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Iran. Reprendre le drapeau sans le peuple : la contre-offensive technocratique

Le quotidien Sazandegi occupe une place particulière et révélatrice dans l’architecture politique de la République islamique. Il est directement affilié au Parti des cadres constructeurs de l’Iran, un parti qui a vu le jour après la guerre (Irak/Iran) et qui a consolidé son influence sous la présidence d’Akbar Hachemi Rafsandjani dans les années 1990.

Depuis lors, Sazandegi a fonctionné comme le porte-parole officieux d’un réseau technocratique ancré dans les hautes sphères de l’État : hauts fonctionnaires, planificateurs politiques, économistes orientés vers le marché et politiciens dont la vision du « développement » est ancrée dans la stabilité, l’accumulation de capital, la privatisation et la détente avec l’ordre mondial.

Pour les lecteurs et les lectrices qui ne connaissent pas bien le paysage politique interne iranien, ce courant est souvent qualifié de « réformiste ». Mais cette étiquette est trompeuse si on l’entend au sens démocratique ou émancipateur. Le réformisme représenté par Sazandegi est davantage managérial que populaire, technocratique plutôt que social. Son principal souci n’est pas la participation politique, la redistribution ou l’action collective, mais la gestion efficace des crises au sein du système existant.

Sazandegi n’est pas un journal grand public ni un journal de référence. Son influence réside dans sa proximité avec le pouvoir : il fonctionne comme une plateforme élitiste et technocratique à travers laquelle certaines parties de l’État iranien débattent, testent et reformulent les réponses à la crise.

Sur le plan économique, le journal défend systématiquement une forme localisée de néolibéralisme islamique : discipline de marché, austérité et privatisation intégrées dans un État axé sur la sécurité qui réprime activement l’organisation syndicale indépendante et la politique de gauche. Sur le plan politique, il est profondément contre la gauche. La gauche n’apparaît pas dans son discours comme une force sociale légitime, mais comme une menace déstabilisatrice, associée au radicalisme, au désordre et à une mobilisation de masse incontrôlable.

Cette haine de la gauche n’est pas seulement rhétorique, elle est structurelle. Sazandegi parle au nom de cette partie de la caste dirigeante au pouvoir qui se méfie profondément des mouvements de rue et de la politique populaire. Dans cette perspective, les manifestations ne sont pas l’expression d’un mécontentement collectif ou d’une lutte sociale, mais des perturbations qu’il faut contenir, rediriger ou gérer de manière technocratique. L’horizon idéal est celui où le système survit intact, où les marchés continuent de fonctionner, où les crises sont gérées par des experts et où la politique se retire dans des salles fermées, à l’abri de la pression populaire. La répression, la pauvreté et les manifestations sont reconnues, mais elles sont présentées comme des « problèmes de gouvernance » plutôt que comme les symptômes d’une crise profonde de légitimité.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la récente décision de Sazandegi de placer le symbole du lion et du soleil en première page. Dans l’Iran contemporain, les symboles ne sont plus des références neutres à l’histoire. Après des vagues répétées de soulèvements et le massacre brutal de manifestants, le pays est entré dans une période où la mémoire et l’identité elles-mêmes sont devenues un terrain politique contesté. Les symboles ne circulent pas comme des ornements culturels, mais comme des expressions condensées de refus, de chagrin et d’antagonisme.

La sensibilité de ce sujet a été soulignée la veille par les propos tenus par Gholamreza Salehi Amiri, directeur de la Fondation Iranology. Salehi Amiri a déclaré que le lion et le soleil « ont leurs racines dans l’identité iranienne et islamique » et « appartiennent à la République islamique ». Il ne s’agissait pas d’un simple commentaire culturel. Il s’agissait d’une revendication politique concernant la propriété : qui a le pouvoir de définir les symboles nationaux, et dans quelles conditions.

