par Bohdan Krawchenko, Spilne | 17 Mar. 2026
Repris dans la traduction et la présentation de MARX21

Un entretien avec Bohdan Krawchenko
Comment la publication d’un magazine a-t-elle permis de rassembler les militant·es de gauche ukrainiens qui critiquaient l’URSS d’un point de vue marxiste ? Pourquoi les militant·es de gauche ukrainiens contemporains sont-ils pratiquement inconnus, alors que la société a cruellement besoin d’alternatives sociales ? Dans une interview accordée au magazine Spilne, Bohdan Krawchenko, vétéran du mouvement de gauche ukrainien, contributeur au magazine Dii͡aloh (Dialog) et cofondateur de la maison d’édition Osnovy, a abordé ces questions et bien d’autres. Nous en publions l’essentiel ici en traduction française.
— Spilne : Qu’est-ce qui vous a poussé à rejoindre la gauche ukrainienne au Canada ?
— BW : je n’ai pas « rejoint la gauche ukrainienne » au Canada, car à l’époque, ce mouvement n’existait pas vraiment. Il est apparu dans les années 1960 dans le cadre d’une politisation plus large des jeunes qui se rassemblaient autour d’idées critiques. J’étais attiré par les idées de gauche et j’ai commencé à les formuler plus tôt que les autres jeunes Ukrainiens de la communauté d’émigré·es d’après-guerre, en partie parce que ma propre socialisation politique était quelque peu atypique.
Après la guerre, mes parents ont quitté les camps de personnes déplacées en Allemagne pour s’installer en France, puis au Canada, à Montréal. Bien que le français ait été ma langue maternelle, j’ai dû fréquenter une école gérée par la Commission scolaire protestante du Grand Montréal, car le Québec avait un système éducatif confessionnel. Les écoles francophones étaient réservées aux catholiques, et j’étais orthodoxe. Je suis donc allé à l’école primaire où j’étais le seul chrétien dans une classe entièrement juive.
Vivant dans un quartier juif, j’étais un « shabbos goy » : je recevais vingt-cinq cents pour passer dans les foyers juifs orthodoxes le samedi afin de faire des choses comme allumer la télévision pour que les hommes puissent regarder le football ou leur acheter de la bière. Et personne n’a jamais fait de commentaire sur mon nom, Bohdan, même s’il avait des connotations historiques dérangeantes pour les Juifs d’Europe de l’Est. Dès mon plus jeune âge, j’ai développé une allergie à l’antisémitisme.
Après la guerre, environ 250 000 Ukrainiens se sont retrouvés dans des camps de personnes déplacées (camps DP) dans les zones américaines et britanniques. Ces camps offraient des conditions idéales pour la mobilisation politique. Les possibilités d’emploi étant rares, l’énergie des gens s’est concentrée sur l’éducation, la culture, la religion et le débat politique. La fraction Bandera de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-B), qui comptait environ 5 000 membres en Allemagne, disposait des cadres organisationnels nécessaires pour mener campagne parmi les réfugié·es et elle est devenue la force politique dominante.
Environ 35 000 à 40 000 personnes déplacées se sont finalement installées au Canada, principalement dans la partie urbanisée du sud de l’Ontario, et dans une moindre mesure à Montréal. Elles ont formé un groupe distinct, séparé des 390 000 Ukrainien·nes arrivés lors des vagues d’immigration précédentes et installés dans les trois provinces des Prairies, où régnait une culture politique plus libérale et progressiste. En 1926, un premier Ukrainien a été élu au Parlement : Michael Luchkovich, de l’Alberta, qui a dénoncé l’Holodomor et a contribué à la fondation de la Cooperative Commonwealth Federation (CCF), un parti social-démocrate au Canada. En revanche, le groupe Bandera a introduit au Canada un nationalisme intégral d’extrême droite [note de l’éditeur : le nationalisme intégral est un type de nationalisme qui considère la nation comme la valeur suprême à laquelle tous les autres intérêts doivent être subordonnés].
Depuis l’invasion à grande échelle de la Russie en 2022, environ 300 000 Ukrainiens se sont à nouveau installés au Canada, ce qui représente de loin la plus grande vague d’immigration à ce jour.
— Spilne : Avec qui avez-vous noué des liens au sein de la gauche ukrainienne pendant vos années d’études ?
