International, Politique et Social

Le poutinisme : une nouvelle forme de fascisme ?

Une question de pure forme rhétorique.La lutte ouverte contre poutinisme est une condition primordiale pour engager une lutte internationale anti-fasciste véritable.ML

Vladimir Poutine est au pouvoir en Russie depuis 26 ans, comme président de la fédération de Russie ou président du gouvernement russe. Sa domination a pris des formes de plus en plus autoritaires, particulièrement depuis l’invasion de l’Ukraine au début de l’année 2022. Comment caractériser aujourd’hui le poutinisme ? Le chercheur et militant russe Ilya Budraitskis, aujourd’hui en exil, propose ici de penser la dictature poutinienne à partir de la catégorie de fascisme.

Après le 24 février 2022, lorsque la Russie de Poutine a lancé une invasion à grande échelle de l’Ukraine, le monde n’a pas seulement été confronté à une contestation de l’hégémonie géopolitique occidentale. Derrière la politique agressive du Kremlin se trouvait une rationalité qui renvoie à l’idéologie impérialiste classique, selon laquelle les relations entre pays obéissent uniquement à la loi du plus fort. Dans ses discours, Vladimir Poutine a critiqué les interventions militaires étatsuniennes en Irak ou en Afghanistan, mais ce qu’il contestait surtout, c’était la prétention de Washington à détenir des droits exclusifs en matière d’interventions impériales, d’extension de sa sphère d’influence et de condamnation des autres puissances qui osent faire de même. Son défi à l’Occident se résumait donc à dénoncer l’« hypocrisie » étatsunienne : pourquoi certains auraient-ils le droit de faire ce qui est interdit aux autres ?

Ce qui, selon Poutine, relevait auparavant du seul impérialisme américain devrait désormais devenir la loi unique et reconnue de la politique internationale [1]. Dans sa vision du monde, seuls certains États seraient « organiquement » destinés à être des empires, dotés d’une capacité « souveraine » à faire la guerre, tandis que d’autres seraient voués à n’être que des « colonies », des objets à contrôler et à conquérir. Le droit de ces États « souverains » à exercer un pouvoir arbitraire à l’extérieur correspond à leur droit à exercer un pouvoir arbitraire à l’intérieur : si, derrière tout droit, il n’y a en dernière instance que la force nue, alors les droits humains ou le droit à une représentation démocratique dépendent eux aussi de la force — et ne sont donc qu’une arme au service de l’influence extérieure.

De cette logique impériale découle inévitablement une position anti-révolutionnaire et anti-démocratique cohérente de la part des élites russes : toutes les protestations et tous les soulèvements seraient toujours manipulés de l’extérieur par des puissances hostiles, de la contestation de l’opposition russe en 2011 au Printemps arabe, jusqu’à la Révolution russe de 1917, que Poutine considère également comme le produit d’activités de services secrets étrangers [2]. On voit facilement que ce schéma idéologique assimile les États à des individus qui, dans une société de marché, sont eux aussi engagés dans une lutte permanente pour la réussite, la domination et la reconnaissance.

La même loi « naturelle » gouvernerait les États, les communautés nationales et la vie humaine individuelle : ou bien vous affirmez votre droit à l’existence aux dépens d’autrui, ou bien vous en devenez la victime. Dans la Russie de Poutine aujourd’hui, cette idéologie s’est définitivement transformée de rhétorique en pratique du pouvoir : elle ne s’appuie pas seulement sur des idées réactionnaires ou chauvinistes présentes dans une partie de la société russe, mais sur la rationalité néolibérale du marché qui y domine. Divisée en individus séparés et opposés, une telle société devient un matériau docile entre les mains des élites et accepte sa propre impuissance — son incapacité à agir solidairement — comme la conséquence d’un destin historique prétendument immuable et de lois quasi organiques, indiscutables, régissant la vie sociale.

L’invasion de l’Ukraine a définitivement établi dans la Russie de Poutine un lien indissociable entre politique étrangère et politique intérieure : l’une est la continuation inévitable de l’autre. La guerre a amorcé la transformation du régime russe en une forme nouvelle, qualitativement différente — une dictature — où toute expression publique qui diffère de la ligne officielle devient un crime, et où toute tentative d’action collective est assimilée à une trahison de l’État-nation. Cet entrelacement d’un climat de peur et de subordination avec le chauvinisme et l’agression impérialiste, ainsi que l’identification totale de la volonté nationale aux décisions du chef autoritaire, ont conduit beaucoup de personnes, ces derniers mois, à comparer la Russie de Poutine — à mon sens, à juste titre — au fascisme.

Faut-il employer le mot « fascisme » ?
Cependant, lorsqu’on invoque ce dangereux « mot en F » dans l’analyse sociale, il faut préciser comment l’utiliser — et comment ne pas l’utiliser. D’abord, il ne faut pas employer « fascisme » comme synonyme du mal absolu contre lequel le « monde libre » devrait s’unir. Cette moralisation du fascisme n’est rien d’autre qu’un retour aux oppositions binaires de la guerre froide, où le communisme soviétique serait mécaniquement remplacé par le « fascisme de Poutine » en tant qu’ennemi extérieur de l’Occident.

Ensuite, une analyse du fascisme contemporain en Russie (comme des tendances fascistes hors de Russie) ne devrait pas reposer sur des analogies historiques spéculatives. Il faut se souvenir que l’essor du fascisme dans la première moitié du XXe siècle fut déterminé par une combinaison de circonstances historiques uniques, et que sa doctrine était contradictoire et éclectique. En ce sens, on peut reprendre cette remarque de Pierre-André Taguieff, formulée au début des années 1990 :

Ni le « fascisme » ni le « racisme » ne nous feront la faveur de revenir sous une forme telle que nous puissions les reconnaître aisément. Si la vigilance n’était qu’un jeu de reconnaissance de quelque chose déjà connu, il ne s’agirait que de se souvenir. La vigilance serait réduite à un jeu social de réminiscence et d’identification par reconnaissance, illusion consolante d’une histoire immobile peuplée d’événements qui répondent à nos attentes ou à nos peurs. [3]

