
Quatre ans après le début de l’invasion russe à grande échelle, une partie importante de la gauche européenne continue de refuser sa solidarité à la résistance ukrainienne. Andriy Movchan — militant de gauche ukrainien en exil politique à Barcelone, cofondateur du syndicat étudiant anarcho-syndicaliste Priama Diia (Action directe) et militant au sein du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine (RESU) — aborde cette défaillance sans détour. L’héritage stalinien dans les partis communistes d’Europe du Sud, l’inévitabilité du nationalisme dans les guerres de survie nationale, la logique hypocrite du campisme, et les perspectives à long terme pour une gauche ukrainienne capable de mener deux combats simultanés : contre l’impérialisme russe et contre les politiques néolibérales de Zelensky. Un témoignage lucide de quelqu’un qui connaît le prix de regarder ailleurs. [AN]
Pour commencer, pouvez-vous nous dire brièvement ce que fait le Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine ?
Ce réseau réunit des organisations et des militant·es — majoritairement de gauche, issus de différents courants : trotskistes, anarchistes, socialistes, indépendantistes, mais aussi syndicalistes — qui militent pour soutenir la résistance ukrainienne et la société civile ukrainienne, et pour appuyer les mouvements de gauche, féministes et autres mouvements progressistes en Ukraine, y compris dans leurs propres luttes.
Vous avez mentionné que vous vivez à Barcelone depuis environ onze ans. Pourquoi avez-vous quitté l’Ukraine ?
Parce que j’avais de graves problèmes avec l’extrême droite ukrainienne. J’ai subi une série d’agressions dans la rue. J’étais pris pour cible, et j’ai donc dû quitter mon pays. La police refusait d’agir sur ces crimes. L’État refusait de me protéger, et j’ai donc été contraint de demander l’asile politique en Europe.
Je militais dans l’anarcho-syndicalisme. J’ai été l’un des fondateurs et militants d’un syndicat étudiant anarcho-syndicaliste qui s’appelle Priama Diia (Action directe). [1] Ce syndicat existe toujours ; une nouvelle génération le fait vivre. C’est quelque chose dont je suis fier — des jeunes qui continuent à se battre même dans ces conditions. J’étais également journaliste de gauche et blogueur assez connu.
Une partie importante de la gauche européenne — notamment dans l’État espagnol — a refusé de soutenir la résistance ukrainienne face à l’invasion. Certains sont ouvertement pro-Poutine ; d’autres refusent d’admettre que la Russie est une puissance impérialiste ; d’autres encore invoquent le poids de l’extrême droite dans le gouvernement et dans la société ukrainiens. Pensez-vous que la présence de l’extrême droite soit un facteur déterminant pour décider si l’on doit soutenir un peuple opprimé face à une invasion impérialiste ?
C’est une question très complexe. Lorsqu’un conflit pour la survie nationale éclate, le nationalisme en surgit toujours — plus radical, moins radical, mais du nationalisme. C’est inévitable. En Palestine aussi, il y a beaucoup de nationalisme. Et normalement, dans les guerres de résistance nationale, la partie la plus motivée tend à être le nationalisme le plus radicalisé ou le fondamentalisme religieux. C’est inévitable.
Durant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de mouvements de résistance contre les envahisseurs allemands étaient dirigés par des éléments nationalistes, voire de droite, qui ne voulaient tout simplement pas voir leur nation occupée — comme en Pologne, par exemple. Et l’exemple le plus classique que la gauche invoque toujours : la résistance du peuple soviétique durant la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup ici croient qu’il s’agissait d’une lutte purement antifasciste, idéologiquement communiste. Mais ce n’était pas le cas. Beaucoup de soldats soviétiques, interrogés pendant ou après la guerre, disaient qu’ils se battaient pour la patrie, pour la Russie. La propagande soviétique pendant la guerre ne reposait pas sur le communisme, le socialisme ou la révolution. Au contraire, cela était dissimulé, car de larges secteurs étaient déçus par la politique de Staline ; ce qui motivait les gens à se battre, c’était la défense de la patrie. La propagande soviétique s’appuyait fortement sur le nationalisme et le chauvinisme russes, invoquant l’empire russe, les tsars, les héros mythiques de la Russie ancienne. Il n’existe jamais de lutte pure.
Il est aussi quelque peu hypocrite que dans ces conflits, le nationalisme de l’opprimé soit toujours présenté comme le problème, tandis que celui de l’envahisseur échappe à toute critique — alors que l’invasion se fait elle aussi sous une bannière nationale.
Quels arguments avanceriez-vous à ces secteurs pour les amener à soutenir la résistance ukrainienne ?