— BK : Une petite gauche ukrainienne est née du mouvement étudiant et s’est regroupée autour de Dii͡aloh (Dialogue), publié de 1977 à 1987. Les figures les plus importantes pour nous étaient d’anciens membres du groupe Vpered, qui s’était imposé comme un courant de gauche au sein du Parti démocratique révolutionnaire ukrainien (URDP). Nous sommes restés en contact avec ses participants : Vsevolod Holubnychy (économiste), Ivan Maistrenko (ancien borotbiste), Hryhorii Kostiuk (critique littéraire), Borys Levytsky (politologue) et Roman Paladiichuk — homme d’affaires, ancien journaliste et disciple d’Ivan-Tadei Mitrynga, qui avait rompu avec la faction Bandera de l’OUN et défendait des valeurs éthiques et humanistes. Le groupe Vpered s’est ensuite officiellement dissous et a passé le flambeau à Dii͡aloh. Nous avons également rencontré Bohdan Fedenko, le fils de Panas Fedenko, fondateur du Parti socialiste ukrainien, qui appartenait à l’Internationale socialiste.
J’ai également rencontré Nick Oliynyk, qui avait autrefois été membre d’un groupe communiste ukrainien au Canada, mais qui s’en était séparé afin de soutenir l’opposition de Trotsky à Staline. Il a persuadé Trotsky d’appeler à une « Ukraine indépendante et socialiste » dans son article de 1939 intitulé « La question ukrainienne ».

— Spilne : Vous avez été l’un des fondateurs de la revue universitaire marxiste Critique. Comment décririez-vous son objectif et sa contribution, ainsi que votre propre rôle dans cette revue ?
— BK : Après avoir étudié à Toronto, j’ai poursuivi mes études à l’Institut d’études soviétiques et est-européennes de l’université de Glasgow. Cette expérience s’est avérée décisive dans ma vie. Nous étions treize étudiants, tous de gauche et critiques à l’égard de l’Union soviétique.
Nous avons eu la chance d’avoir comme professeur Hillel Ticktin, un marxiste juif d’Afrique du Sud qui, après avoir été arrêté pour son implication dans le mouvement anti-apartheid, a reçu une bourse pour étudier à Moscou. C’était un antistalinien convaincu et un critique acerbe du système soviétique. Ses cours sur l’économie politique de l’URSS offraient une analyse approfondie de son économie et de sa structure sociale.
Sa méthode consistait à poser des questions que d’autres approches de l’étude de l’Union soviétique n’avaient tout simplement jamais soulevées. Il décrivait l’URSS comme un « non-mode de production », historiquement instable. Selon lui, la bureaucratie soviétique n’était pas une classe dirigeante au sens classique du terme, contrôlant l’extraction des surplus, mais une couche privilégiée qui gérait la production et la distribution sans en être légalement propriétaire. Son pouvoir reposait sur le contrôle politique, la répression et la suppression des mécanismes de marché. Le système était intrinsèquement inefficace, car il ne comportait ni concurrence capitaliste ni démocratie socialiste. Forts de ce cadre analytique, nous nous sommes chacun plongés dans des aspects spécifiques. Je me suis concentré sur la condition de la classe ouvrière, puis sur la question nationale.
Il était évident pour notre groupe que nous devions faire quelque chose pour diffuser cette école de pensée. Je crois avoir été le premier à proposer la création d’une revue. J’ai ensuite déménagé à Oxford pour faire un doctorat et j’ai pris la responsabilité de préparer le premier numéro.
Nous l’avons produit presque sans budget, dans une imprimerie de gauche, avec le soutien d’amis de notre cercle canadien qui s’étaient également installés à Londres pour faire des études supérieures. Le premier numéro de Critique: Journal of Socialist Theory est paru en 1973. La revue est toujours publiée aujourd’hui par Taylor & Francis.
Il convient de noter que le volume 18 de Critique était entièrement consacré à Roman Rosdolsky — Engels et les peuples « sans histoire » : La question nationale dans la révolution de 1848 — traduit et édité en anglais par John-Paul Himka.

J’ai publié plusieurs articles dans Critique sous le pseudonyme de Holubenko, dont « The Soviet Working Class: Discontent and Opposition » (La classe ouvrière soviétique : mécontentement et opposition) (1973), qui a suscité un certain écho, car personne n’avait soulevé cette question auparavant. Cet article décrivait en détail les méthodes de contrôle social et d’atomisation qui contenaient le mécontentement des travailleurs. Mais chaque fois que ce mécontentement prenait la forme d’une protestation, les autorités faisaient immédiatement des concessions ; une fois les manifestants dispersés, le KGB intervenait et procédait à des arrestations. L’article traitait du soulèvement des travailleurs de 1962 à Novotcherkassk, brutalement réprimé par les autorités.