Enfin — et c’est peut-être le plus important — appliquer le concept de fascisme au régime russe actuel ne doit pas conduire à l’exotiser, à croire que la « fascisation » de la Russie post-soviétique serait un cas unique, prédéterminé par une histoire nationale particulière. Au contraire, qualifier le régime de Poutine de fasciste doit nous aider à discerner des traits communs entre les différents courants d’extrême droite issus de la crise de l’ordre capitaliste néolibéral. Je suis convaincu que caractériser la Russie comme fasciste n’est justifié que si l’on y voit un signe inquiétant de tendances mondiales susceptibles de produire des régimes similaires à l’échelle internationale — y compris dans le monde occidental. Aujourd’hui, quatre ans après la guerre brutale de Poutine contre l’Ukraine, il est clair que cette vision fasciste de la politique internationale n’est plus un phénomène isolé. L’agression de l’Azerbaïdjan autoritaire en 2023, qui s’est achevée par un nettoyage ethnique à grande échelle de la population arménienne du Karabakh ; l’opération militaire génocidaire d’Israël à Gaza ; et, enfin, les actions récentes de Trump au Venezuela : tout cela indique clairement que le droit du plus fort tend à devenir la nouvelle loi de la politique mondiale. Tout cela nous ramène inévitablement à la nécessité de repenser le phénomène du fascisme et de comprendre l’évolution spécifique du régime de Poutine comme partie intégrante du système capitaliste mondial.

Définir le fascisme : doctrine, mouvement ou régime ?
Dans la vaste littérature historique et politico-philosophique sur le fascisme, on peut distinguer trois approches : la première le considère avant tout comme une idéologie (ou plutôt comme un ensemble de traits idéologiques) ; la seconde comme un mouvement de masse radical ; la troisième comme un type particulier de domination, une forme fondamentalement nouvelle de régime politique et, plus généralement, de pouvoir social.

Ainsi, la définition célèbre de l’historien Roger Griffin (1948) — le fascisme comme forme d’« ultranationalisme palingenésique », c’est-à-dire fondé sur le mythe d’une renaissance régénératrice de la nation — vise à définir le fascisme de manière normative, en construisant un « type idéal » qui le distingue d’autres formes autoritaires. Le fascisme, selon Griffin, est toujours lié à des caractéristiques telles que : ressusciter la grandeur perdue de la nation ; rejeter de façon révolutionnaire les formes antérieures de légitimité ; cultiver une idée organique de communauté nationale ; organiser des mobilisations de masse pour imposer l’ordre à l’intérieur comme à l’extérieur. Les débats récents sur le caractère fasciste ou non du régime de Poutine montrent clairement les limites de cette approche.

Timothy Snyder (1969), par exemple, cherche à mettre au jour les fondements idéologiques du régime russe actuel [4]. Ce faisant, il exagère l’influence exercée sur Poutine par les livres d’Ivan Iline (1883-1954), idéologue des Blancs contre-révolutionnaires émigrés des années 1920 et 1930. Il croit également déceler dans la rhétorique militariste du président russe un « culte de la mort » comparable à celui du dirigeant fasciste roumain de l’entre-deux-guerres Corneliu Zelea Codreanu (1899-1938). Ses critiques, à l’inverse, soulignent que l’État poutinien ne s’appuie pas, comme le « fascisme classique », sur une mobilisation de masse idéologiquement motivée [5].

De toute évidence, une définition normative du fascisme, fondée sur la présence ou l’absence de caractéristiques spécifiques, détourne l’analyse du régime lui-même et de son évolution historique. Il ne fait aucun doute que, durant l’invasion de l’Ukraine, Poutine a déployé dans ses discours un programme idéologique élaboré, et que cela a cadré la propagande russe de manière extrêmement réactionnaire. Cependant, lorsque Poutine est arrivé au pouvoir il y a vingt ans, il n’était manifestement pas un homme d’idéologie, et ses politiques concrètes n’étaient guidées par l’adhésion à aucune doctrine.

On pourrait plutôt dire que ses vues se sont formées comme une synthèse de « vérités pratiques » assimilées au fil des positions structurelles qu’il a occupées. Ses premières années dans les services de sécurité soviétiques l’ont entraîné à la pensée conspirationniste. Son rôle dans le processus de privatisation en tant qu’adjoint au maire de Saint-Pétersbourg dans les années 1990 l’a formé à une morale de la violence et de la domination nue typique des milieux semi-criminels et mafieux auxquels il était étroitement lié. Enfin, ses longues années au pouvoir comme leader autocratique incontesté ont ancré en lui une vision de destin messianique : restaurer la puissance géopolitique perdue de la Russie. Ce n’est pas une idéologie qui a déterminé sa pratique ; c’est sa pratique qui l’a contraint à assimiler diverses « vérités » idéologiques qu’il tient pour évidentes. Les citations de penseurs réactionnaires soigneusement insérées dans ses discours ne font que confirmer des conclusions tirées de son expérience.

Les contradictions et ruptures de cette idéologie sont déterminées par son caractère de pratique matérielle, pour reprendre l’expression d’Althusser (1918-1990). Cette notion d’une idéologie déterminée par la pratique du pouvoir vaut pour le fascisme comme phénomène historique en général. L’historien Robert O. Paxton (1932) montre, par exemple, que les déclarations des mouvements fascistes ont toujours été très différentes des pratiques des dirigeants fascistes une fois au pouvoir [6].

Ces déclarations ne constituaient pas un tout cohérent : elles consistaient en un ensemble arbitraire de slogans adressés à divers groupes sociaux et se modifiaient selon la conjoncture de la lutte politique. Plus encore, l’éclectisme idéologique du fascisme fut élevé au rang de principe : les chefs fascistes ne cessaient de répéter qu’ils s’appuyaient sur la pure « vie » plutôt que sur des doctrines arides. Pour eux, « la théorie est une prison », selon la maxime célèbre de Benito Mussolini.

Le véritable programme du fascisme se révèle avant tout dans ses pratiques de régime, qui n’étaient jamais une simple extension du fascisme comme mouvement visant à conquérir le pouvoir. Comme l’affirme Paxton, les régimes fascistes allemand et italien furent une synthèse complexe entre partis totalitaires, ancien appareil d’État [7] et rationalité des élites traditionnelles (armée, bureaucratie, Église, etc.), formant une sorte de « double État ». Cette synthèse ne devint jamais monolithique ; les crises des régimes fascistes furent toujours déclenchées par leurs contradictions internes. Le complot de 1944 contre Hitler impliquait des membres éminents de l’élite militaire ; la chute de Mussolini en 1943 fut orchestrée par l’entourage du roi Victor-Emmanuel (ainsi que par certaines factions de la direction fasciste), jusque-là partie intégrante du régime.

