Témoignage et conclusions de Pierre Rousset
La mort tragique de Quentin Deranque a des conséquences politiques majeures qui risquent d’être durables. Ce peut être un point tournant. La LFI, la gauche radicale, les antifascistes, l’antifascisme sont mis au banc des accusés. Il faut faire front commun face à cette déferlante, mais il ne faut pas pour autant minimiser la gravité de ce qui s’est passé à Lyon. Quentin Deranque n’aurait pas dû mourir. Ce décès questionne notre éthique militante. La Jeune Garde est des nôtres et c’est précisément pour cela que l’on doit tirer en toute clarté les leçons de ce qui s’est passé.
Cette réflexion sur notre éthique militante est nourrie de mon histoire. Dans les années 1960-1970, les fascistes d’alors (Occident) m’ont enfoncé le crâne d’une lourde barre métallique. J’ai été emmené d’urgence à l’hôpital. La police est arrivée et a voulu m’embarquer au commissariat. Le personnel hospitalier a fait barrage et j’ai été immédiatement soigné. Sinon, peut-être serais-je mort. Les parallèles avec le présent sont assez saisissants – même si le bord politique n’est pas le même.
A l’époque, les clashs avec les fascistes étaient quotidiens sur les marchés, devant les facs, partout où nous intervenions, vendions notre presse… Cependant, nous avions une règle cardinale : on ne prend pas le risque de tuer, donc on ne frappe pas à la tête en usant « d’armes par destinations » potentiellement létales. Ils m’ont enfoncé le crâne, je n’enfoncerai pas le leur. Une ligne rouge à ne pas franchir. Elle l’a malheureusement été à Lyon. Je pense pourtant que la Jeune Garde faisait sienne cette règle cardinale. Je suis bien convaincu que les militants en cause ne voulaient pas tuer. Quentin Deranque n’en est pas moins décédé. Il n’est pas mort dans une rixe générale, mais lors d’une confrontation « de groupe à groupe ». Aurait-il pu être sauvé s’il avait été conduit tout de suite à l’hôpital ? D’un point de vue juridique, la question est d’importance. D’un point de vue politique, elle ne change pas la nature de la question qui nous est posée. Posée à nous.
On doit y répondre maintenant et ce n’est pas faire preuve d’une absence de solidarité que de le dire. Procès d’ex-membres de la Jeune Garde, il y aura. Nous devons exiger que ce procès ne soit pas mené « à charge ». Vu les invraisemblables propos du ministre de la Justice (on croit entendre un ministre de l’Intérieur ultra), on peut craindre qu’il n’exerce de lourdes pressions sur l’instruction, une crainte que renforce le présent climat politique hystérisé. Les personnes et organisations qui soutiendront la défense des inculpés durant le procès seront plus crédibles si elles ont clairement condamné le meurtre. Le processus judiciaire va prendre bien du temps. Une réflexion politique sérieuse sur la « crise lyonnaise » ne peut être mise en « pause » sine die. Pour faire sens, elle doit se mener dans le présent.
Mon propos n’est pas d’offrir ici une analyse de la situation politique française post-Lyon ou de dresser un panorama des extrêmes droites actuelles, à contre-courant du discours médiatique dominant. Pour cela, je renvoie à l’article de mon ami et camarade Léon Crémieux [1]. Pour un historique de l’antifascisme, je me réfère notamment à l’étude publiée dans la revue Regards par l’historien Roger Martelli [2]. Je converge avec eux sur la brûlante actualité de l’antifascisme comme mouvement sociopolitique le plus large possible. Je souhaite revenir à partir de mon expérience propre sur des choix qui ont fondé la cohérence d’un engagement révolutionnaire collectif et la maîtrise de la violence. Une expérience qui remonte aux années 1960-1970.
J’ai fait remarquer à Léon que la critique des formes d’action qui ont conduit à la mort de Quentin Deranque aurait gagné à être annoncée plus tôt dans son article et à être formulée de façon plus tranchée. Il n’en disconvient pas, je crois. D’autant plus que dans les années 70, alors qu’il militait à Aix, leur SO s’est, par deux fois au moins, interposé pour empêcher certains de s’acharner violemment sur des fachos à terre, évitant au moins une fois que cela finisse très mal. « Pour nous, c’était évident ! », note-t-il. Cet échange a fait remonter un souvenir à ma mémoire. Lors d’une confrontation avec les flics, un policier avait été « happé » par les manifestant.es. Nous l’avons rapidement exfiltré par l’arrière pour qu’il ne lui arrive pas malheur, même si nous avons moult fois échangé avec les forces de [leur] ordre grenades défensives et lacrymogènes d’un côté, pavés et cocktails Molotov de l’autre. Nous n’étions vraiment pas des « ultra-gauches » ivres de violences !