Parmi mes autres publications, citons « La famine en Ukraine en 1933 » (1986), qui a été réimprimé à plusieurs reprises par d’autres publications de gauche, notamment un journal clandestin polonais, et « La perestroïka et la classe ouvrière soviétique » (1990).
— Spilne : Quels étaient vos contacts avec l’opposition ou les dissidents en Union soviétique, en particulier ukrainiens ? Interagissiez-vous avec eux uniquement par le biais de la littérature, ou connaissiez-vous quelqu’un personnellement à l’époque ?
— Il faut comprendre le contexte. La société soviétique était probablement la société la plus atomisée de l’histoire moderne. L’État contrôlait pratiquement toutes les activités économiques, à l’exception des petits jardins privés, et presque toutes les formes d’interaction humaine en dehors de la famille se déroulaient sous la supervision de l’État. Il était impossible d’organiser un simple club d’échecs sans l’autorisation des autorités du parti. Un puissant appareil répressif et un réseau d’informateurs assuraient le contrôle social. Dans un tel contexte, le capital social était réduit au minimum. La peur était intériorisée, et des études ont montré que le Soviétique moyen ne pouvait faire confiance qu’à un cercle très restreint, environ six personnes.
Les mécanismes de contrôle étaient particulièrement sévères en Ukraine, tout comme les sanctions. Il y avait un dicton : « Si à Moscou on vous coupe les ongles, à Kiev on vous coupe la main. » Selon le Groupe ukrainien d’Helsinki, environ 60 à 70 % des prisonniers politiques en URSS étaient ukrainiens, alors que les Ukrainiens ne représentaient qu’environ 16 % de la population soviétique. Il était difficile d’entrer en contact avec des dissidents, non seulement parce que les étrangers étaient surveillés, mais aussi parce que ces contacts les mettaient en danger. Je me suis rendu trois fois en Ukraine avant l’indépendance et, à Kiev et à Lviv, j’ai rencontré des personnes aux opinions dissidentes qui connaissaient des dissidents célèbres, et cela m’a suffi.
Nous avons pu lire les écrits des dissidents en grande partie grâce à deux organisations ukrainiennes qui ont réussi à faire sortir clandestinement et à publier des samvydav et des manuscrits. L’une d’elles était Prolog, une maison d’édition fondée par le groupe dit « Dviykari » (le deuxième groupe de l’OUN), dirigé par Lev Rebet. Fondé en 1946, le groupe « Dviykari » était lié au Conseil suprême de libération ukrainien (UHVR) et à l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) (Rebet a ensuite été assassiné par un agent du KGB). Prolog publiait des ouvrages de dissidents ukrainiens. Il y avait également la revue Suchasnist, fondée en 1960 par Ivan Koshelivets. Paradoxalement, son orientation libérale était rendue possible grâce au soutien d’une fondation américaine financée par la CIA, ce qui signifiait que le comité de rédaction ne dépendait pas des collectes de fonds auprès de la communauté des émigrés d’après-guerre, qui était en grande partie conservatrice de droite. Une autre organisation était la maison d’édition Smoloskyp, qui publiait une grande quantité de documents dissidents, samvydav, et la revue Ukrainskyi Visnyk (Herald ukrainien), une publication clandestine sur les droits de l’homme fondée en 1970 par Viacheslav Chornovil.
Quant aux activités de notre petit groupe de gauche dans la distribution de littérature en Ukraine, nous avons établi des contacts avec les communautés ukrainiennes en Tchécoslovaquie, en Pologne et en Yougoslavie, et leur avons transmis des stocks de littérature — notre revue en langue ukrainienne Dii͡aloh, dont la publication a débuté en 1977, ainsi que divers magazines et livres destinés à informer les opposants sur les événements en Ukraine, dans la région et sur les tendances mondiales. Nos contacts transmettaient ensuite ces publications aux visiteurs ukrainiens pour qu’ils les lisent et, dans certains cas, ils parvenaient à faire entrer ces documents en Ukraine. Nous avons parfois organisé des transferts directs de documents vers l’Ukraine, mais cela était rare. Lorsque cela se produisait, il s’agissait généralement de textes universitaires très appréciés par les cercles intellectuels privés d’accès aux études occidentales contemporaines.

