman·es un programme politique qu’il ne prétend pas représenter. Il s’agit d’un mouvement de défense des droits civiques pour le droit de quitter la religion, le droit de blasphémer, le droit de ne pas croire, l’abolition des lois sur l’apostasie et le blasphème, et la liberté de conscience. En ce sens, il est plus proche du mouvement pour les droits des homosexuel·les que d’un parti politique.
Tout comme le fait d’être gay ne rend pas automatiquement quelqu’un·e progressiste, le fait d’être ex-musulman·e ne se traduit pas automatiquement par une politique d’émancipation cohérente. Les individu·es au sein d’un mouvement ont des opinions politiques divergentes et doivent en répondre à titre individuel. Affirmer que tous/toutes les ex-musulman·es sont des néoconservateurs/néoconservatrices ou des complices de l’extrême droite revient à dire que tous/toutes les musulman·es sont des islamistes. Les ex-musulman·es, en tant que catégorie, ne sont pas plus progressistes que les musulman·es, en tant que catégorie, ne sont réactionnaires.
Une partie de la confusion provient d’une incapacité à distinguer l’identité en tant qu’expérience de l’identité en tant que politique. L’identité en tant qu’expérience signifie qu’une personne quitte l’islam et fait face à des menaces, à la stigmatisation, à l’exil, à l’ostracisme et à la violence. Cette réalité vécue est le fondement d’un mouvement de défense des droits civiques revendiquant la liberté de conscience.
L’identité en tant que politique est différente. Elle commence lorsque cette expérience est transformée en une politique de vertu collective simplement par le fait d’appartenir à cette identité. Lorsque l’identité devient le principe organisateur de la politique, elle se transforme facilement en tribalisme.
Cette distinction est cruciale car de nombreuses et nombreux militants partent d’un raisonnement simpliste : l’oppression produit l’identité, et l’identité produit la vérité politique. En d’autres termes, parce qu’une personne a subi l’oppression, ses conclusions politiques doivent automatiquement être moralement ou politiquement correctes. L’histoire montre que ce n’est pas le cas. Le fait d’avoir subi l’oppression n’immunise personne contre l’adoption de politiques réactionnaires.
C’est aussi pour cette raison que je dirais aux ex-musulman·es qui diabolisent les musulman·es en tant que peuple, soutiennent des politiques d’immigration racistes ou applaudissent la guerre, le génocide et les punitions collectives, qu’elles et ils reproduisent la logique même qui les a opprimé·es au départ. L’islamisme traitait les ex-musulman·es comme des traîtres méritant la mort simplement pour avoir quitté l’islam. Lorsque les ex-musulman·es commencent à traiter les musulman·es comme un ennemi homogène ou à justifier la violence à leur encontre, elles et ils reproduisent cette même politique de culpabilisation collective et de déshumanisation.
L’opposition à l’islamisme ne doit pas devenir son reflet. L’objectif n’est pas de remplacer une oumma musulmane par une oumma d’ex-musulman·es ou une tribu définie par son hostilité envers les croyant·es. Le mouvement des ex-musulman·es ne vise pas à créer un nouveau groupe identitaire ou une nouvelle tribu politique. Quitter la religion devrait élargir la liberté humaine, et non simplement remplacer une tribu par une autre.
Une politique réactionnaire émerge lorsque les personnes abandonnent les principes universels et les remplacent par une politique identitaire. Il ne fait aucun doute qu’un mouvement de défense des droits civiques ne peut se contenter de défendre son propre groupe. Les droits ont de l’importance précisément parce qu’ils s’appliquent à tout le monde. L’objectif n’est pas de revendiquer une supériorité morale, mais d’insister sur le fait que chaque être humain mérite la liberté de conscience et des droits universels qui s’appliquent de la même manière aux croyant·es comme aux non-croyant·es.
Note : Première publication : Entretien avec Maryam Namazie sur la révolution iranienne dans l’ombre de la guerre, Libcom, 16 mars 2026
Hein Htet Kyaw (Abu Bakr), directeur pour l’Australasie de l’Atheist Alliance International et porte-parole des athées birman·es, a mené un entretien avec Maryam Namazie, porte-parole de Fitnah – Mouvement pour la libération des femmes, de One Law for All et du Conseil des ex-musulman·es de Grande-Bretagne, au sujet de la guerre en cours et des manifestations révolutionnaires en Iran tout au long de 2025 et 2026.
Maryam Namazie est une laïque, communiste et militante des droits humains, commentatrice et animatrice de télévision anglo-iranienne.
https://maryamnamazie.com/interview-with-maryam-namazie-on-irans-revolution-in-the-shadow-of-war/
Traduit par DE
