Le monde d’hier au bord du gouffre : Comment construire une vision solidaire qui ne se range pas du côté d’un camp impérialiste, mais mise sur la libération par en bas ?
Un entretien avec l’autrice britannico-syrienne Leila al-Shami et le socialiste ukrainien Oleksandr Kyselov.
L’activiste britannico-syrienne Leila al-Shami vit en Écosse et est co-autrice de Burning Country. Syrians in Revolution and War (2016). Elle est engagée dans le réseau internationaliste The Peoples Want, dont le manifeste est disponible en plusieurs langues sur https://thepeopleswant.org/en/manifesto et paraîtra bientôt en allemand. Al-Shami fait également partie du collectif médiatique anti-autoritaire From the Periphery, qui cherche dans ses podcasts et magazines à « mettre au centre des voix, des luttes et des idées qui reçoivent trop peu d’attention dans les grands médias ».
Oleksandr Kyselov est membre du conseil de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social), une organisation socialiste ukrainienne fondée en 2015 qui défend les principes du socialisme démocratique, s’oppose au capitalisme et à la xénophobie, et est engagée dans l’internationalisme, les politiques féministes et l’anti-impérialisme [4]. Originaire de Donetsk, il est actuellement assistant de recherche à l’Université d’Uppsala [5].
WOZ : Leila al-Shami, Oleksandr Kyselov, en politique internationale, il semble que seule la loi du plus fort prévale désormais. Le Forum économique mondial (WEF), qui se tient cette semaine à Davos, en est également le symbole [1]. Assistons-nous à une nouvelle vague d’expansion impérialiste ?
Leila al-Shami : Nous nous dirigeons sans aucun doute vers un ordre mondial multipolaire dans lequel différents impérialismes se font concurrence [2]. Il est triste qu’une grande partie de la gauche occidentale considère les formes non occidentales d’impérialisme comme des alternatives et méconnaisse leur nature impérialiste. Un monde dans lequel des puissances impériales luttent pour établir des sphères d’influence ne conduit qu’à une plus grande instabilité.
Oleksandr Kyselov : Je n’ai pas vécu la vague de concurrence impérialiste pendant la Guerre froide, mais elle me rappelle certainement quelque chose. Bien sûr, l’impérialisme occidental a toujours cherché à s’étendre, mais au moins essayait-on de dissimuler cette aspiration derrière un engagement en faveur du droit international. Aujourd’hui, c’est tout le système qui est ouvertement remis en question. Quand Donald Trump dit que l’Europe est faible, il a raison : non seulement l’Ukraine dépend des États-Unis, mais l’Europe aussi. Et la menace russe est réelle – du moins pour les territoires d’Europe de l’Est que le Kremlin considère comme faisant partie de sa sphère d’influence – tandis que Trump tente d’arracher le Groenland à son principal allié.
Al-Shami : Nous assistons actuellement à l’effondrement complet des normes internationales, à une politique essentiellement déterminée par la violence brute et la puissance. Cela tient notamment au fait que la Russie, l’Iran et le régime Assad n’ont jamais été tenus responsables de leurs atrocités en Syrie ou en Ukraine [3]. Les conséquences de cette impunité sont visibles à Gaza ou au Venezuela. Le plus terrible, c’est que l’effondrement de l’ordre libéral ne produit pas d’alternative de gauche, mais aide plutôt le fascisme et l’autoritarisme à accéder au pouvoir.
WOZ : La critique anti-impérialiste reste généralement centrée sur l’impérialisme américain. Vous deux, en revanche, avez vécu les conséquences de l’impérialisme russe : avant que l’agression russe ne s’intensifie en Ukraine à partir de 2014, la Syrie était un terrain d’essai pour les armes et les tactiques russes. Comment la stratégie impérialiste a-t-elle évolué au fil du temps ?
Al-Shami : La principale différence est que la Russie revendique l’Ukraine comme faisant partie de son propre empire, alors que le conflit en Syrie était de nature géopolitique : la Russie voulait de l’influence dans la région. Tandis que les troupes iraniennes étaient déployées au sol, l’armée de l’air russe contrôlait l’espace aérien ; le Kremlin faisait valoir son influence dans les négociations internationales, torpillant toute tentative de l’ONU de demander des comptes au régime Assad. L’approche brutale de la Russie contre les civils était d’ailleurs aussi un instrument dans la lutte contre l’Occident : la Russie a dévasté des villes syriennes et provoqué ainsi une vague massive de réfugiés vers l’Europe. En même temps, elle finançait des groupes d’extrême droite là-bas pour qu’ils agitent contre les réfugiés. Une politique délibérée de déstabilisation.
Kyselov : Les médias russes présentaient alors des symptômes presque schizophrènes : ils défendaient l’intervention en Syrie en prétendant soutenir les « frères syriens » dans la lutte contre l’impérialisme américain. Mais au moment où ces frères franchissaient la frontière en fuyant la guerre, ils devenaient aussitôt des « terroristes islamistes » qui tenteraient de détruire la civilisation européenne. Les mêmes médias diffusaient deux récits complètement opposés.
WOZ : Leila al-Shami, en 2018, vous avez écrit un texte très commenté sur « l’anti-impérialisme des idiots ». Comment êtes-vous arrivée à ce terme ?