Des chercheurs pour qui le fascisme représente d’abord un mouvement de masse (par exemple Ernst Nolte, 1923-2016) l’ont interprété comme une force de réaction face à la menace révolutionnaire du mouvement ouvrier organisé et des partis socialistes, comme s’il remplaçait un vieil État bourgeois incapable de se défendre par lui-même. Il est impossible de nier cette orientation contre révolutionnaire. Dans l’Italie du début des années 1920, par exemple, le fascisme fut une réaction violente directe à un mouvement de grèves massif et à la création spontanée de soviets ouvriers dans des centres industriels clés. Mais l’accession de Mussolini et d’Hitler au pouvoir n’aurait pas été possible si l’élite traditionnelle n’avait pas décidé collectivement de les soutenir. Là où les classes dirigeantes ne voyaient pas la nécessité d’une transformation fasciste — en France, en Grande-Bretagne ou en Roumanie — les mouvements fascistes, malgré leurs perspectives de croissance dans les années 1930, furent finalement défaits.

On peut donc pleinement souscrire à l’affirmation du politiste ukrainien installé aux États-Unis Alexander J. Motyl (1953) : « la clé pour comprendre ce qu’est le fascisme réside peut être dans la compréhension de ce qu’est un régime fasciste » [8]. Si, comme l’écrivait Merleau-Ponty (1908-1961), « les révolutions sont vraies comme mouvements et fausses comme régimes » [9], on peut dire l’inverse du fascisme : sa signification et ses objectifs se révèlent précisément comme régime de pouvoir d’État, tandis que sous forme d’idéologie ou de mouvement, ses caractéristiques apparaissent incomplètes et trompeuses.

Le fascisme d’aujourd’hui venu d’en haut
Définir le fascisme comme un régime dont les traits idéologiques ou l’existence préalable d’un mouvement de masse sont secondaires et non indispensables permet d’universaliser le phénomène. Dans une telle approche, le fascisme n’est pas une déviation irrationnelle par rapport au chemin rationnel de la civilisation occidentale (comme le croient souvent des chercheurs libéraux), mais un phénomène qui découle directement de la nature même de la société de marché.

Cette position fut formulée avec le plus de netteté par Karl Polanyi (1886-1964), qui, dans La Grande Transformation, voyait dans le fascisme l’aspiration à la victoire finale de la logique capitaliste sur toute forme d’auto-organisation et de solidarité sociale [10]. Le but du fascisme, selon Polanyi, était l’atomisation sociale complète et la dissolution de l’individu dans la machine de production. Le fascisme était ainsi plus profond qu’une réaction au danger de mouvements révolutionnaires anti-capitalistes « par en bas ». Il était inséparable de l’établissement final de la domination de l’économie sur la société. Son objectif n’était pas seulement de détruire les partis ouvriers, mais toute forme de contrôle démocratique venu d’en bas.

Karl Polanyi décrivait le fascisme non comme un « mouvement », mais comme un basculement — voire comme un coup de force —, c’est-à-dire un consensus des élites en réponse à la crise économique, destiné à constituer une alternative au socialisme. Mais, contrairement à une thèse bien connue du Komintern, cette réponse, selon Polanyi, ne procédait pas d’une réaction directe au danger d’une révolution sociale : elle était profondément enracinée dans la nature même de la société industrielle, avec sa contradiction essentielle entre marché capitaliste et démocratie. Le fascisme représentait ainsi une résolution radicale de cette contradiction inhérente (le « double mouvement », dans les termes de Polanyi), par une redéfinition de la « nature humaine » fondée sur la négation fondamentale de l’unité de l’humanité.

Dans son analyse, Karl Polanyi insistait sur le fait qu’une « situation fasciste ressemble à une situation révolutionnaire », et que ce « coup » des élites n’est possible que « dans la crise complexe des institutions démocratiques ». Le fascisme se développe donc dans un moment de crise économique et politique globale, lorsque la contradiction entre les intérêts de la société et ceux du marché devient si aiguë qu’aucun équilibre temporaire n’est plus possible. Pour Karl Polanyi, le tournant fasciste était une conséquence directe de la Grande Dépression, qu’il considérait comme la fin de la civilisation de marché du XIXe siècle.

La crise actuelle du capitalisme néolibéral produit des contradictions similaires et une tendance politique à un fascisme imposé d’en haut, comme solution pour imposer l’ordre à un système en crise. Bien sûr, cette tendance ne se développe ni uniformément ni simultanément partout, car le développement inégal et combiné du capitalisme mondial et ses crises ne produisent pas une temporalité homogène. Pour diverses raisons structurelles, la Russie est devenue le « maillon faible » de cette époque de crise, poussant Poutine à abandonner la démocratie dirigée au profit d’un fascisme.

Cette transformation du régime s’est accompagnée de la destruction de toutes les institutions politiques capables de médiatiser l’imposition directe de la volonté du dirigeant. Dans la Russie d’aujourd’hui, il n’existe plus d’« État politique » au sens où un tribunal, un parlement ou un gouvernement local disposerait d’une autonomie relative. Toutes les institutions exécutent des ordres venus d’en haut.

Cette subordination complète des institutions d’État à la « volonté du souverain » était caractéristique du régime hitlérien. On sait que l’un des premiers décrets d’Hitler, une fois au pouvoir, fut l’instauration d’un « état d’urgence » — c’est-à-dire, selon la définition célèbre de Carl Schmitt (1888-1985), une « loi qui abolit toutes les autres lois » — resté en vigueur jusqu’à l’effondrement du nazisme en 1945. L’érosion des institutions démocratiques et des éléments d’« état d’urgence » se voient aujourd’hui dans des régimes comme ceux de Narendra Modi en Inde, Recep Tayyip Erdogan en Turquie ou Viktor Orban en Hongrie. Toutefois, à la différence de la Russie de Poutine, ces régimes expriment plutôt une potentialité fascisante qu’une transformation déjà accomplie : il y subsiste encore une autonomie partielle de la société et des institutions.