Précisons que nous n’avons pas fait « le choix » de la violence. Nous étions la génération née pendant ou au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, héritant de ce passé immédiat et de ses traumas. Nous sommes entrés en lutte à l’époque de la Guerre d’Algérie, des ratonnades anti-immigrés, de l’escalade militaire US au Vietnam, mais aussi des guerres de libération et de l’internationalisme. Les Services d’Action Civiques (SAC, gaullistes) sévissaient en France, ainsi que les restes de l’OAS [3]. Occident et ses avatars [4] étaient particulièrement actifs en milieu étudiant, menant une « guérilla » constante contre l’extrême gauche. Dans l’ombre, des organisations nazies étaient encore meurtrières. Signe que les revanchards de l’Algérie française ne désarmaient pas, Henri Curiel est assassiné en 1978 ! Militant communiste égyptien, il s’était engagé, comme nous, dans les réseaux clandestins de soutien au FNL, lesdits « porteurs de valises ».
Nos organisations ont été dissoutes, nous imposant une semi-clandestinité, les manifestions ont été interdites, notamment à Paris, nos membres ont été incarcérés pour reconstitution de ligue dissoute… Cependant, la situation était bien pire dans d’autres pays européens, à commencer par l’Italie. Nous n’étions en France ni héroïques ni spécialement à plaindre. Nous vivions une expérience fondatrice pour toute une génération, dont le point d’orgue fut évidement Mai 68 et la grève générale. Nous étions heureuses et heureux de vivre des temps d’espérance. Nous montions à l’assaut du ciel. Ce dynamisme a largement contribué à réduire les risques de dérives groupusculaires et nous avons su intégrer à notre réflexion politique la question de la violence.
Mes ami.es philippin.nes, de ma génération, ont mené, dans les années 1970, une résistance armée au régime dictatorial de loi martiale sous le règne de Ferdinand Marcos senior. Ils ont développé une riche pensée politico-militaire : toute décision politique pouvait en effet avoir des implications militaires, toute décision militaire aura des implications politiques. Le terme ne vaut pas pour nous, qui n’étions pas engagés dans une lutte armée. Cependant, nous devions en permanence évaluer la portée politique des actions minoritaires (quelle que soit leur nature) que nous envisagions de prendre.
J’ai été l’un des responsables du service d’ordre (SO) pour la direction de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) avant de devoir m’expatrier en 1973 après trois condamnations judiciaires, dont un sursis d’un an qui aurait pu tomber à toute nouvelle anicroche. Les fonctions du SO étaient multiples, depuis la protection de nos activités face aux constantes attaques fascistes, la protection aussi (souvent unitaire) des manifestations, de multiples actions spectaculaires (non violentes), des opérations plus dangereuses, comme des distributions de tracts aux usines Citroën face à des milices patronales qui faisaient régner la terreur dans l’entreprise…
Nous avions par ailleurs (ce n’était pas de ma responsabilité) des groupes d’autodéfense qui devaient contrer notamment des groupes nazis très actifs. Cela se passait obligatoirement dans l’ombre – ce n’était pas un libre choix, mais une obligation. Il fallait à tout prix éviter que l’identité des camarades concernés ne soit connue. Même dans ce cas, nos règles d’engagement devaient être respectées : interdiction de frapper à la tête au risque de tuer. Même dans l’ombre, nous ne combattions pas les nazis avec des méthodes de nazis.
Chaque intervention significative du SO était discutée en amont tant dans ses modalités techniques que sur sa raison d’être politique. Le bilan était assuré après coup, le tout en lien avec le Bureau politique. Ce mode de fonctionnement a jugulé tout risque d’« autonomisation » du SO. Il était aussi l’occasion de vérifier la pertinence de nos actions. On a naturellement tendance à répéter ce qui « fonctionne », sans se rendre compte que le contexte évoluant, ce qui était efficace hier cesse un jour de l’être. L’évaluation critique collective permet d’ajuster régulièrement l’appréciation de la situation.
Malgré cela on peut évidemment commettre des erreurs. Le cas de la manifestation du 21 juin 1973 a été très discuté. Ordre Nouveau tenait meeting au Palais de la Mutualité à Paris pour dénoncer « l’immigration sauvage », alors que des travailleurs immigrés se faisaient assassiner. Une véritable provocation. Les condamnations à gauche restaient verbales. La Ligue communiste a décidé de manifester en ordre de bataille pour tenter de déloger les fascistes. Le cortège a fini par comprendre plusieurs milliers de participant.es. Surprise, il atteint sans encombre les abords de la Mutualité. En fait, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Raymond Marcellin de très triste mémoire, voulait dissoudre la LC et nous avait tendu un piège. Nous avons été quelques-uns à nous retrouver en prison. Je pense que cette initiative ne correspondait plus à la situation politique du moment, mais de nouvelles modalités d’action étaient difficiles à mettre en œuvre, nécessitant un renforcement de notre enracinement social. On était dans un entre-deux.
