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« Vous êtes tous pires les uns que les autres » : les Iranien·nes opposé·es au régime se retournent contre Trump

Chez certain·es en Iran, le sentiment passe de l’espoir d’être secouru·es à la consternation face à la destruction des infrastructures, de la culture et des vies humaines

Après des années d’arrestations, de disparitions et de massacres de manifestant·es, la haine que nourrissaient certains milieux en Iran à l’égard du régime au pouvoir, intransigeant et oppressif, avait atteint un tel paroxysme qu’un grand nombre de personnes avaient cru à la promesse de Donald Trump selon laquelle les États-Unis « viendraient à leur secours ».

Aujourd’hui, après deux semaines de guerre, alors que les frappes aériennes américaines et israéliennes ont fait des centaines de mort·es en touchant des quartiers résidentiels, des commerces, des dépôts de carburant et même une école, le sentiment général est en train de changer.

« Eux aussi mentent ! Tout comme le régime nous a menti », a déclaré Amir*, étudiant à l’université de Téhéran. « Vous êtes tous pires les uns que les autres. »

Ce manifestant anti-régime s’était laissé aller à espérer davantage de la part des États-Unis et d’Israël, qui, dès le premier jour de la guerre, avaient rapidement tué l’homme le plus redouté et le plus puissant d’Iran, le Guide suprême.

Pourtant, le régime perdure, le fils de l’ayatollah Ali Khamenei ayant été rapidement nommé pour le remplacer, tandis qu’Israël a élargi et intensifié ses attaques contre ce pays de plus de 90 millions d’habitant·es.

« Nous sommes tendu·es. Nous sommes vraiment tendu·es », a déclaré Amir. « Je me sens encore plus mal quand je suis seul. La mort de Khamenei nous a laissé un étrange sentiment de vide. C’est comme si j’étais désormais obligé de penser à l’avenir, qui semble si chaotique en ce moment. Nous n’avons jamais pu le regarder dans les yeux. Il est mort comme ça ? Sans avoir à rendre des comptes pour ce qu’il nous a fait ? »

Le tournant pour Amir a été marqué par les frappes israéliennes contre des dépôts de carburant à Téhéran la semaine dernière, l’une d’entre elles, visant le dépôt pétrolier de Shahran, ayant recouvert la capitale d’une épaisse fumée noire. Une averse a ensuite recouvert les arbres, les maisons et les voitures de couches de pétrole toxique.

« Je crois sincèrement aujourd’hui qu’ils [les États-Unis et Israël] n’avaient pas de plan. J’espérais encore me tromper, mais l’attaque de Shahran a changé ma façon de voir cette guerre », a-t-il déclaré. « Si c’est le régime que vous voulez frapper, même si vous pensez que ces dépôts étaient utilisés par le régime, où tracez-vous la limite ? Et nous, les Iranien·nes ordinaires ? Nous dépendons de ces infrastructures civiles. Pourquoi nous priver de notre capacité à gouverner à l’avenir ? Qui peut reconstruire des ruines totales ? »

Amir a déclaré qu’il craignait désormais constamment que l’Iran « ne devienne un autre Irak », un pays envahi par les États-Unis en 2003, qui avaient promis la liberté mais n’ont apporté qu’une guerre civile. Les dirigeants israéliens ont également appelé par le passé les Palestinien·es de Gaza et le peuple libanais à se soulever contre l’oppression, pour ensuite les tuer en grand nombre.

« J’ai le cœur si lourd », a déclaré Amir. « Je n’ai même plus de larmes. Seulement de la colère, encore et toujours. Contre ce régime, et contre eux », a-t-il ajouté, en faisant référence aux États-Unis et à Israël.

D’autres personnes interrogées par le Guardian cette semaine ont également vu leur attitude envers la guerre évoluer, notamment après l’attaque contre les dépôts pétroliers, mais aussi après avoir vu les images des sites patrimoniaux du pays endommagés.