Le hasard a voulu que le premier dissident ukrainien à atteindre l’Occident soit Leonid Pliouchtch, qui partageait des idées de gauche. Mathématicien de formation, il avait signé en 1968 une déclaration de solidarité avec le mouvement démocratique en Tchécoslovaquie. En 1972, il a été arrêté et interné dans un hôpital psychiatrique, où il a été soumis à un « traitement » médicamenteux destructeur. Le soutien à Pliouchtch était large dans les cercles de gauche en France et dans toute l’Europe, au point que les dirigeants des partis communistes français et italien ont appelé Moscou à le libérer. Il est arrivé en France en 1976 et, l’année suivante, il a publié ses mémoires, Dans le carnaval de l’histoire (en ukrainien « У карнавалі історії »), qui sont devenues un best-seller.

Il a non seulement renforcé le discours démocratique et progressiste, mais il a également complexifié — et enrichi — l’image de « l’Ukrainien contemporain », souvent perçu comme monolithique en Occident.
Un autre dissident remarquable, doté d’une force intérieure titanesque, était Danylo Shumuk, qui a passé au total quarante-deux ans en captivité. Amnesty International a reconnu qu’il s’agissait de la plus longue peine d’emprisonnement politique jamais enregistrée. Shumuk a été arrêté pour la première fois sous la Deuxième République polonaise pour son implication dans le Parti communiste clandestin d’Ukraine occidentale. Il a été libéré en 1939, lorsque les troupes soviétiques ont occupé l’Ukraine occidentale, mais il a rapidement été mobilisé de force dans un bataillon disciplinaire de l’Armée rouge et envoyé au front.
Là, il a été fait prisonnier par les Allemands et détenu dans un camp de prisonniers de guerre à Khorol (région de Poltava), tristement célèbre pour ses conditions inhumaines auxquelles peu de gens ont survécu. En 1943, Shumuk s’est échappé et a rejoint l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). Il se souviendra plus tard que, même s’il comprenait parfaitement à quel point il était vain de lutter à la fois contre les nazis et les autorités soviétiques, c’était un devoir moral — pour prouver que les Ukrainien·nes résistaient et se battaient jusqu’au bout.
En 1945, il a été capturé par le NKVD et condamné à mort ; la peine a été ensuite commuée en vingt ans de travaux forcés au Goulag. Il a été envoyé au camp de Norilsk, un complexe pénitentiaire brutal situé dans la zone arctique de la Russie. Là, il a joué l’un des rôles principaux dans le soulèvement de Norilsk de 1953, la plus grande révolte de l’histoire du système des camps soviétiques. Libéré en 1956 pendant le « dégel » de Khrouchtchev, Shumuk a été arrêté à nouveau l’année suivante, cette fois pour « propagande antisoviétique », et condamné à dix ans supplémentaires. Cette peine a pris fin en 1967.
Mais en 1972, lors d’une nouvelle vague de répression massive, il a été arrêté à nouveau, cette fois pour avoir écrit et diffusé ses propres mémoires. Dans les camps, il a organisé des grèves de la faim, a rejoint le Groupe Helsinki ukrainien et a demandé pendant de nombreuses années l’autorisation d’émigrer au Canada, où vivaient ses proches. Grâce aux efforts d’Amnesty International, de la diaspora ukrainienne et aux appels officiels du Canada, il a été libéré en 1987 et s’est réinstallé au Canada, où je l’ai rencontré. CIUS a ensuite publié ses mémoires en anglais sous le titre Life Sentence : Memoirs of a Ukrainian Political Prisoner (Condamné à perpétuité : mémoires d’un prisonnier politique ukrainien).

Danylo Shumuk était un personnage extraordinaire : une personne qui accordait une grande importance à la justice sociale, à la dignité des travailleurs et à la solidarité communautaire. Il était un opposant intransigeant à l’autoritarisme, guidé par un sens moral aigu du devoir et de la responsabilité personnelle, et il est resté attaché au nationalisme civique ukrainien. En 2002, il est retourné en Ukraine, où il est décédé en 2004 et a été enterré à Pokrovsk, dans la région de Donetsk, qui, espérons-le, restera sous contrôle ukrainien.