La dissolution de la LC a suscité un vaste sentiment de solidarité une fois que les manœuvres du ministre de l’Intérieur ont été révélées par la presse et que le contenu du meeting d’Ordre Nouveau a été plus largement connu. Le piège de Marcellin a aussi fait des remous au sein de la police. Au final, l’ensemble des forces de gauche se sont élevées contre notre dissolution, y compris le PCF qui nous traitait pourtant de… « gauchistes Marcellin ».
En tout état de cause, cet « épisode » au caractère un tant soit peu « substitutionniste » a accéléré le débat au sein de l’organisation sur la « mise à jour » de ses orientations, le changement de période, la construction dans la longue durée.
Au début des années 1970, l’avenir était incertain. Le régime allait-il se durcir encore ? Pour comprendre certains débats de l’époque (je n’y reviens pas ici), il faut avoir à l’esprit que nous ne voulions pas engager une guerre privée avec l’Etat et une escalade de la violence. Mais nous craignions que l’Etat ne soit le moteur de cette escalade et, si tel avait été le cas, nous étions très mal préparés pour y faire face. Heureusement, il n’en fut point ainsi. Quant à nous, nous nous sommes refusés à « militariser » l’organisation. Bien au contraire, nous avons démocratisé notre service d’ordre. A partir de 1973, peu avant mon « exil », nous avons fait élire par chaque cellule les membres qu’elle déléguait au SO. Nous devons avoir être la première organisation à l’avoir ainsi féminisé, des militantes ont été intégrées à sa direction.
Je voudrais conclure sur les points suivants :
* Des accidents sont toujours possibles (quelqu’un tombe d’un pont lors d’une confrontation…), mais nous ne devons jamais prendre délibérément le risque de tuer, notamment en le frappant à la tête de façon potentiellement létale (avec des coups de poing américains, des barres à mine, etc.). Cette règle me semble devoir être partagée par tout le camp antifasciste.
* La priorité des priorités est de renforcer la capacité de mobilisation antifasciste d’ensemble. Il me paraît clair qu’aujourd’hui les confrontations de « groupe à groupe, à la lyonnaise » n’y contribuent pas.
* L’activité de toute structure chargée de la protection des activités de nos mouvements doit être sous le contrôle de leurs directions pour éviter toute autonomisation. Un problème surgit quand l’organisation et secteur chargé de cette protection se confondent. Il reste alors l’autocontrôle, mais le risque est alors grand de dérives et de déconnexions par rapport aux priorités politiques.
Pour élargir le propos, nous traversons une période très différente des années 60-70 et je suis trop vieux (79 ans) et moi-même trop « déconnecté » des responsabilités militantes pour m’aventurer dans bien des débats d’actualité. Cependant, je pense que le point de vue à partir duquel on doit aborder nos tâches (dont l’antifascisme) est la construction d’un Front social et politique aussi large que possible pour faire face à la montée des extrêmes droites (d’ordre divers), de la crise climatique, de la crise sanitaire et sociale, de la polycrise. Là est l’urgence des urgences.
En se laissant enfermer dans le jeu électoral, les divisions ne peuvent être surmontées. L’unité doit être reconstruite dans l’arène sociale à partir de ces urgences. Cela ne peut qu’impacter profondément notre façon de faire de la politique. Facile à dire, certes, beaucoup moins facile à faire.
Pierre Rousset, 1 mars 2026
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78189
Notes
[1] Léon Crémieux, « Dynamiques politiques en France », 27 février 2026, ESSF (article 78179) :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78179
[2] Roger Martelli, « L’antifascisme est une vertu, pas un crime », Regards, 23 février 2026 :
https://regards.fr/la-newsletter-du-23-fevrier/
Disponible sur ESSF (article 78179) :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78179
[3] Organisation de l’Armée secrète. Créée en 1961 pour s’opposer à toute perspective d’indépendance de l’Algérie. Les commandos de l’OAS mèneront de nombreuses opérations paramilitaires, s’attaquant à tous les milieux favorables aux négociations avec le Front de libération nationale (FLN) algérien, y compris des tentatives d’assassinat de De Gaulle.
[4] Groupe d’extrême droite, créé en 1964. Dissout en 1968, il se reconstitue sous le nom d’Ordre Nouveau, puis du Groupe union défense (GUD).