Les politiques de l’administration Donald Trump depuis le début de 2025 contiennent clairement des éléments d’un tel « état d’urgence » visant à transformer radicalement le système politique américain. Sans s’appuyer sur un mouvement de masse, Trump utilise les instruments de l’appareil d’État pour réprimer l’opposition, restreindre les droits démocratiques fondamentaux et intimider la société en renforçant des institutions répressives comme l’ICE. Le trumpisme, ayant conquis les leviers du pouvoir d’État, est fondamentalement différent du premier mandat de Trump ; on peut y voir une tentative de fascisation par en haut. Néanmoins, Trump se heurte encore aux limites du système politique libéral étatsunien (y compris ses fondements fédéralistes), doit prendre en compte l’étendue du soutien électoral et rencontre une résistance active d’une partie de la société.

Comme on le verra plus bas, Poutine a eu bien davantage de temps pour détruire méthodiquement la solidarité dans la société russe ainsi que les faibles éléments d’une culture démocratique. La Russie de Poutine représente donc aujourd’hui la forme la plus aboutie de ce processus — contrairement à l’Amérique de Trump, dont la transition demeure dangereuse et imprévisible.

Atomiser et dépolitiser la société
Pour être qualifiées de fascistes, de telles sociétés — même sous des gouvernements d’extrême droite — doivent subir une transformation qualitative. Hannah Arendt (1906-1975) éclaire la profondeur de cette transformation dans Les Origines du totalitarisme. Elle en vient à des conclusions proches de celles de Polanyi [11], quoique depuis une perspective théorique différente. Elle soutient que le fascisme n’entretient pas de relation directe avec les traditions intellectuelles antérieures, et qu’il représente non pas un phénomène politique mais un phénomène social : l’aboutissement extrême de tendances clés de la modernité — l’atomisation de la société et la destruction de toute forme de vie publique.

Pour Arendt, l’essence d’une société totalitaire fasciste ne réside pas dans l’immixtion du politique dans toute la vie sociale, mais dans une dépolitisation ultime, c’est-à-dire la disparition de toute notion d’« intérêt commun ». Walter Benjamin a saisi avec une justesse remarquable cette fonction passive et démobilisatrice du fascisme.

Dans la conclusion de « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » [12], il écrit que le fascisme « esthétise la politique » : il transforme les individus en spectateurs fascinés, consommateurs aliénés d’une politique devenue spectacle ; tandis que le communisme, à l’inverse, « politise l’esthétique », faisant du spectacle culturel un lieu de participation créatrice directe des masses. Le spectacle fasciste possède ainsi un caractère exclusivement hiérarchique : c’est une production dictatoriale dans laquelle chacun doit tenir le rôle qui lui est assigné, avec la plus grande discipline et obéissance.

En Russie, cet état est aujourd’hui symbolisé par les « démonstrations publiques de solidarité » orchestrées par l’État avec l’armée russe : par exemple, des salarié·es du secteur public et des étudiant·es aligné·es pour former la lettre Z, sinistre emblème de l’agression russe. Ce spectacle politique est purement vertical ; il ne laisse place à aucune initiative venue d’en bas, pas même fasciste. En quatre ans de guerre, le régime russe a envoyé en prison non seulement des militants anti-guerre, mais aussi tous les nationalistes impériaux en vue qui ont osé manifester la moindre indépendance (par exemple Igor Strelkov (1970), l’un des principaux architectes de l’intervention russe dans le Donbass en 2014). À cet égard, l’élimination du groupe mercenaire Wagner, relativement autonome, et l’assassinat spectaculaire de son chef Evgueni Prigojine à l’été 2023 peuvent être comparés à la Nuit des Longs Couteaux en Allemagne en 1934.

L’expression du soutien de masse à la guerre ne peut et ne doit se faire que dans des formes strictement approuvées par le pouvoir : des concerts patriotiques et des « flash mobs », c’est-à-dire des rassemblements-éclairs chorégraphiés, organisés par les autorités. Ces ornements des masses ont le même sens qu’il y a un siècle, lorsque Siegfried Kracauer(1889-1966) écrivait dans « L’ornement de la masse » : désintégration de l’individu en éléments corporels séparés, intégrés au processus de production capitaliste et à la reproduction idéologique [13].

Autrement dit, nous faisons face non seulement aux résultats de la désagrégation de la société en atomes, mais aussi à la fragmentation des êtres humains eux-mêmes en parties, incorporées à la machine politique et économique et disciplinées par sa rationalité. La rationalité marchande, qui vise à fractionner, c’est-à-dire réifier, au sens de Georg Lukács (1885–1971) la personnalité humaine, est poussée à son terme logique : elle s’étend jusqu’à l’organisation de la politique et de la société. Si la nature humaine consiste à lutter pour dominer ses semblables, alors la nature de l’État serait de se constituer comme corps unifié (un « ornement » de fragments de corps), une « entité » engagée dans une lutte existentielle contre d’autres « entités ». Dans un tel monde, des notions comme culture et souveraineté sont réduites à de simples attributs de cette essence étatique.

L’État fasciste et le capital
Le fascisme apparaît ainsi comme une forme nouvelle de l’État bourgeois, fondée sur une fusion directe entre l’appareil d’État et le capital — au point qu’on pourrait dire que, sous le fascisme, le capital prend la forme de l’État. L’État ne joue plus le rôle d’arbitre au-dessus de la société, ni celui de médiateur entre intérêts de classe (comme dans un bonapartisme classique) : il devient l’instrument immédiat d’une domination sans écran.

C’est en ce sens que Trotsky écrit que le capital « prend en main, directement et immédiatement, comme dans un étau d’acier, tous les organes et institutions de la souveraineté : les pouvoirs exécutif, administratif et éducatif de l’État ». Et l’essence même du fascisme, ajoute-t-il, est que « le prolétariat est réduit à l’état amorphe ; qu’un système administratif est créé, qui pénètre profondément dans les masses et sert à empêcher la cristallisation indépendante du prolétariat » [14].

