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Un monde à part. Livres, liberté et captivité

Maksym Butkevych, militant ukrainien des droits humains a été détenu en captivité en Russie pendant plus de deux ans. J’ai eu le plaisir d’écouter ses réflexions sur la liberté à deux reprises récemment, le mois dernier en Ukraine et ce mois-ci au Canada. J’ai été frappé par une expérience qu’il a vécue avec des livres et par une réflexion qu’il a eue sur le choix.

Il a expliqué que la prison avait changé sa façon de voir la violence. Il s’agissait, selon lui, non pas de forcer une personne à faire telle ou telle chose, mais de lui ôter toute capacité de choix. La torture visait à détruire la personnalité même de l’individu, à le réduire à l’état d’objet. Il avait une vision réaliste de la question, dans la lignée des écrivains prisonniers d’Europe de l’Est.

L’écrivain polonais Gustaw Herling-Grudziński a passé deux ans dans le goulag soviétique. Dans ses mémoires, Un monde à part, il écrit que « lorsque le corps a atteint la limite de son endurance, on ne peut pas, comme on le croyait autrefois, compter sur la force de caractère et la reconnaissance consciente des valeurs spirituelles ; qu’il n’y a en fait rien que l’homme ne puisse être contraint de faire par la faim et la douleur. »

C’est ce que Maksym voulait dire en parlant de la perte de l’autonomie. Une souffrance prévisible rend l’être humain prévisible. Herling-Grudziński définissait l’objectif de l’interrogatoire comme le démantèlement complet d’une personnalité jusqu’à ses éléments constitutifs. Le prisonnier devient prévisible, même à ses propres yeux.

En l’écoutant, j’ai été frappé par l’importance que revêtaient les livres pour Maksym pendant sa captivité. Il a adressé des demandes aux autorités pénitentiaires pour pouvoir accéder à certains ouvrages. Au Goulag, Herling-Grudziński a pu lire quelques romans, grâce à la gentillesse d’une codétenue. Ces romans lui ont permis de croire qu’il pouvait comprendre les pensées des autres, qu’il n’était pas tout à fait seul. La personne qui lui a donné ces livres est l’une des rares à apparaître nommément dans ses mémoires. Est-ce un hasard si je me souviens de son nom ? Natalia.

Aujourd’hui, les missiles russes visent les maisons d’édition, les bibliothèques et les archives. Aujourd’hui, dans les régions d’Ukraine occupées par la Russie, les Russes collectent les livres en langue ukrainienne pour les brûler. C’est un travail, et ce travail peut être effectué par des prisonniers. Ainsi, des prisonniers de guerre ukrainiens, comme Maksym, se sont retrouvés contraints de détruire les livres en langue ukrainienne que les occupants russes avaient saisis dans les bibliothèques, les écoles et les universités.

L’incinération de millions de livres ukrainiens est un acte visant à détruire une culture, et pourrait certainement être considérée comme la preuve d’un projet plus vaste de génocide. Maksym, cependant, a défini cette perte en termes d’autonomie individuelle. Les personnes devraient pouvoir lire les livres qu’elles veulent lire, dans la langue dans laquelle elles veulent les lire. C’est l’être humain qui fait son choix parmi les livres d’une bibliothèque. En choisissant un livre avec nos yeux et nos mains, nous faisons un choix pour nous-mêmes ; mais nous entrons aussi dans les choix de l’auteur/autrice.

En écoutant Maksym, je pouvais me remémorer les livres que j’avais lus, établir des liens, mettre de l’ordre dans mes pensées.

La plupart d’entre nous qui lirons ces lignes ne sommes pas nous-mêmes en captivité. Mais si nous sommes Étasunien·nes, nous sommes citoyen·es d’un pays où les bibliothécaires passent leur temps à examiner des livres et à les retirer des rayons. Ce n’est bien sûr pas aussi dramatique que le fait que des prisonniers ukrainiens soient contraints de brûler des livres ukrainiens pendant une guerre d’agression criminelle. Mais la différence est de degré et non de nature. Ces bibliothécaires ne font pas ce qu’elles ou ils veulent faire. Et les livres, une fois purgés, ne peuvent être vus, ne peuvent être choisis.

Parfois, les vérités fondamentales n’apparaissent clairement que dans des conditions extrêmes. L’argument de Maksym selon lequel nous choisissons nos livres a une pertinence qui dépasse la captivité, et même la censure des bibliothèques. Internet est également un monde à part où les choses sont choisies pour nous. Ce qui est le plus prévisible est connu, collecté, amplifié, exploité. On nous présente des options, mais celles-ci sont générées par des entités algorithmiques qui doivent nous traiter comme des objets parce qu’elles sont elles-mêmes des objets.

Ce problème, d’une manière ou d’une autre, avait été anticipé par les écrivains·e du XXe siècle. Deux ans après la parution en anglais des mémoires de Herling-Grudzinski, Ray Bradbury (pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres) publia *Fahrenheit 451*, dans lequel des pompiers traquent et brûlent les livres tandis que le reste de la société est censé rester rivé à ses écrans. Les personnes libres dans ce roman sont celles qui préservent les livres en les mémorisant. Les livres apparaissent ici comme des « médiateurs de la liberté », pour reprendre les termes de la philosophe française Simone Weil.

En Ukraine, un couple d’ami·es communs nous a demandé si Maksym et moi avions parlé de mon livre On Freedom pendant que je l’écrivais. Cela n’aurait pas pu être le cas ; il était au front et en captivité. Lorsque Maksym s’est porté volontaire pour servir dans les forces armées ukrainiennes, je commençais un cours sur la liberté au sein d’une prison américaine de très haute sécurité. Quand il a été fait prisonnier par les Russes, j’étais à la fin d’un semestre au cours duquel j’avais appris d’autres personnes qui lisaient en captivité. Lors d’un séminaire, mon étudiant Dwayne a cité une note de Simone Weil datant de la guerre : la liberté signifie substituer « la dévotion à l’obéissance ». Nous pouvons être dévoués à un livre, à un·e auteur/autrice, à un·e ami·e. Mais c’est un choix.

Weil qualifiait également la liberté de « prêt qu’il faut sans cesse renouveler » – une réflexion profonde qui me fait penser aux livres de bibliothèque en retard qui traînent sur mon bureau. Un livre nous transporte dans un monde imprévisible, un monde qui n’est plus à part, mais renouvelé. Nous faisons un choix, puis nous nous retrouvons transformé·es, enrichi·es, capables de faire d’autres choix. À un moment donné, j’ai choisi de lire Herling-Grudziński, Bradbury et Weil, et elles/ils peuvent ensuite revenir vers moi, grâce à d’autres, en l’occurrence grâce à Maksym. Je trouve extraordinaire qu’il soit capable de parler de la captivité, et j’apprécie la générosité qui permet à sa propre réflexion sur la liberté d’éclairer la nôtre. J’espère qu’il écrira son propre livre.

Timothy Snyder, 14 mars 2026
https://snyder.substack.com/p/a-world-apart
Traduit par DE