Il faut d’abord examiner leur motivation réelle pour refuser ce soutien. Je vois que pour beaucoup, ne pas apporter ce soutien est une tentative d’affaiblir l’OTAN — l’ennemi contre lequel ils et elles se battent depuis des décennies. Lorsqu’un conflit de ce type surgit, et que l’agresseur n’est pas l’Occident, pas l’OTAN, mais un impérialisme qui s’oppose à l’OTAN, il devient très difficile de changer de point de vue et d’adapter sa posture à une réalité transformée. Beaucoup d’organisations ne veulent tout simplement pas évoluer avec les transformations du réel ; elles préfèrent conserver de vieilles positions qui ne correspondent plus aux défis d’aujourd’hui.
Alors : pour affaiblir l’OTAN et l’impérialisme occidental, quel prix sont-ils et elles prêts à payer — hypothétiquement ? Il n’y a aucune garantie que cela fonctionnerait ; en cas d’occupation de l’Ukraine, l’OTAN pourrait même en sortir renforcée. Chacun·e doit se poser la question : l’occupation de l’Ukraine est-elle un prix acceptable pour affaiblir l’OTAN ? Si l’occupation de l’Ukraine et l’élimination de sa culture, de sa langue, de son identité nationale — si cela est acceptable, alors qu’est-ce qui l’est d’autre ? L’occupation des pays baltes est-elle également acceptable ? Et quoi encore ? Jusqu’où peut-on accepter cela ? Chacun·e doit se poser cette question : où est la limite ?
L’héritage staliniste dans les partis de gauche a sans aucun doute joué un rôle important dans le refus de soutenir la résistance ukrainienne. Le stalinisme, plutôt que de rompre avec le passé impérialiste de la Russie, l’a en réalité renforcé. Quel poids pensez-vous que l’héritage staliniste exerce sur la gauche européenne ?
En Europe du Sud, cet héritage stalinien est encore plus fort que dans d’autres régions d’Europe, car pendant la Guerre froide, les partis communistes étaient parmi les forces de tête dans la lutte contre les dictatures, contre l’impérialisme, contre la réaction. Et ainsi, même des organisations qui n’ont plus grand-chose à voir avec le stalinisme aujourd’hui ressentent encore cette influence — c’est une sorte d’hégémonie.
Ici, le stalinisme est associé à la lutte pour la liberté, contre l’oppression et la dictature. Mais dans nos régions, le stalinisme a apporté de grandes souffrances au peuple ukrainien et à d’autres peuples — au peuple du Kazakhstan, aux peuples baltes, aux nations d’Europe centrale. [2] C’est cette expérience qui doit être la référence première — penser aux peuples, pas à sa propre identité politique. Car à quoi sert la politique ? La politique doit servir les peuples, les gens. Pas pour se sentir supérieur, pas pour se sentir plus progressiste que les autres. Si la politique de quelqu’un prime sur la souffrance d’un peuple, c’est une politique fausse — une politique qui aide l’oppresseur, et non les peuples.
Comme vous le dites, le stalinisme a joué un rôle absolument réactionnaire dans toutes les anciennes républiques soviétiques. En Ukraine, l’exemple le plus évident est l’Holodomor — toute la misère et la faim auxquelles il a soumis le pays. Pendant longtemps dans ces régions, depuis la chute du mur de Berlin, personne n’a voulu entendre parler du socialisme, car le stalinisme en a souillé le nom ainsi que ce qui aurait dû être une société d’émancipation, de libération, de destruction de toute oppression et de toute exploitation. Étant donné que l’avenir de l’Ukraine se discute entre le Kremlin et la Maison Blanche, et que Zelensky refuse également de se détacher de l’Union européenne et de l’OTAN, pensez-vous qu’il soit possible que le socialisme réapparaisse comme quelque chose de désirable en Ukraine ?
La question du socialisme ne disparaîtra jamais tant que les classes sociales existeront. C’est une évidence. Mais en tant que marxistes et matérialistes, nous devons aussi comprendre quelque chose sur les sociétés d’Europe de l’Est : après l’échec du projet soviétique, du socialisme autoritaire, la réaction en a profité et parler de socialisme devient un tabou pendant un certain temps, tant que le traumatisme persiste. Et quand les gens de gauche ici en Europe occidentale parlent du fait qu’il y a un gouvernement réactionnaire en Ukraine — que peut-on attendre ? Après l’échec du socialisme avec toutes ses contradictions, on ne peut évidemment pas s’attendre à un boom des mouvements révolutionnaires. L’Ukraine n’est pas une exception. Dans tous les pays d’Europe de l’Est ayant vécu l’expérience soviétique, la droite continue de gouverner — sans exception.
Il y a une hégémonie de droite. Il faut au minimum un changement de génération. Mais la guerre d’aujourd’hui ne nous rapproche pas de cette perspective — elle nous en éloigne. Car la Russie utilise aussi beaucoup de références à l’expérience soviétique — ils mettent des drapeaux soviétiques sur leurs chars, et ces chars tuent nos soldats, tuent nos civils, détruisent nos villes et villages. Demandez-vous : est-ce que cela accroît ou diminue la popularité du socialisme en Ukraine ? Clairement pas.