Le juriste et politologue allemand Franz Neumann (1900-1954), dans son livre célèbre Béhémoth, propose une analyse comparable de l’État fasciste [15]. Pour lui, le fascisme est le pouvoir direct du capital, qui n’a plus besoin de l’État comme force médiatrice. S’appuyant sur les théories marxistes de l’impérialisme, Neumann montre que le passage au nazisme était déterminé par la position du capitalisme allemand, privé de marchés extérieurs à l’époque du repartage impérialiste du monde.

La tendance majeure en Allemagne fut la monopolisation de l’industrie et la transformation de l’immense majorité de la population en prolétaires mobilisables comme soldats et comme travailleurs. Neumann soutient que, dans sa forme finale, le capital fusionne avec l’État : il n’a plus besoin ni du libre-échange ni d’un marché du travail libre. Les entreprises faibles ne sont pas maintenues dans une égalité formelle avec les grandes : l’État les juge inefficaces et redistribue leurs biens aux cartels (les confiscations de biens juifs s’inscrivent dans la même logique). Sous le fascisme, la propriété n’est plus garantie par le droit mais par l’acte administratif. Autrement dit, le droit de propriété privé ne dépend pas d’une norme commune, mais d’une décision particulière du souverain. Toute distinction entre le politique (l’État) et l’économique (le capital) disparaît ; l’inégalité réelle des droits qui caractérise le capitalisme n’est plus masquée par la façade d’une égalité juridique formelle.

Le plein emploi proclamé par Hitler permit, selon Neumann, de priver les travailleurs de toute liberté de choix : ils n’ont ni droits collectifs ni droits individuels et doivent se fondre dans l’unité organique de leur entreprise. C’est ainsi que la formule nazie de la « politique au-dessus de l’économie » se réalise en pratique : le capital dépasse la nécessité des marchés libres et de la concurrence en transformant l’État en instrument de sa propre expansion. Le fascisme forge donc une relation nouvelle entre capital et État.

Bien sûr, cette fusion ne crée ni homogénéité ni identité complète : elle signifie plutôt une mise en conformité de leurs logiques. On ne peut pas dire, par exemple, que la Shoah ait été « dans l’intérêt » du capital allemand, mais elle a été menée conformément à une rationalité managériale capitaliste, et a représenté la machine productive capitaliste dans sa forme extrême et monstrueuse — ce qu’a brillamment analysé le sociologue Zygmunt Bauman (1925-2017) dans Modernité et Holocauste (postface d’Enzo Traverso, Bruxelles: Éditions Complexe, coll. « Complexe Poche », 2008).

Fascisme et proches parents
Il est frappant de voir à quel point l’explication de l’hitlérisme chez Neumann ressemble à l’« autoritarisme capitaliste » prôné par des idoles intellectuelles de l’alt-right étasunienne comme Nick Land (1962) ou Curtis Yarvin (1973) [16]. L’« accélération » du capitalisme conduirait inévitablement, selon eux, les États à abandonner toute autonomie du droit et de la légitimité démocratique. L’État démocratique, avec sa fausse égalité formelle entre forts et faibles, serait remplacé par une « Gov-corp » (un gouvernement-entreprise), une corporation hiérarchique dirigée par des managers ayant acquis un pouvoir absolu par la sélection naturelle.

Pour Nick Land, un tel État ne résulterait pas d’une lutte politique ni de la formation d’un mouvement de masse, mais de l’« accélération » de l’économie capitaliste, dont la dynamique détruit et dépasse toutes les formes politiques. Cette utopie autoritaire-libertarienne ressemble paradoxalement à l’envers du capitalisme d’État poutinien : celui-ci repose sur un lien indissoluble entre droits de propriété et pouvoir politique, et sur une conception profondément ancrée du caractère aristocratique, quasi casté, de la bureaucratie d’État (les services de sécurité au sommet de la pyramide).

La similarité étrange entre la vision du monde des siloviki (hommes des services et de l’appareil sécuritaire : renseignement, armée, police) de Poutine et celle des admirateurs de Nick Land dans la Silicon Valley s’explique difficilement par une formation idéologique ou des lectures communes. Là où Nick Land cite Thomas Hobbes (1588–1679) et Gilles Deleuze (1925–1995), Poutine cite Ivan Iline (1883–1954) ou Fiodor Dostoïevski (1821–1881). Les références intellectuelles sont secondaires ; ce qui prime, c’est une rationalité fasciste, intériorisée par les pratiques idéologiques inconscientes du capitalisme néolibéral et caractéristique du type de subjectivité qu’il produit.

Le fascisme contemporain n’a plus besoin de mouvements réactionnaires de masse. Il n’a plus besoin de méthodes de guerre civile pour écraser la classe ouvrière organisée et la réduire à un état « amorphe » par la violence. Ce travail a largement été accompli au cours des décennies de tournant néolibéral dans les pays occidentaux, et par les réformes de marché de « thérapie de choc » dans les États post socialistes des années 1990. Tout ce qu’il faut, c’est un « coup » venu d’en haut, qui enterre définitivement toute participation démocratique et donne au capital une forme d’État dictatoriale. Comme l’ancien fascisme, le fascisme du XXIe siècle est une tendance née de la crise du capitalisme mondial.

À cet égard, il est frappant de voir à quel point le poutinisme, né des conditions de la transformation post-soviétique, correspond à ces tendances globales. Il n’est pas mû par une dynamique spécifiquement nationale. Dans sa rhétorique, on peine à trouver quelque chose qui ne soit pas familier à tout électeur de Le Pen, partisan d’Orban ou fan de Tucker Carlson : même anti-universalisme agressif ; même panique autour des « minorités » ; mêmes défenses de la « famille traditionnelle » et des « valeurs spirituelles » contre le libéralisme et le « marxisme culturel » ; même exploitation de la haine envers des « élites » abstraites.

La seule différence fondamentale du poutinisme semble être qu’il a déjà transformé l’État en régime fasciste du XXIe siècle. En ce sens, il ne sert pas tant à rappeler le passé qu’à avertir sur l’avenir. Mais pourquoi la Russie post-soviétique a-t-elle subi ce sort et est-elle devenue cet exemple terrifiant ?

