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Oleksandra Matviïtchouk, prix Nobel de la paix : en Ukraine, “l’espoir, c’est comprendre que tous nos efforts ont un sens”

Quatre ans après le début de l’invasion à grande échelle de la Russie, la lauréate du prix Nobel de la paix 2022, Oleksandra Matviïtchouk raconte comment les Ukrainiens transforment leur survie en résistance, donnent des cours par des températures négatives ou sèment des graines dans un sol gelé, défiant ainsi la volonté de Poutine d’effacer leur avenir.

Publié le 23 février 2026

C’est le quatrième hiver depuis le début de l’invasion à grande échelle. Et il s’avère très difficile. Les missiles et les drones russes détruisent délibérément les infrastructures énergétiques dont dépendent les civils pour survivre. En janvier et février, les températures ont atteint -25 °C. Les villes ukrainiennes sont littéralement congelées. Des millions de personnes ont un accès limité ou sont privées de chauffage, d’eau et d’électricité.

Je me souviens qu’en 2022, lorsque les Russes ont commencé à frapper les infrastructures énergétiques, une vidéo d’une enseignante de Kiev a été publiée en ligne. Vêtue d’une doudoune rouge et d’un bonnet chaud, près d’un magasin disposant d’un générateur électrique et d’un accès à Internet, elle se tenait sur la pointe des pieds à côté d’un poteau métallique. Dessus, elle avait posé son ordinateur. Là, dans le froid glacial, elle donnait un cours à ses élèves.

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Et je me suis dit : les Russes sont venus pour nous prendre tout ce que nous avions – notre terre, notre liberté, notre avenir, l’éducation de nos enfants. Mais cette enseignante de Kiev a refusé de leur donner quoi que ce soit. Même quelque chose d’aussi simple que donner un cours était devenu un acte de résistance.

D’après ma propre expérience, je sais que lorsque l’on ne peut pas compter sur le système international de paix et de sécurité, on peut toujours compter sur les gens. Nous avons l’habitude de penser en termes d’Etats et d’organisations intergouvernementales, mais les gens ordinaires ont beaucoup plus de pouvoir qu’ils ne le pensent.

Il y a quatre ans, j’étais à Kiev lorsque les forces russes ont tenté d’encercler la ville. Personne ne croyait que nous pourrions résister à une menace militaire aussi écrasante. Nous considérions chaque matin comme une victoire, car nous avions survécu à une nouvelle nuit. Je me souviens que les organisations humanitaires internationales ont évacué leur personnel. Mais les gens ordinaires sont restés et ont commencé à résister. Ils ont accompli des choses extraordinaires.

L’une de ces personnes était mon amie, l’écrivaine ukrainienne Victoria Amelina. Au début de l’invasion à grande échelle, elle a interrompu son voyage et est retournée en Ukraine. Elle s’est rapidement jointe aux efforts visant à documenter les crimes de guerre. Et elle a fait beaucoup d’autres choses en même temps.

Je me souviens lui avoir dit : “Tu en fais déjà tellement – écrire un livre, documenter les crimes de guerre, voyager sur le terrain, faire du bénévolat – c’est presque au-delà de l’épuisement. Pourquoi te lancer dans de nouveaux projets ?”

Elle m’a répondu qu’elle avait le sentiment lancinant de ne pas en faire assez. Elle a ajouté qu’elle ne savait pas combien de temps il lui restait – ni combien de temps il nous restait à tous.

Un mois après cette conversation, un missile russe a frappé un café à Kramatorsk. Vika s’y trouvait à ce moment-là, en compagnie de quelques écrivains colombiens qu’elle accompagnait dans l’est du pays. Elle a été gravement blessée et est tombée dans le coma.

Cela peut sembler irrationnel, mais je lui ai écrit tous les jours sur Messenger. J’étais convaincue qu’elle se réveillerait et qu’elle lirait tous mes messages. Même lorsqu’un ami commun, qui était avec elle en soins intensifs, m’a dit que nous devions nous préparer à l’inévitable et à l’accepter, j’ai répondu que je ne perdrais pas espoir.

