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Israël. « Répétition compulsive » : comment la guerre permanente façonne la psyché

Depuis le 7 octobre en Iran, le gouvernement israélien a recouru à des états d’urgence successifs pour rendre la pensée individuelle superflue, explique la Dr Dana Amir.

Il y a huit mois, Israël a lancé une attaque surprise contre l’Iran, marquant le début de ce qui a ensuite été baptisé la « guerre des 12 jours ». À la fin du conflit, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a déclaré une victoire historique. « Nous avons éliminé deux menaces existentielles : la menace d’anéantissement par des armes nucléaires et la menace d’anéantissement par 20 000 missiles balistiques », a-t-il affirmé. « Si nous n’avions pas agi maintenant, l’État d’Israël aurait bientôt été confronté au danger d’anéantissement. »

La guerre s’est déroulée dans le contexte du génocide perpétré par Israël à Gaza, moins de deux ans après l’attaque du Hamas du 7 octobre contre le sud d’Israël, et alors qu’Israël échangeait simultanément des tirs avec le Hezbollah et les Houthis. Pour de nombreuses et nombreux Israéliens, elle a marqué le point culminant d’une période de deux ans caractérisée par l’anxiété, l’impuissance et l’incertitude. Mais samedi dernier, le lancement conjoint par Israël et les États-Unis d’une nouvelle guerre contre l’Iran a brisé les promesses de Netanyahu, ainsi que tout espoir de répit dans un état d’urgence permanent.

Comme toujours, l’expérience de la guerre elle-même est façonnée par l’apartheid israélien qui sévit sur tout le territoire entre le fleuve et la mer. Les Palestinien·nes de Cisjordanie et de Gaza n’ont aucun abri où se réfugier pour échapper aux bombardements, tandis que les citoyen·nes palestinien·nes d’Israël disposent d’infrastructures beaucoup moins stables [que les Juifs/Juives israélien·nes – NdT] pour les protéger des missiles balistiques. On a parfois l’impression que Netanyahu et son gouvernement sont déterminés à maintenir un état de guerre et d’instabilité permanents dans la région, dans lequel tous les êtres humains sont contraint·es de vivre dans une vulnérabilité et une précarité constantes.

Depuis samedi matin, entre courir vers la pièce sécurisée et essayer de penser à l’avenir à court et moyen terme, j’ai réfléchi aux conséquences psychologiques de cette situation. Afin de mieux comprendre les implications personnelles et politiques de vivre dans un état de guerre perpétuelle, j’ai discuté avec la Dr Dana Amir, psychologue clinicienne, psychanalyste, autrice et poète.

L’interview a été modifié pour des raisons de longueur et de clarté.

Avant même que les Israélien·nes aient eu le temps de pleurer les victimes des attentats du 7 octobre, le gouvernement a commencé à massacrer des civil·es palestiniens·ne à Gaza, les médias grand public israéliens justifiant cette violence génocidaire en affirmant qu’elle permettrait « d’empêcher un autre 7 octobre ». Selon vous, quel est le prix psychologique que paient les Israélien·nes pour avoir vécu dans ce cycle de peur et de violence pendant plus de deux ans ?

Lorsque des événements d’une telle intensité – le 7 octobre, le massacre israélien qui a suivi à Gaza et les guerres avec l’Iran et le Hezbollah – se succèdent à un rythme aussi rapide, la première chose qui s’effondre est la capacité à faire son deuil, qui est l’un des processus les plus essentiels pour la psyché humaine. Nous devons faire notre deuil pour pouvoir aller de l’avant. Lorsque cette possibilité nous est refusée, la psyché se fige pour ainsi dire.

Il en résulte que nous, Israélien·nes, sommes effectivement bloqué·es dans un état psychologique primitif en ce qui concerne le travail nécessaire pour surmonter les événements traumatisants. Nous n’avons aucun moyen de faire ce qui doit être fait pour aller de l’avant. Au lieu de cela, nous nous livrons à une forme très dangereuse de répétition compulsive : une pulsion inconsciente qui nous pousse à revivre l’événement encore et encore, à réinscrire la douleur tant sur le plan personnel que collectif.

Nous sommes témoins d’une société incapable de faire son deuil et, par conséquent, incapable de mener une réflexion approfondie sur elle-même, que ce soit en interne ou par rapport aux autres. Il en résulte une sorte d’enlisement dans la douleur, où les seuls points de départ sont des actes de vengeance qui déchargent cette douleur sur l’autre et la reproduisent en lui.