Le poutinisme : brève histoire d’une « fascisation »
Au milieu des années 2000, alors que Vladimir Poutine venait d’être triomphalement réélu pour un second mandat, l’auteur de ces lignes participait déjà activement à la scène politique de gauche à Moscou. L’un des slogans les plus populaires lors de manifestations nombreuses — que les autorités toléraient encore dans le centre de la capitale — était : « Russie unie, pays fasciste ! » [17] Les jeunes socialistes et anarchistes qui scandaient ce slogan le considéraient comme une exagération nécessaire. Au début du règne de Poutine, il existait encore des libertés civiles, des médias indépendants, des candidats d’opposition et des syndicats ayant le droit de grève.

Néanmoins, une combinaison dangereuse de consolidation du pouvoir personnel, de dépolitisation de masse et de diffusion de vues chauvinistes et racistes était déjà visible. La carrière politique de Poutine et la nature de sa popularité ont été liées à la guerre dès l’origine. Fin 1999, lorsque Boris Eltsine (1931-2007) le désigna comme successeur, l’armée russe menait déjà une « opération antiterroriste » à grande échelle en Tchétchénie.

La victoire écrasante de Poutine à la présidentielle de mars 2000 a marqué l’apparition de ce que certains analystes pro-Kremlin ont appelé la « majorité poutinienne ». Les sentiments dominants de cette majorité étaient la frustration, la fatigue et la peur : frustration envers la démocratie, associée à la volatilité politique et sociale ; fatigue face à la pauvreté et à l’insécurité économique ; peur alimentée médiatiquement d’une menace terroriste attribuée aux « radicaux islamiques », mêlée à l’hostilité envers ces « autres » du Caucase qui « remplissent nos villes ».

Il est frappant que cette mentalité de ralliement au drapeau ne visait pas l’Occident. Au contraire, Poutine présentait l’opération tchétchène comme partie intégrante de la croisade contre le « terrorisme international » lancée après le 11-Septembre par George W. Bush. Sa politique intérieure ressemblait étonnamment au projet néoconservateur occidental : privatisation agressive du secteur public, réformes néolibérales du droit, combinées au renforcement du contrôle policier et à une rhétorique patriotique d’« unité nationale ». Les premières années du pouvoir poutinien ont vu l’adoption d’un nouveau Code du travail limitant significativement les droits des travailleurs, d’un nouveau Code du logement facilitant la privatisation de l’espace urbain, et d’un impôt forfaitaire de 13% transformant la Russie en paradis pour les grandes entreprises.

Dans le même temps, la hausse spectaculaire des prix du pétrole permit d’augmenter salaires et pensions tout en maintenant un budget équilibré. C’est là que se sont posées les bases de la combinaison paradoxale néolibéralisme / capitalisme d’État, caractéristique du projet poutinien [18]. Le régime plaça progressivement sous contrôle étatique direct ou indirect les entreprises rentables liées aux ressources naturelles, tout en soumettant le secteur public (éducation, santé) à une austérité néolibérale permanente.

Sous Poutine, les « oligarques » — propriétaires de vastes entreprises acquises à vil prix durant les privatisations post-soviétiques — ont perdu l’influence politique directe qu’ils avaient sous Eltsine. Mais ils ont gagné d’énormes possibilités d’acquérir d’autres entreprises via la privatisation continue et d’obtenir des contrats lucratifs avec l’État. Le régime, porté par sa « majorité poutinienne » fantasmée, leur a rendu une légitimité perdue dans les années 1990. Sous Eltsine, l’idée dominante était que la privatisation était injuste et criminelle. Avec la reprise économique, le régime poutinien a présenté ce pillage comme une « page tournée », en avertissant que toute révision conduirait au chaos social et à la désintégration du pays.

Jusqu’au début des années 2010, le poutinisme reposait sur une dépolitisation de masse, associée à l’augmentation de la consommation, au plaisir de la « stabilité », au recentrement sur la vie privée. Durant cette période, il se présentait moins comme conservateur que comme « post-politique » (au sens de Jacques Rancière) : pur management, dont l’efficacité s’opposerait aux passions politiques et aux slogans des démagogues de la rue. Dans cette atmosphère, en 2008, au terme des deux premiers mandats de Poutine, Dmitri Medvedev — figure sans relief — fut élu président sur sa recommandation par la même « majorité poutinienne ». Qu’importe le nom du président si le style de gestion demeure identique ?

Crise financière mondiale, résistances et tournant fascisant
Tout a changé à la fin de 2011, lorsque Poutine a annoncé son intention de revenir à la présidence. Cela a marqué un tournant vers un pouvoir explicitement personnalisé. Fin 2011 et début 2012, Moscou et d’autres grandes villes furent secouées par des dizaines de milliers de manifestants et manifestantes dénonçant la fraude électorale au profit de Russie unie et critiquant l’autoritarisme du régime. Ces mobilisations remettaient en cause le modèle technocratique et « post-politique » [19].

En réaction, Poutine a engagé un processus de « fascisation ». Sa campagne de 2012 a rompu avec les précédentes : les manifestations furent présentées comme des manœuvres d’ennemis extérieurs et intérieurs cherchant à miner l’unité nationale et à imposer des valeurs étrangères. Poutine se posa en défenseur de la « famille traditionnelle », tandis que l’homophobie et le patriarcat furent élevés au rang d’idéologie d’État. La « majorité poutinienne » fut reconstruite en « majorité conservatrice silencieuse », unie par une foi chrétienne commune et la loyauté à la nation russe.

Malgré sa réélection et l’écrasement des protestations, Poutine continua de perdre le soutien des masses. Les revendications démocratiques (droits civiques, élections équitables) portées par l’opposition libérale pouvaient se combiner avec l’expérience croissante de la pauvreté et des inégalités. Au début des années 2010, la croissance russe, fragilisée par la crise de 2008, avait cédé la place à la stagnation et à la baisse des niveaux de vie.

Dans ce contexte, Poutine a perçu l’Euromaidan à Kyiv en 2014 comme une menace directe : un changement de pouvoir arraché par la mobilisation de rue en Ukraine lui apparaissait comme un précédent potentiellement contagieux. En raison de la proximité géographique, des liens historiques et de l’attention médiatique, ce scénario risquait, à ses yeux, d’offrir à la société russe un exemple concret de renversement d’un pouvoir jugé illégitime. Il a donc répondu par une escalade agressive — annexion de la Crimée puis intervention dans l’est de l’Ukraine — à la fois pour réaffirmer la domination russe dans l’« étranger proche » et pour renforcer, à l’intérieur, une logique de « forteresse assiégée ». Dès lors, politique extérieure et politique intérieure sont devenues indissociables : l’une servait à verrouiller l’autre.