Parmi les sites les plus touchés figuraient le palais du Golestan à Téhéran, datant du XIVe siècle, et le palais Chehel Sotoon à Ispahan, datant du XVIIe siècle.

« Comment vont-ils reconstruire… une partie inestimable de l’histoire ? », a demandé un·e étudiant·e de Téhéran. « Et comment allons-nous ramener à la vie celles et ceux qui sont en train de mourir ? C’est tout ? Le message venu de l’étranger est-il que, simplement parce que le régime s’en moque, le monde devrait-il en faire autant ? Le but est-il d’effacer notre culture et notre histoire ? »

Un·e autre étudiant·e, basé ·eà Karaj, une ville située à environ 50 kilomètres à l’ouest de la capitale qui a été la cible de violents bombardements cette semaine, a déclaré : « Je veux que ce régime disparaisse. J’ai demandé de l’aide à Trump. » Mais l’étudiant·e a ajouté qu’iel pensait que les frappes viseraient le Corps des gardiens de la révolution islamique et sa milice de volontaires, les Basij. « Quand ce plan a-t-il changé et pourquoi s’en prennent-ils à nos infrastructures ? »

La plupart des Iranien·nes ont vécu toute leur vie sous le régime iranien, qui a pris le pouvoir lors d’une révolution de 1979 qui a renversé la monarchie, pour la remplacer par des religieux autocratiques.

Il est difficile d’évaluer le soutien dont bénéficie le gouvernement dans un pays où le climat médiatique est si fortement restreint et où la dissidence ouverte peut signifier la prison et la mort.

Pourtant, depuis près de deux décennies, les mouvements de protestation ont réussi à se développer, souvent déclenchés par des troubles politiques, une hausse soudaine des prix du carburant, des turbulences économiques ou la répression des droits des femmes. En 2009, lors de ce qui fut connu sous le nom de « mouvement vert », des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour contester les résultats de l’élection présidentielle. Les manifestations ont été réprimées dans le sang par les forces de l’ordre.

En 2022, l’un des soulèvements les plus puissants, le mouvement « Femmes, Vie, Liberté », a été déclenché par la mort en détention de Mahsa Amini, suite à un prétendu non-respect des règles relatives au port du hijab. La dernière vague de manifestations a débuté fin décembre. Elle a commencé par des grèves à petite échelle au bazar de Téhéran, en réaction à la chute de la monnaie. Alors qu’elle s’étendait à des rassemblements de protestation de masse dans tout le pays, les forces de sécurité ont lancé l’une de leurs répressions les plus meurtrières, faisant des milliers de mort·es.

Un·e médecin iranien·ne qui a soigné des manifestant·es en janvier pour des blessures par balle a déclaré qu’iel gardait encore un peu d’espoir que la guerre « aboutisse au moins à un véritable changement ».

« Ce que nous craignons le plus, c’est que la guerre s’arrête maintenant, à ce stade », a-t-iel déclaré. « Nous nous retrouverions alors face aux mêmes personnes qui nous ont massacrés le mois dernier… mais en plus forts. »

Mais de nombreux autres membres du mouvement anti-régime entendent parler de nouveau-né·es tué·es par les frappes américaines et israéliennes, et en concluent simplement que ce sont désormais trois gouvernements, plutôt qu’un seul, qui tuent des Iranien·nes.

Un·e manifestant ·eà Téhéran a déclaré : « Une grande partie des personnes à qui j’ai parlé, après avoir été témoins du massacre de civil·es, ont changé leur impression de l’intervention militaire. »

En début de semaine, elles ou ils ont déclaré avoir vécu pour la première fois à Téhéran   quelque chose qui s’apparente à un bombardement intensif. Plusieurs quartiers du centre-ville ont été attaqués de manière séquentielle, par vagues. »

Les Iranien·nes, ont-iels déclaré, ont été « bel et bien abandonné·es ».

* Les noms ont été modifiés

Deepa Parent, 14 mars 2026
https://www.theguardian.com/world/2026/mar/14/anti-regime-iranians-turn-on-trump-us
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