Les messages contradictoires du président américain Donald Trump avant la guerre avec l’Iran — suggérant un accord possible tout en menaçant simultanément de recourir à la force militaire — ont créé un sentiment d’impuissance persistant parmi la population, qui a culminé samedi matin avec l’attaque contre la République islamique. Comment faire face à un tel niveau d’incertitude ?

Il existe en effet un profond sentiment d’impuissance, accompagné d’une disposition constante à absorber la douleur. Cette disposition se poursuit pendant la guerre elle-même, car nous restons dans l’incertitude absolue quant à ce qui se passe. En conséquence, nous vivons dans une vigilance incessante, épuisante et éprouvante pour les nerfs.

En apparence, cette préparation procure un sentiment illusoire de puissance : elle conduit ostensiblement à l’action, par exemple à courir vers la pièce sécurisée. Mais l’état de préparation dans laquelle nous nous trouvons n’a pas d’horizon. Très peu de ce qui se passe dépend réellement de ce que nous faisons, et nous avons de plus en plus le sentiment que rien de tout cela n’est lié à nos intérêts. Nous sommes des pions sur un échiquier contrôlé par des forces politiques dont le seul horizon est elles-mêmes.

Cette situation offre l’occasion de réfléchir à la nature de l’anxiété. Je comprends l’anxiété psychologique comme l’équivalent de la température corporelle, une sorte de mécanisme de signalisation. Lorsque la température corporelle augmente, notre impulsion immédiate est de la faire baisser. Mais la fièvre est en fait un signal important qui indique que le système immunitaire lutte contre quelque chose. Il s’agit d’un mécanisme d’alarme naturel qui tente également de lutter contre ce qui attaque l’organisme. 

L’anxiété fonctionne de manière similaire. Dans un état d’anxiété normal — et non pas une anxiété pathologique, qui est un mécanisme de signalisation défaillant —, l’anxiété s’intensifie lorsqu’il y a une menace pour le système psychique et s’atténue une fois que le système immunitaire psychologique parvient à y faire face.

Dans la situation actuelle, cependant, le thermomètre fonctionne très mal. Nous sommes constamment anxieuses/anxieux et l’anxiété devient donc un état permanent. Seules les raisons changent.

Lorsque l’anxiété devient un paramètre constant, elle ressemble à une personne malade dont la maladie est rebaptisée chaque jour. Hier, elle mourait de la grippe  ; aujourd’hui, elle meurt d’un cancer. Les maladies elles-mêmes perdent leur sens, car elles mènent toutes au même résultat. En conséquence, aucune force réelle n’est mobilisée pour les combattre.

Dans le langage de la psychologie cognitive, cela s’appelle l’impuissance acquise. C’est un phénomène observé chez les souris de laboratoire qui cessent d’appuyer sur les pédales qui leur fournissent de la nourriture. Elles ne parviennent plus à établir un lien entre une action spécifique et un résultat spécifique, et elles abandonnent donc.

Les Israélien·nes sont depuis longtemps ces souris. Nous avons cessé d’appuyer sur les pédales. Notre niveau d’anxiété et d’impuissance est si élevé que la plupart d’entre nous ont abandonné toute tentative de comprendre le lien entre l’action ou l’inaction et son résultat. Il semble que tous les résultats soient identiques. Dans un certain sens, c’est la grande victoire du gouvernement : il a réussi à transformer des citoyen·nes actifs/actives et réfléchi·es en souris de laboratoire impuissantes.

C’est précisément cette situation qui a poussé un groupe d’associations de psychologues et d’organisations de la société civile à publier en novembre une lettre appelant le Premier ministre à déclarer l’état d’urgence dans le domaine de la santé mentale.

Dans son best-seller « La stratégie du choc », Naomi Klein affirme que les gouvernements et les entreprises exploitent les crises extrêmes – guerres, catastrophes ou effondrements économiques – pour faire passer des programmes politiques et économiques ambitieux. Dans le cas d’Israël, le gouvernement semble utiliser l’accumulation de nombreux facteurs générateurs d’anxiété pour réprimer la dissidence, renforcer le militarisme et poursuivre la déshumanisation des Palestinien·nes. Comment les personnes peuvent-elles faire face psychologiquement et maintenir une résistance collective dans de telles conditions ?

Les états d’urgence collectifs sont des situations créées par les gouvernements eux-mêmes. Leur utilisation est liée à la déclaration d’un état d’urgence, que seul le souverain a le pouvoir de proclamer. Il s’agit donc dès le départ d’une condition imposée par le pouvoir à celles et ceux qui vivent sous son autorité.