L’annexion de la Crimée et l’intervention militaire dans l’est de l’Ukraine ont marqué un tournant dans la transformation du régime. La légitimité ébranlée du poutinisme a été restaurée par la guerre et par le passage progressif à une politique de « forteresse assiégée ». La « majorité conservatrice silencieuse » de la construction idéologique poutinienne a été supplantée par le « consensus criméen » : un accord passif, largement partagé, avec les aventures géopolitiques du régime. Toute personne qui exprimait sa dissidence face à cet impérialisme était qualifiée de « traître à la nation ». La politique intérieure a alors cédé la place à la politique étrangère : le seul sujet agissant pouvait être le chef national et commandant en chef, tandis que le devoir civique des autres se réduisait à son soutien passif.

Mais le « consensus criméen » n’a pas duré. Dès 2017, une nouvelle vague de politisation est apparue en Russie, sous des formes diverses : manifestations de rue contre la corruption à l’initiative du populiste libéral Alexeï Navalny ; mécontentement de masse face à une réforme néolibérale des retraites ; mouvements vigoureux pour la défense de l’environnement ; luttes pour préserver l’autonomie du pouvoir local dans les régions. Dans toute leur diversité, ces mobilisations ont posé la question des inégalités sociales de façon bien plus nette qu’en 2011. La répression et la rhétorique géopolitique ne suffisaient plus au régime pour obtenir un contrôle total de la société : il lui fallait une véritable guerre.

On voit que, s’appuyant sur une majorité dépolitisée fantasmée (dont le contenu est constamment redéfini d’en haut), le poutinisme a glissé vers le fascisme comme tentative de résoudre sa crise structurelle, de réprimer les défis internes et externes. Plus le défi était sérieux, plus il risquait de révéler les contradictions entre l’élite capitaliste et une classe travailleuse appauvrie. Pour se maintenir, le régime fut poussé vers des mesures toujours plus radicales et fascisantes.

L’ordre règne à Moscou
Si la première forme « technocratique » du poutinisme disposait d’une base électorale passive dans la bureaucratie d’État, la petite entreprise et certaines fractions atomisées de la classe ouvrière, sa forme finale exhibe un pouvoir nu : l’État impose un ordre fondé sur une inégalité de classe brutale. Dans la situation actuelle, la classe moyenne soutient largement la rhétorique chauvine anti-ukrainienne, mais n’envoie pas ses enfants à l’armée. La plupart des forces russes en Ukraine proviennent des travailleurs provinciaux pauvres et des chômeurs, pour lesquels l’engagement est parfois la seule possibilité d’obtenir un emploi correctement payé.

Au début du printemps 2022, il n’a fallu que quelques semaines au régime pour imposer un nouvel ordre politique après l’invasion de l’Ukraine — avec une férocité extrême. Des manifestations anti-guerre mal organisées furent réprimées avec une brutalité sans précédent : plus de 16 000 personnes furent arrêtées et sanctionnées au cours du printemps. Une censure militaire fut instaurée, avec des peines allant jusqu’à quinze ans de prison. Toute opposition publique à l’invasion devint un crime — non seulement les rassemblements, mais aussi un message sur les réseaux sociaux ou un commentaire au travail. La répression reste sélective mais s’intensifie ; elle a déjà eu un effet d’intimidation généralisée.

Le soutien de masse à la guerre, tel qu’il apparaît dans des sondages principalement réalisés par des instituts contrôlés par le Kremlin, a un caractère performatif et contraint. Les réponses sont perçues comme un acte de loyauté permettant de préserver la sécurité de la vie privée. Il est difficile de dire à quel point cette situation est stable. La baisse du niveau de vie due aux sanctions et aux dépenses militaires, ainsi que l’ampleur des pertes — longtemps dissimulée — seront des facteurs de mécontentement. C’est pourquoi la guerre, sous une forme ou une autre, sera probablement la condition d’existence du régime — et peut être la cause de son effondrement.

On peut néanmoins affirmer dès aujourd’hui que le régime poutinien a connu, en plus de vingt ans, une évolution graduelle : de l’autoritarisme néolibéral dépolitisé à une dictature brutale. Il s’agit d’un développement grotesque issu de la « normalité » d’une société capitaliste lorsqu’elle est confrontée à la crise économique, à une inégalité sociale massive et à un ordre maintenu par la répression intérieure et la guerre impériale extérieure. Voilà ce qu’a de « normal » et de familier le régime de Poutine : la passivité et l’atomisation de la société, l’anti universalisme réactionnaire de la rhétorique, le tout multiplié par la rationalité cynique des élites. Il faut le qualifier explicitement de fasciste, non seulement parce qu’il correspond à cette définition, mais aussi pour que les mouvements émancipateurs d’aujourd’hui comprennent l’ampleur de la menace mondiale pesant sur notre avenir commun.

Ilya Budraitskis est historien et chercheur en sciences politiques, militant socialiste russe aujourd’hui en exil. Ancien membre du Mouvement socialiste russe (RSM/RSD), organisation anticapitaliste fondée en 2011 et auto-dissoute en 2024 après son classement comme « agent de l’étranger », il a enseigné à l’Université de Moscou et participé à l’organisation du mouvement anti-guerre en Russie jusqu’à son exil en 2022. Il est notamment l’auteur de Dissidents among Dissidents : Ideology, Politics, and the Left in Post-Soviet Russia (Verso, 2022). Un ouvrage à paraître, New Russian Imperialism : Capital and Ideology, coécrit avec Ilya Matveev, paraîtra chez Stanford University Press en 2026.
Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq
https://www.contretemps.eu/le-poutinisme-une-nouvelle-forme-de-fascisme/