Au Mémorial des héros, place de l’Indépendance, Kiev. Février 2025 | Photo : Francesca Barca

En préparant ce texte, j’ai ouvert cette dernière conversation que Vika n’a jamais lue. Voici ce que je veux vous dire.

Premièrement, je ne sais pas comment les historiens du futur appelleront cette période. Mais l’ordre international fondé sur la Charte des Nations unies et le droit international a été rompu.

Le système des Nations unies a été créé après la Seconde Guerre mondiale pour protéger les populations contre la guerre et les violences de masse. Mais même mon téléphone a une date d’expiration. Ce système n’a jamais été réformé. Aujourd’hui, il est au point mort et se cantonne à des gestes rituels. Il est facile de prédire que des guerres, telles des incendies, éclateront plus fréquemment dans différentes parties du monde, tant le câblage international est défectueux et produit des étincelles partout.

L’Ukraine se trouve au cœur d’événements qui vont façonner l’avenir du monde. Il ne s’agit pas simplement d’une guerre entre deux Etats, mais d’une guerre entre deux systèmes : l’autoritarisme et la démocratie.

Vladimir Poutine cherche à prouver qu’un pays doté d’une puissante capacité militaire et d’armes nucléaires peut bouleverser l’ordre du monde, dicter ses règles à la communauté internationale et même modifier par la force les frontières mondialement reconnues.

Le dirigeant russe n’a pas lancé une invasion à grande échelle uniquement pour s’emparer de nouveaux territoires ukrainiens. Il serait naïf de penser que la Russie a perdu des centaines de milliers de soldats uniquement pour occuper Avdiïvka ou Bakhmout. Poutine a initié cette invasion pour occuper et détruire l’Ukraine dans son ensemble, avant de poursuivre son avancée.

Sa logique est historique. Il rêve de restaurer l’Empire russe. Les citoyens des autres pays européens ne sont en sécurité que parce que les Ukrainiens retiennent son armée.


La liberté n’est pas acquise, c’est une condition préalable à la survie. Les Ukrainiens ont vécu dans l’ombre de l’Empire russe pendant trois siècles. Nous n’aurions jamais survécu en tant que nation si nous n’avions pas cherché sans relâche la liberté pendant tout ce temps.


Deuxièmement, les gens ne commencent à comprendre qu’une guerre est en cours que lorsque les bombes tombent sur leur tête. Mais la guerre a également une dimension informationnelle, et cette lutte pour la réalité ne connaît pas de frontières nationales.

La façon dont les gens perçoivent le monde détermine leurs décisions et leurs actions. C’est pourquoi les régimes autoritaires s’attaquent à la vérité.

Nous passons tous de plus en plus de temps sur les réseaux sociaux, qui sont inondés d’infox et de désinformation. Les gens perdent la capacité de distinguer la vérité du mensonge. Aujourd’hui, même les habitants d’une même petite communauté ne partagent plus une vision commune de la réalité. Sans cette perception commune, ils ne peuvent pas agir ensemble. Et sans action collective, comment pouvons-nous défendre notre liberté ?

Nous vivons dans ce qu’on appelle un “monde post-vérité”. Mais il me semble plutôt s’agir d’un monde “post-connaissance”. Cette dernière perd de sa valeur. Les gens préfèrent écouter les blogueurs d’Instagram plutôt que les chercheurs ou les scientifiques. Ils réclament des solutions simples. Peut-être pouvions-nous nous le permettre en temps de paix. Mais plus personne ne vit en temps de paix. Par conséquent, plutôt que de simplifier les choses, nous devons accepter la complexité.

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Nous devons également résister à la normalisation de la cruauté. Il y a quelques semaines à peine, des Russes ont tué un couple de personnes âgées qui tentait de fuir un village occupé dans la région de Soumy. Le mari tirait sa femme sur un traîneau vers un endroit où des sauveteurs les attendaient. Un drone a largué un explosif directement sur la femme. Son mari pleurait et refusait d’abandonner son corps ; c’est alors qu’un deuxième drone l’a frappé. Leurs corps ont été laissés dans la neige.