Après m’être installé en Ukraine, en janvier 1991, j’ai eu l’occasion de rencontrer et de travailler avec plusieurs anciens prisonniers politiques qui étaient devenus des leaders politiques et des militants civiques. Je n’entrerai pas dans les détails, mais je noterai que des traits de caractère tels que le dévouement sans compromis à ses convictions — admirables et même nécessaires en prison — n’étaient pas toujours utiles dans la période post indépendance, où le succès dépendait souvent de la capacité à former de larges coalitions. L’incapacité à unir les forces patriotiques a été l’une des raisons du résultat décevant de Viacheslav Chornovil au premier tour des élections présidentielles de 1991. Et après 1991, des conflits internes ont conduit à la fragmentation du Rukh. Dans ce contexte, j’appréciais particulièrement Mykhailo Horyn qui, grâce à son calme, à son raisonnement clair et à son pragmatisme fondé sur des principes, était un bâtisseur de coalitions efficace.
— Spilne : Pouvez-vous nous parler de votre engagement auprès de la gauche européenne ?
— BK : L’influence croissante de Critique a ouvert de nouvelles perspectives. Lorsque j’ai déménagé à Oxford, la vague d’arrestations de 1972 m’a poussé à commencer à écrire des articles pour des journaux de gauche au Royaume-Uni. Et lorsque je me suis installé en France en 1973, cela m’a servi de tremplin pour publier sur le continent européen. J’ai écrit des dizaines d’articles pour des journaux et des magazines de gauche dans sept pays. Pendant un certain temps, j’ai tenu une chronique hebdomadaire dans un journal danois. Je contribuais également régulièrement à des publications de gauche en Tchécoslovaquie et en Pologne. Le principe est simple : si vous voulez influencer la pensée de la gauche européenne, vous devez écrire pour les médias que ses partisans lisent réellement.
Il est important de se rappeler que dans les années 1970, en particulier en France et en Italie, l’influence du Parti communiste sur la façon dont les gens percevaient l’URSS allait bien au-delà de ses membres officiels. Le sentiment anti-américain en Europe a également joué un rôle considérable. Alimenté par la guerre du Vietnam et par le soutien apporté par les États-Unis à des régimes autoritaires à travers le monde, il a fait naître la conviction que l’Union soviétique était un moindre mal.
Parallèlement, il y avait un sous-entendu raciste latent. Je me souviens d’une conversation avec un sympathisant communiste français qui m’avait dit : « La démocratie est impossible en URSS. Ce sont des Slaves — ils sont habitués au fouet ; l’obéissance est dans leur sang, contrairement à nous, les Européens. » Beaucoup de gens étaient prêts à admettre que le système soviétique avait besoin d’être réformé, mais toute idée selon laquelle il était réformable et devait finalement être renversé se heurtait à une hostilité ouverte. C’est là que les articles qui ont popularisé la position de Critique — concernant la non-viabilité de l’ordre soviétique et son effondrement inévitable — ont joué un rôle crucial dans le changement du paradigme dominant.
Bien sûr, la situation est aujourd’hui complètement différente. La plupart des forces de gauche (à l’exception des communistes orthodoxes et de certains segments de la gauche populiste) soutiennent l’Ukraine. J’ai vu des auteurs ukrainiens publiés dans des médias de gauche, mais principalement dans des publications anglophones. Et compte tenu de la consolidation de l’Europe et de son rôle crucial dans le soutien à l’Ukraine, il est extrêmement important que de tels articles commencent à paraître également dans d’autres langues européennes.
— Spilne : Quelle est votre vision de la gauche dans la diaspora aujourd’hui, et de sa relation avec l’Ukraine ?
— BK : Les forces de gauche ukrainiennes en tant que groupe organisé — comme Dii͡aloh — n’existent plus. Dii͡aloh a lui-même cessé de paraître, et son héritage est désormais conservé dans les archives de l’Université du Manitoba grâce à Myroslav Shkandrij, professeur dans cette université et ancien rédacteur en chef de Dii͡aloh. Cela dit, certains de ses anciens participants — notamment Marko Bojcun — ont joué un rôle clé dans la création d’une plateforme de gauche pour le travail de solidarité avec l’Ukraine en contribuant à la fondation de la Campagne de solidarité avec l’Ukraine en Grande-Bretagne.