Notes
[1] Vladimir Poutine, « Le discours du président russe Vladimir Poutine au Forum économique international de Saint-Pétersbourg » (traduction française), 17 juin 2022, Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie (site France),
https://france.mid.ru/fr/presse/vladimir_poutine_au_forum_conomique_
[2] Vladimir Poutine, « La victoire russe dans la Première Guerre mondiale a été volée », Kommersant, 1er août 2014,
https://www.kommersant.ru/doc/2537963
[3] Pierre-André Taguieff, “Discussion or Inquisition: The Case of Alain de Benoist,” Telos, nos 98-99, 1993-1994, p. 34-54.
[4] Timothy Snyder, “We should say it. Russia is fascist.” The New York Times, 19 mai 2022.
[5] Grigory Golosov, “Fascist Russia?” Riddle, 30 mai 2022,
https://ridl.io/fascist-russia
[6] Robert Paxton, Le fascisme en action (Paris : Seuil, 2004)
[7Paxton, Ibid.
[8] Alexander J. Motyl, “Putin’s Russia as a Fascist Political System,” Communist and Post-Communist Studies, vol. 49, no 1, 2016, p. 25-36.
[9] Maurice Merleau-Ponty, Les aventures de la dialectique (Paris : Gallimard, 1955), chap. « Sartre et l’ultra-bolchevisme ».
[10] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps (Paris : Gallimard, 1983). Voir aussi Jérôme Maucourant, « Bonnes feuilles de Avez-vous lu Polanyi ? – postface », Contretemps, 29 octobre 2011,
https://www.contretemps.eu/bonnes-feuilles-de-avez-vous-lu-polanyi-de-jerome-maucourant-postface/ (NDT).
[11] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, t. 3 : Le Système totalitaire, Paris, Seuil, coll. « Points/Essais », 2005.
[12] Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Paris, Gallimard, coll. « Folio Plus philosophie », 2008.
[13] Siegfried Kracauer, L’Ornement de la masse. Essais sur la modernité weimarienne (Paris : La Découverte, 2008).
[14] Léon Trotsky, « Comment Mussolini a triomphé ? » (Version française en ligne).
[15] Franz Neumann, Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme, Paris, Payot, 1987.
[16] Nick Land, « Dark Enlightenment », traduction française : « Les Lumières noires », Divergences, partie 1, 14 octobre 2025, et partie 2, 2 septembre 2025 :
https://divergences.be/spip.php?article4130= ; https://divergences.be/spip.php?article4132=.
[17] Russie unie (Edinaïa Rossiïa) est le principal parti pro-Kremlin, souvent présenté comme le parti du pouvoir ; il a été fondé le 1er décembre 2001 par fusion de plusieurs mouvements et partis soutenant le Kremlin.
[18] Ilya Matveev, “Russia Inc.,” openDemocracy, 16 mars 2016,
https://www.opendemocracy.net/en/odr/russia-inc/
[19] “The Weakest Link of Managed Democracy: How the Parliament Gave Birth to Nonparliamentary Politics” [« Le maillon faible de la démocratie dirigée : comment le parlement a engendré une politique extra-parlementaire »], South Atlantic Quarterly, vol. 113, no1, 2014, p.169-185.

De l’auteur :
Pour les néofascistes, seule compte la loi de la jungle
D’où vient l’axe néofasciste mondial et vers où se dirige-t-il ? Quels effets déstabilisateurs la guerre de la Russie contre l’Ukraine peut-elle avoir ? Ilyá Budraitskis et Gilbert Achcar discutent de la conjoncture actuelle.
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/06/26/pour-les-neofascistes-seule-compte-la-loi-de-la-jungle/
Comment les Lituanien·nes perçoivent-iels la menace militaire croissante de la Russie ? Comment la gauche locale peut-elle surmonter le colonialisme culturel tant occidental qu’oriental ?
« Pas assez européen nes pour être inclus·es dans le débat européen »
La sociologue Gražina Bielousova et Ilya Budraitskis discutent de l’ensemble de ces questions.

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/06/24/comment-les-lituanien%c2%b7nes-percoivent-iels-la-menace-militaire-croissante-de-la-russie-comment-la-gauche-locale-peut-elle-surmonter-le-colonialisme-culturel-tant-occidental-quorien/embed/#?secret=kUqieGU9X3#?secret=6IzlL4Alil
Europe : « La crise de l’hégémonie libérale est la cause pour laquelle tant de personnes se tournent vers l’extrême droite. »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/05/19/europe-la-crise-de-lhegemonie-liberale-est-la-cause-pour-laquelle-tant-de-personnes-se-tournent-vers-lextreme-droite/
« Le destin de l’Ukraine soulève la question des droits et de la souveraineté des petits États »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/04/02/le-destin-de-lukraine-souleve-la-question-des-droits-et-de-la-souverainete-des-petits-etats/
« Selon Poutine, la Russie est la gardienne des valeurs européennes », déclare le politologue Ilya Budraitskis
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/12/18/selon-poutine-la-russie-est-la-gardienne-des-valeurs-europeennes-declare-le-politologue-ilya-budraitskis/
La Russie sous Poutine : « Il y a une guerre culturelle contre le peuple lui-même »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/08/29/la-russie-sous-poutine-il-y-a-une-guerre-culturelle-contre-le-peuple-lui-meme/
Le Mouvement socialiste russe a été reconnu comme « agent étranger »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/05/11/le-mouvement-socialiste-russe-a-ete-reconnu-comme-agent-etranger/
Perspectives sur l’impérialisme russe
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/01/22/perspectives-sur-limperialisme-russe/
« Si nous voulons comprendre l’extrême droite au 21e siècle, nous devons regarder la Russie »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/08/24/si-nous-voulons-comprendre-lextreme-droite-au-21e-siecle-nous-devons-regarder-la-russie/
Russie. Coup d’État de Prigojine et après ?
Entretien d’Ashley Smith avec Ilya Boudraitskis
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/08/19/russie-coup-detat-de-prigojine-et-apres/
Naissance et chute du « monde russe » : histoire d’un concept
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/09/03/naissance-et-chute-du-monde-russe-histoire-dun-concept/ 
Russie : Cynisme idéologique
Entretien de Francisco Claramunt avec Ilya Boudraitskis
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/05/17/36-solidarite-avec-la-resistance-des-ukrainien·nes-retrait-immediat-et-sans-condition-des-troupes-russes-36/
Russie-Ukraine : « Une situation pire que durant la guerre froide ». Entretien avec Ilya Boudraitskis
Ilya Matveev, Ilya Budraitskis : Les Russes ordinaires ne veulent pas de cette guerre
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/02/04/les-dirigeants-des-grandes-puissances-jouent-avec-le-feu/