Pour un public non iranien, il est important de comprendre le rôle institutionnel qui se cache derrière cette déclaration. La Fondation Iranology n’est pas un organisme universitaire indépendant. Il s’agit d’une institution affiliée à l’État chargée de produire et de contrôler un discours « officiel » sur l’identité iranienne compatible avec les besoins idéologiques du régime. Lorsque son directeur intervient dans un différend symbolique, il ne le fait pas en tant qu’historien neutre, mais en tant qu’acteur politique. La déclaration de Salehi Amiri n’était donc pas un exercice d’interprétation historique, mais une tentative de réintégrer un symbole contesté dans le cadre identitaire autorisé par le régime.

Historiquement, le lion et le soleil étaient un symbole de l’État iranien, et non d’une idéologie, d’une religion ou d’une monarchie spécifiques. Il est apparu sous différentes formes au fil des siècles, y compris pendant les périodes islamiques, bien avant l’émergence de l’État-nation moderne. Il est important de noter qu’il n’était pas intrinsèquement monarchiste. La République islamique a supprimé ce symbole après 1979 précisément parce qu’il était en contradiction avec le projet identitaire du régime, qui cherchait à fonder sa légitimité sur une fusion avec l’idéologie islamiste chiite. Au fil du temps, et en grande partie par défaut, ce symbole a été associé à la politique d’exil monarchiste, même si d’autres acteurs, tels que l’OMPI, l’utilisaient également comme emblème national.

Ce qui a changé ces dernières années, ce n’est pas la signification historique du symbole, mais sa fonction sociale. Dans le contexte des manifestations de masse et de la violence étatique, certains segments de la société iranienne ont récupéré d’anciens symboles nationaux comme outils de négation, c’est-à-dire comme moyens d’exprimer leur rejet de la République islamique sans nécessairement soutenir un régime alternatif spécifique. Ce point est souvent mal compris en dehors de l’Iran. La réapparition de ces symboles ne signifie pas automatiquement un retour à la politique monarchiste ; elle reflète la fermeture de l’espace politique et la recherche de signes communs permettant d’exprimer la dissidence.

C’est précisément pour cette raison que l’intervention de Sazandegi et de la Fondation Iranology est importante. En imprimant le Lion et le Soleil, Sazandegi n’est pas soudainement devenu monarchiste, ni n’a embrassé le nationalisme romantique. Au contraire, elle a procédé à une manœuvre technocratique familière : extraire un symbole de la rue, le replacer dans un cadre institutionnel et le recoder dans les limites de l’ordre existant. La déclaration de Salehi Amiri a servi de sceau idéologique à ce processus, affirmant que le symbole pouvait être intégré en toute sécurité dans une « République islamique réinterprétée » sans menacer ses fondements.

Il ne s’agit pas ici de réconciliation, mais d’une appropriation symbolique.

Ce qui importe ici, ce n’est pas quelle tendance politique a autrefois utilisé ce symbole ou l’a revendiqué historiquement. Le fait est que ce drapeau a été transformé en symbole de révolte par une partie importante de la société iranienne contre le régime islamique et doit être compris comme tel. Le dépouiller de ce contexte et le réintégrer dans un discours officiel de continuité nationale revient à neutraliser sa charge politique.

La décision de Sazandegi illustre une stratégie plus large poursuivie par le réformisme technocratique en période de crise profonde : absorber ce qui ne peut être totalement réprimé, assainir ce qui ne peut être effacé et traduire l’antagonisme social dans un langage de réforme contrôlée. Les symboles sont tolérés, voire célébrés, tant qu’ils sont détachés de la politique de masse et dépouillés de leur contenu oppositionnel.

Pour les observateurs extérieurs, cet épisode offre un aperçu clair du conflit plus profond qui façonne l’Iran contemporain. La lutte ne porte pas seulement sur les institutions ou les politiques, mais aussi sur la question de savoir qui peut définir la signification même de l’Iran : une société en révolte ou un système qui a besoin d’une meilleure gestion?

Siyavash Shahabi, 9 février 2026
https://firenexttime.net/reclaiming-the-flag-without-the-people-irans-technocratic-counteroffensive/
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