Dès qu’un état d’urgence est déclaré, nous entrons dans une sorte de salle forte [à l’épreuve des explosions], non seulement physiquement, mais aussi psychologiquement. C’est un état dans lequel nous sommes entouré·es de murs épais, sans réception pour nos téléphones portables, coupé·es du monde extérieur. Cette condition a pour conséquence l’affaiblissement, voire la suppression, de la pensée indépendante et critique. En état d’urgence, quelqu’un d’autre pense à notre place. L’urgence elle-même rend la pensée individuelle superflue.

Si l’on imagine le système psychique comme un système digestif, une digestion saine consiste à absorber ce qui est nécessaire et à expulser ce qui ne l’est pas. Il y a une négociation constante entre ce qui est intériorisé et ce qui est rejeté.

Dans cet état d’urgence, il n’y a pas de digestion de ce type. Soit on avale les messages qui nous sont injectés, soit on les recrache entièrement, soit on les laisse coincés dans la gorge.

C’est pourquoi tant de force peut être exercée sur nous dans les états d’urgence. C’est aussi pourquoi le souverain a intérêt à créer de plus en plus de situations d’urgence. La tâche la plus difficile dans de telles circonstances est de retrouver la pluralité, le doute et la pensée elle-même.

Aujourd’hui, alors que nous courons d’un abri à l’autre tandis que l’Iran riposte aux bombardements incessants des États-Unis et d’Israël, nos vies ont une fois de plus basculé. La fréquence des attaques et la régionalisation rapide du conflit ont créé de multiples niveaux d’incertitude. Comment les derniers jours s’inscrivent-ils dans le contexte des deux dernières années ?

Je pense que ces derniers jours ne sont qu’une concentration de ce qui se passe continuellement depuis plus de deux ans : un pic d’anxiété, un sommet d’épuisement, des nerfs complètement à vif. Et pour couronner le tout, des messages présentent cette guerre comme une guerre de libération, voire comme le fondement possible d’une nouvelle paix mondiale.

Le degré de déconnexion entre ces messages et la destruction délibérée qui est en train d’être perpétrée crée un profond décalage entre la cause et l’effet — un décalage qui, comme je l’ai dit plus tôt, crée un terrain fertile pour l’impuissance acquise.

Ces derniers jours, on a l’impression que nous ne sommes plus surpris·es lorsque de nouvelles catastrophes se produisent. Elles se succèdent les unes après les autres. Comment cela affecte-t-il notre capacité à imaginer un horizon différent, à vivre notre vie avec une perspective plus large et à envisager un avenir qui ne soit pas saturé de violence ?

La résistance repose précisément sur la capacité d’imaginer, d’aller au-delà de ce qui est immédiatement réel et concret. La capacité à s’accrocher à la possibilité d’un horizon dépend d’une sorte de lyrisme [exaltation des sentiments – NdT] individuel et collectif de l’âme [« soul »].

Il ne s’agit pas d’un simple acte de déviation par rapport à la réalité. Il s’agit d’un effort continu pour permettre à la réalité de se transformer en nous encore et encore, afin qu’elle puisse finalement se transformer également à l’extérieur de nous.

En 1920, Paul Klee a peint l’Ange de l’Histoire [« Angelus Novus »], représentant un ange fixant du regard quelque chose dont il semble vouloir s’échapper. Son visage est tourné vers le passé tandis que son dos fait face à l’avenir. Ces derniers jours, cette image m’est souvent revenue à l’esprit : celle d’une personne dont le regard est fixé sur ce qui est détruit plutôt que sur ce qui pourrait être construit ; quelqu’un·e qui tente de s’échapper mais qui finit par rester prisonnier·e.

Le pouvoir du lyrisme humain réside dans la capacité à tourner le visage de l’ange de l’histoire vers l’avenir. C’est le pouvoir de nous réapproprier non seulement le droit, mais aussi l’obligation de choisir la vie plutôt que la mort, de choisir l’avenir plutôt que de revivre sans cesse le passé de manière compulsive et futile.

Une version de cet article a été publiée pour la première fois en hébreu sur Local Call. Vous pouvez la lire ici.

Dana Mills, 4 mars 2026
Dana Mills est écrivaine, militante, danseuse et responsable du développement des ressources chez +972/Local Call. Elle est l’auteure de Dance and Politics: Moving beyond Boundaries(2016), Rosa Luxemburg (2020), Dance and Activism (2021) et One Woman’s War(2024).
https://www.972mag.com/permanent-war-israeli-psyche-iran-emergency/
Traduit par DE

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