En étudiant ces documents, je me suis souvenu que les chambres à gaz d’Auschwitz avaient été construites par des ingénieurs allemands professionnels. Je me suis également souvenu que l’effondrement du système international avait été précédé par la perte de l’humanité.

Enfin, la liberté n’est pas acquise, c’est une condition préalable à la survie. Les Ukrainiens ont vécu dans l’ombre de l’Empire russe pendant trois siècles. Nous n’aurions jamais survécu en tant que nation si nous n’avions pas cherché sans relâche la liberté pendant tout ce temps.

J’ai enregistré le témoignage du chercheur et philosophe ukrainien Ihor Kozlovskyiaprès qu’il ait passé 700 jours en captivité en Russie. Avant cela, j’avais interviewé plus d’une centaine de survivants. Ils m’avaient raconté comment ils avaient été battus, torturés, violés, enfermés dans des caisses en bois, électrocutés au niveau des parties génitales, comment on leur avait coupé les doigts et arraché les ongles, percé les genoux, et comment on les avait forcés à écrire avec leur propre sang. Peu de choses pouvaient donc me surprendre. Cependant, Ihor a mentionné quelque chose qui semblait insignifiant par rapport aux preuves recueillies, mais qui m’a profondément marquée.

Il a décrit ses jours passés en isolement carcéral, enfermé dans cellule au sous-sol qui, à l’époque soviétique, avait servi à détenir des condamnés à mort. Il n’y avait pas de fenêtres. Pas de lumière du soleil. Pas d’air frais. On avait du mal à respirer. Les eaux usées coulaient sur le sol sale. Des rats sortaient de l’égout.

Ce chercheur, connu dans tout le pays, m’a raconté comment il donnait des cours de philosophie à ces rats, simplement pour entendre le son d’une voix humaine.

Ihor Kozlovskyi est une victime au sens juridique du terme : il a été kidnappé et détenu dans des conditions inhumaines, et torturé si sévèrement qu’il a dû réapprendre à marcher. Pourtant, même cela ne lui a pas fait se considérer comme une victime. Le fondement de notre existence est la dignité, pas le statut de victime. Et la dignité, c’est l’action.

Nous ne sommes pas les otages des circonstances. Nous participons à ce processus historique. La dignité nous donne la force de lutter même dans les circonstances les plus insupportables.

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Nous marchons sur les traces de ceux qui nous ont précédés. Le meurtre d’intellectuels ukrainiens, la répression sanglante des poètes et des artistes, la famine artificielle de millions de personnes n’ont pas détruit l’identité ukrainienne à l’époque soviétique. Car alors, comme aujourd’hui, il y avait toujours des gens pour enseigner aux enfants ukrainiens. Des gens qui écrivaient des livres en ukrainien. Des gens qui préservaient la mémoire du passé.

Nous semons. Nous semons des graines. Nous semons même en hiver, quand tout est gelé. Nous semons des choses qui ne craignent pas le froid. Nous semons par conviction, sachant que le printemps viendra inévitablement et que tout ce que nous avons planté germera. Oui, c’est un travail de longue haleine. Mais ce sont ceux qui planifient à long terme qui finissent par l’emporter.

En relisant les messages que Vika n’a jamais lus, j’ai pensé à tout ce qu’elle avait accompli au cours de sa courte vie. J’ai réfléchi à l’affection qu’elle m’avait généreusement témoignée, ainsi qu’à sa famille et à nos amis. J’ai regardé à nouveau les photos de son livre inachevé sur les femmes en guerre, un ouvrage qui a été publié en plusieurs langues après sa mort. La vie humaine est fragile. Pourtant, elle peut être remplie d’un sens éternel.

Je sais maintenant beaucoup de choses sur l’espoir. L’espoir n’est pas la conviction que tout ira bien. L’espoir est la profonde compréhension que tous nos efforts ont un sens.

Repris de VOXEUROP .eu