La Campagne, soutenue par des membres du Parti travailliste et par des militants syndicaux, est coordonnée par un comité qui comprend des représentants de la nouvelle vague d’immigration ukrainienne — Tanya Vyhovsky (présidente) et Yuliya Yurchenko — ainsi que Mick Antoniw, qui représente la génération d’après-guerre de la diaspora ukrainienne. Antoniw, qui avait auparavant des liens avec Dii͡aloh, a été membre de l’Assemblée nationale galloise (Senedd) et a joué un rôle important dans l’organisation de voyages de mineurs gallois pour acheminer de l’aide humanitaire en Ukraine. Chris Ford, l’un des principaux organisateurs de la Campagne, a également écrit sur l’histoire des Borotbistes et des Ukapistes.
Il convient également d’ajouter, qu’avant cette Campagne, il existait Labour Focus on Eastern Europe qui a cessé de paraître en 2004. Fondé par Peter Gowan et Halya Kowalsky (membre de Dii͡aloh), ce journal a contribué à attirer l’attention de la gauche britannique sur les questions ukrainiennes.

Je ne me souviens d’aucune initiative comparable à l’Ukraine Solidarity Campaign dans d’autres pays. Il existe des voix individuelles de gauche ukrainiennes — par exemple, Tanya Vyhovsky, membre du Sénat de l’État du Vermont, l’État d’origine de Bernie Sanders, qui s’est exprimée avec force en faveur de l’Ukraine. Et Sanders lui-même — un homme politique connu pour ses principes — représente le Vermont au Sénat américain. La question ukrainienne est mondiale ; elle sert de test décisif pour la boussole morale d’un groupe. En 2022, lorsque des centaines de milliers de personnes ont participé à des marches contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie, cela a envoyé un signal clair du large soutien dont bénéficie cette cause parmi les citoyen·nes ordinaires.
Au Canada, l’Ukraine bénéficie d’un soutien à travers tout le spectre politique. Dans le même temps, certains segments de l’extrême gauche et une partie du monde universitaire présentent le conflit comme une guerre par procuration qui devrait être résolue par la voie diplomatique — une position qui, en fin de compte, fait écho à celle de Donald Trump. Plus largement, la diaspora ukrainienne au Canada et ailleurs a évolué en raison du renouvellement générationnel. Elle est désormais généralement libérale dans ses perspectives, tandis que le courant nationaliste intégriste s’est marginalisé. La nomination de Chrystia Freeland au poste de ministre des Affaires étrangères, puis de vice-première ministre, a insufflé un nouveau souffle à la communauté ukrainienne. Pour nous, à gauche, elle était une figure familière depuis l’enfance. Sa mère, Halyna Freeland, féministe de renom, a fondé la coopérative d’habitation Hromada, puis la Fondation juridique ukrainienne à Kiev.
Dans l’ensemble, je pense que, dans le contexte actuel de soutien à l’Ukraine dans sa lutte contre la Russie, la gauche des pays occidentaux n’a pas à accomplir de tâche particulière distincte, au-delà du renforcement du soutien à l’Ukraine et d’effectuer le travail souvent épuisant de contrer ceux de la gauche qui ne soutiennent pas l’Ukraine. Dans le même temps, il existe un rôle potentiellement important à jouer dans le soutien aux efforts menés au sein même de l’Ukraine et visant des réformes de grande envergure et indispensables. Pourtant, aujourd’hui, la voix de la gauche ukrainienne dans ce sens est à peine audible — et elle doit être amplifiée.
— Spilne : Que pensez-vous de la gauche ukrainienne d’aujourd’hui ? Quels problèmes et défis y voyez-vous ?
— BK : C’est grâce à Marko Bojcun que j’ai découvert la gauche ukrainienne contemporaine. En 2024, Zakhar Popovych m’a fait connaître de plus près la gauche ukrainienne d’aujourd’hui, et par son intermédiaire, j’ai donné plusieurs conférences aux membres de Pryama Diia (Action directe), qui s’intéressaient à mon expérience de l’organisation étudiante et à l’idéologie syndicaliste du mouvement étudiant québécois. En 2025, j’ai assisté à une conférence de Sotsialnyi Rukh (Le Mouvement social), qui réunissait des militants syndicaux et quelques représentants du gouvernement. L’événement portait sur les primes de pénibilité pour les travailleurs des secteurs critiques. J’ai été invité, en quelque sorte en tant qu’« artefact historique », à prononcer un discours de bienvenue. L’idée qui semblait trouver le plus d’écho était que le souci du bien-être des travailleurs s’inscrit dans une longue tradition ukrainienne — depuis Taras Shevchenko, l’idée sociale a toujours été au cœur de l’idée nationale.