En même temps, pendant la guerre, des exemples d’auto-organisation se sont développés — depuis les usines, les quartiers, les syndicats. C’est peut-être une façon de montrer qu’en fin de compte, les seuls en qui on peut avoir confiance, c’est son propre peuple et sa capacité à s’auto-organiser, plutôt que de dépendre d’acteurs extérieurs qui répondent à leurs propres intérêts.
Bien sûr, la lutte sociale, la lutte de classes en Ukraine continue. Il y a des syndicats, des mouvements féministes, un mouvement étudiant, du journalisme indépendant. Tous ces secteurs populaires tentent de contribuer à la lutte contre l’injustice, même pendant la guerre — c’est très difficile. Il y a la loi martiale, des restrictions à la censure, les manifestations sont interdites, les grèves sont interdites. Ce sont des conditions de guerre. Mais malgré tout cela, les secteurs populaires continuent à se battre, à critiquer les politiciens, la corruption, les capitalistes. [3]
Pour finir, qu’est-ce qui est nécessaire, selon vous, pour que le peuple ukrainien non seulement expulse l’envahisseur, mais parvienne à une véritable indépendance ? Et quelles perspectives s’ouvrent pour l’avenir de l’Ukraine ?
Avant tout, le peuple ukrainien a besoin de soutien et de solidarité — pas seulement de la part des gouvernements occidentaux, mais aussi de la société civile, en Europe et dans d’autres continents. Nous avons besoin d’être compris. Nous voulons survivre en tant que nation indépendante et pour cela nous avons besoin de soutien, et nous avons besoin que des pressions soient exercées sur l’agresseur.
Pas nécessairement une pression militaire, mais une pression diplomatique. Les mouvements du sud global peuvent faire pression sur leurs gouvernements pour qu’ils ne soutiennent pas l’agresseur et qu’ils coupent les relations commerciales avec lui. Ils peuvent convaincre leurs citoyen·nes — ou les informer — de ne pas servir de chair à canon dans cette guerre. La Russie recrute une quantité énorme de chair à canon en Afrique, en Asie, en Amérique latine. Il existe de nombreuses manières d’apporter son soutien, et cela compte énormément. Même un soutien symbolique est très important pour les Ukrainien·nes. Nous avons besoin d’être compris.
*Andriy Movchan est un militant de gauche ukrainien qui vit en exil politique à Barcelone depuis onze ans, ayant été contraint de quitter l’Ukraine après des agressions répétées de l’extrême droite. Il est cofondateur et ancien militant du syndicat étudiant anarcho-syndicaliste Priama Diia (Action directe) et journaliste de gauche. Il est actuellement actif au sein du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine (RESU). [4]
Cet entretien a été conduit par l’équipe éditoriale de Presente Rojo (Corriente Roja / Courant rouge). Source : Presente Rojo Número Especial, n° 3, février 2026. Publié par Corriente Roja / Liga Internacional de los Trabajadores – Cuarta Internacional (LIT-QI, Ligue internationale des travailleurs – Quatrième Internationale). Disponible sur : www.corrienteroja.net
P.-S.
Source : Presente Rojo Número Especial, No. 3, February 2026. Published by Corriente Roja / Liga Internacional de los Trabajadores – Cuarta Internacional (LIT-CI). Available at : www.corrienteroja.net
Traduit de l’espagnol et notes pour ESSF par Adam Novak
Notes
[1] Sur Priama Diia, voir : Patrick Le Tréhondat et Ihor Vasylets, « Ukraine : La reconstruction du syndicat d’étudiants Priama Diia (Action directe) », ESSF, 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74598 ; et Adam Novak, « Le syndicalisme étudiant indépendant en Ukraine en temps de guerre », ESSF, 2026. Disponible sur : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77701
[2] L’Holodomor (1932-1933) fut une famine provoquée délibérément en Ukraine soviétique sous Staline, qui tua des millions d’Ukrainien·nes. Il est largement reconnu comme un génocide. Sur l’héritage staliniste et ses conséquences politiques, voir : « Collectifs Solidarité d’Ukraine : l’expérience en temps de guerre », ESSF, 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75840 (en anglais).
[3] Sur les organisations de gauche ukrainiennes actives pendant la guerre, dont les Collectifs Solidarité et Priama Diia, voir : Patrick Le Tréhondat, Denys Gorbach et Stéfanie Prezioso, « Ukraine : quatre ans de guerre — soutien à la résistance et à l’auto-organisation populaire », ESSF, février 2026. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78162 (en anglais).
[4] Sur le Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine (RESU) et les activités de solidarité associées, voir : Patrick Le Tréhondat, « Je reviens d’Ukraine », ESSF, 2022. Disponible sur : http://europe-solidaire.org/spip.php?article62528