Je n’avais pas réalisé que Sotsialnyi Rukh aspirait également à devenir un parti politique, et je me suis surpris à réfléchir à leur stratégie pour élargir leur base de soutien. L’organisation semblait fonctionner comme un hybride entre un mouvement et un parti : d’une part, elle organise des plateformes de discussion et tisse des liens avec les syndicats. Mais l’expansion d’un parti nécessite généralement une stratégie de communication plus large, des objectifs de plaidoyer clairs sur les questions prioritaires et — surtout — une présence électorale. La gauche ukrainienne organisée est extrêmement réduite. Depuis la fermeture de Political Critique (Politychna Krytyka), le seul journal de gauche est Spilne. Cedos mène un travail de fond dans les domaines du développement social et territorial. Mais le vide intellectuel et politique qui subsiste est énorme.
Une grande partie des recherches produites par les penseurs de gauche se concentre sur la critique du néolibéralisme — dénonçant les élites prédatrices, l’aggravation des inégalités et l’érosion des biens publics — souvent sans proposer de solutions concrètes. Dans le même temps, les profonds bouleversements sociaux causés par la guerre, la pression économique, la centralisation du pouvoir, la corruption omniprésente et les enjeux considérables de la reconstruction d’après-guerre ont créé une demande publique indéniable pour de nouvelles idées sur la justice, le bien-être et les objectifs collectifs. Le vide qui en résulte coexiste avec une demande claire – bien que pas toujours explicitement formulée – d’alternatives à orientation sociale.
[…]
— Spilne : Cette année, les éditions Osnovy rééditent votre livre Social Change and National Consciousness in Twentieth-Century Ukraine. Comment décririez-vous votre approche de l’histoire ukrainienne dans cet ouvrage, et quelle importance pensez-vous qu’il revête pour le lectorat ukrainien d’aujourd’hui ?
— BK : J’ai soulevé des questions qui nécessitaient une approche interdisciplinaire. En un sens, ce livre est un ouvrage d’histoire sociale et économique, ainsi qu’une économie politique historique de l’Ukraine — et il s’inscrit clairement dans le champ des études postcoloniales. Il commence par un portrait de l’Ukraine à la veille de la révolution de 1917 et se termine en 1972, l’année où Petro Shelest a été démis de ses fonctions pour « déviation nationaliste ». Il offre une explication concrète de la manière dont l’identité nationale et la volonté d’indépendance se sont formées.
L’étude adopte une approche socio-structuraliste, examinant comment les changements dans les structures sociales à grande échelle façonnent l’identité nationale et le comportement collectif. Elle fournit une analyse détaillée des changements en matière de démographie, d’urbanisation, de formation des classes, d’économie (y compris sa dimension géographique) et d’institutions clés telles que l’éducation et la presse. Une attention particulière est accordée à la formation d’une élite — le Parti — et à l’impact des politiques de Moscou sur le développement du pays. Elle examine également la nature de l’action intellectuelle et, pendant la période révolutionnaire, le rôle décisif des mouvements de masse — en particulier le mouvement paysan — dans la naissance de la nation.

Quant à la pertinence du sujet, je tiens à souligner qu’en avril dernier, j’ai dispensé un cours intitulé « Construction nationale et construction de l’État dans l’Ukraine du XXe siècle : perspectives historiques, politiques et économiques » au département de sciences politiques de l’Université nationale de l’Académie de Kiev-Mohyla. Les étudiants l’ont trouvé captivant, car ils n’avaient jamais suivi de cours d’histoire sociale ou économique auparavant — ni à l’école ni à l’université — et n’avaient qu’une connaissance limitée du sujet. Ils étaient mieux familiarisés avec l’histoire de la pensée politique qu’avec l’histoire de la société. Leur compréhension de la période soviétique était assez superficielle. Contrairement à leurs prédécesseurs, la carte mentale de la génération actuelle est façonnée avant tout par des événements marquants : le Maïdan et la guerre.
Parallèlement, ils s’intéressent aux études coloniales et à la décolonisation — des domaines en vogue qui, par essence, présupposent des connaissances historiques. C’est précisément là que le livre prend tout son sens.
Commençons par l’impérialisme russe. À partir de la fin du XVe siècle, la Russie a fonctionné comme un État patrimonial — un système dans lequel le souverain jouissait d’un pouvoir personnel illimité, traitait le pays comme une propriété privée et effaçant la frontière entre l’intérêt public et l’intérêt privé. Ce contrôle patrimonial a entravé la formation de classes économiques indépendantes, tandis que l’État monopolisait l’économie pour en extraire les ressources. Ces ressources étaient principalement destinées au financement d’un vaste appareil militaire et policier conçu pour le contrôle social et l’expansion impériale.
Parallèlement, la productivité agricole ne s’est pas améliorée entre le XVe et le XIXe siècle. En raison de cette longue stagnation, la Russie s’est révélée incapable d’un développement économique intensif. En conséquence, elle a misé sa croissance sur des conquêtes territoriales extensives et une colonisation à grande échelle.
L’Ukraine, en revanche, après la révolution de 1648 et la création de l’Hetmanat cosaque, s’est développée selon une voie différente. L’Hetmanat était une formation sociale corporative — similaire aux États européens du XVIIe siècle, mais plus égalitaire. Le servage fut aboli, et une classe dynamique de marchands et d’artisans organisés en corporations prospéra parallèlement à une autonomie urbaine croissante et à un développement culturel. Ce progrès fut soutenu par le libre-échange avec l’Europe. Pour illustrer l’ampleur du phénomène : rien qu’en 1710, des marchandises ukrainiennes d’une valeur de plus d’un million de roubles ont transité par Vitebsk. À titre de comparaison, l’ensemble des recettes de l’Empire russe en 1708 ne s’élevait qu’à 3,4 millions de roubles.
La destruction de l’Hétmanat par la Russie n’était pas simplement une annexion politique. Il s’agissait du démantèlement systématique d’un ordre social alternatif. L’empire a éliminé les institutions ukrainiennes autonomes, détruit les classes économiques et introduit le servage sous sa forme la plus dure — la panshchyna (corvée) — afin de garantir une main-d’œuvre pour les domaines concédés aux nobles russes. Cela s’est accompagné d’une politique de réinstallation à grande échelle. Les conséquences furent profondes — et uniques dans le contexte européen. Le niveau d’urbanisation de l’Ukraine au XVIIIe siècle était plus élevé qu’il ne le sera à la fin du XIXe ; les Ukrainien·nes, qui étaient auparavant majoritares dans les villes, devinrent une minorité ; et les taux d’alphabétisation baissèrent. En ce sens, le colonialisme russe en Ukraine était plus qu’une simple domination étrangère. Il s’agissait d’une collision entre deux systèmes sociaux fondamentalement différents. La victoire du patrimonialisme russe a entraîné un déclin économique, une désurbanisation et la marginalisation systématique de la nation dominée.

L’incorporation forcée de l’Ukraine dans l’Union soviétique fut une catastrophe. Les pertes cumulées — comprenant la prise du pouvoir par les bolcheviks (1917-1919), la première famine d’origine humaine de 1921-1922, la collectivisation forcée, l’Holodomor, les purges politiques des années 1930 et 6,8 millions de morts pendant la Seconde Guerre mondiale — furent stupéfiantes. Selon les estimations du démographe dissident russe Sergey Maksimov, ces événements ont coûté la vie à plus de la moitié de la population masculine ukrainienne et à un quart de sa population féminine. Des pertes d’une telle ampleur démographique sont sans précédent dans l’histoire européenne. C’est pourquoi il est d’autant plus frappant que la société ukrainienne ait conservé la force nécessaire à l’affirmation de sa nation dans la période d’après-guerre.
Le concept de colonialisme interne est très utile pour expliquer ce qui s’est passé en Ukraine d’après-guerre. Le pays faisait partie d’un État unique au sein duquel son économie jouait un rôle déterminant, la priorité étant donnée aux secteurs qui profitaient à la Russie. L’économie ukrainienne était étroitement contrôlée depuis Moscou, et cette domination politico-économique s’accompagnait d’un afflux massif de Russes en Ukraine, qui occupaient des postes de direction prestigieux. Parallèlement, la russification s’intensifia pour dissimuler et légitimer cette stratification démographique.
* Cet entretien est paru en traduction anglaise dans la revue Posle, le 25 février 2026. Notre traduction de l’essentiel de cet entretien a été réalisée à partir de la version anglaise.