Al-Shami : À l’époque, les États occidentaux ont attaqué des installations militaires syriennes et des installations d’armes chimiques après que le régime Assad eut attaqué sa propre population avec des armes chimiques. Cette intervention limitée pour protéger la population a conduit à une mobilisation massive de la gauche occidentale – ce qui était très frustrant pour moi, car ces gens n’étaient jamais descendus dans la rue pour condamner les attaques du régime contre les écoles et les hôpitaux. Au total, il y a eu trois mobilisations de la gauche occidentale concernant la Syrie – et elles critiquaient toujours des interventions occidentales ciblées contre des objectifs militaires. Mais quand il y a eu plus tard une intervention occidentale majeure en Syrie contre l’État islamique, au cours de laquelle la ville de Raqqa a été complètement détruite, la mobilisation était absente [6]. Il n’y a eu aucun tollé, pas même une demande de protection de la population civile [7].
Kyselov : La position de la gauche anti-impérialiste en Occident reflète pour moi une sorte d’eurocentrisme – simplement inversé : on se considère comme le plus grand malfaiteur mondial, rien ne peut être comparé à ses propres méfaits. Au fond, ils refusent aux autres la possibilité même d’être mauvais. En ce sens, on ne peut pas non plus s’opposer à l’impérialisme russe et iranien, ni au régime Assad – car ce sont des adversaires du grand méchant, les États-Unis.
WOZ : Comment expliquez-vous cette vision étroite ?
Al-Shami : C’est un retour à l’idéologie de la Guerre froide, quand on divisait le monde en deux blocs. Mais ce monde n’existe plus. J’y vois aussi un narcissisme occidental : l’idée que seuls les hommes blancs peuvent influencer l’histoire et que tous les autres sont sans importance. Cette attitude est couplée à un refus d’écouter les voix du terrain – ce qui est également évident en Iran actuellement. Les gens souffrent tellement sous le régime répressif qu’ils ont vraiment d’autres soucis que d’éventuelles attaques américaines. Tout ce qui se passe dans le monde ne peut pas être ramené à l’échiquier géopolitique. Au lieu de cela, une analyse de classe serait appropriée, regardant les dynamiques internes et les conflits sociaux à l’intérieur d’un État. Les régimes autoritaires ne nous libéreront pas, nous devons donc ramener une perspective révolutionnaire, réapprendre à croire que la libération ne peut venir que d’en bas.
Kyselov : Prenons l’exemple du Venezuela : bien sûr, le renversement de Maduro seul n’apportera pas de changements radicaux, bien sûr son éviction est problématique du point de vue du droit international. Mais on devrait néanmoins montrer plus d’empathie, ne pas partir de concepts géopolitiques abstraits, mais des personnes concernées. Bien sûr, le contexte est important. Je viens d’Ukraine, j’ai mes préjugés et mes traumatismes que je projette. Je m’imagine à la place des Vénézuéliens : si Trump faisait disparaître Poutine, cela pourrait conduire à une escalade. Mais pendant un moment, je serais quand même soulagé. C’est un sentiment humain quand il s’agit de quelqu’un qui a infligé tant de souffrances à vos compatriotes.
WOZ : N’est-il pas vrai que les frappes militaires de l’extérieur affaiblissent de toute façon la construction de mouvements sociaux à l’intérieur ?
Al-Shami : Pour revenir une fois encore à la Syrie : la gauche occidentale s’est même opposée aux demandes syriennes d’une zone d’exclusion aérienne. Personne en Syrie ne demandait de troupes terrestres américaines ou une occupation américaine du pays – précisément dans cette région, les gens en savent plus sur l’impérialisme américain que quiconque en Occident ; les Syriens s’identifient fortement aux peuples d’Irak ou de Palestine. Ils voulaient simplement une intervention pour protéger la population civile. Et la gauche occidentale voulait qu’ils se taisent et meurent plutôt que de soutenir une telle intervention. Ce n’est même pas un principe politique, mais de l’humanité élémentaire. Ce qui me trouble, c’est l’incapacité à se mettre à la place des autres, à comprendre leurs traumatismes.
Kyselov : La tragédie ukrainienne, c’est qu’on souhaite une intervention de l’extérieur parce qu’on est soi-même totalement impuissant. Et la tâche de la gauche serait de s’organiser autour d’un sentiment commun d’injustice – et non de regarder les gens de haut. J’ai souvent eu affaire à des Iraniens dans le passé : ils ont protesté contre le régime dans le pays même, ont essayé de quitter le pays. Maintenant, le régime exécute ouvertement des gens dans la rue. Mais la gauche est seulement obsédée par l’impérialisme américain.
Al-Shami : En Syrie, je me suis toujours prononcée contre l’ingérence extérieure, celle de l’Occident autant que celle de l’Iran et de la Russie. Mais aux premiers jours de la révolution, j’ai soutenu l’appel de l’Armée syrienne libre [8] pour des armes, qui représentait alors encore le mouvement démocratique. Mais même cet appel à des armes pour l’autodéfense a été critiqué par la gauche occidentale. On ne permet donc pas aux Syriens de se défendre, mais on ne soutient pas non plus d’autres États dans leur défense. Les gens n’ont pas d’autre choix que de mourir.
WOZ : Et quelle est votre position sur les livraisons d’armes occidentales à l’Ukraine ?
Al-Shami : J’ai une totale compréhension pour la position ukrainienne. Se défendre n’est pas une question idéologique pour les Ukrainiens, mais une lutte existentielle pour la survie. Il s’agit de savoir s’ils peuvent continuer à exister en tant que société ou non.
Kyselov : Le rejet des livraisons d’armes me semble n’être qu’une attitude moralement impuissante qui cache l’absence d’une stratégie viable. J’ai récemment rencontré un gauchiste lituanien qui s’était engagé avec Die Linke [9] en Allemagne parce qu’il voulait convaincre ses compatriotes de voter pour eux. Et puis le parti s’est positionné contre l’envoi de soldats de la Bundeswehr en Lituanie, un pays ouvertement menacé par la Russie. Que sont censés penser les gauchistes lituaniens des actions du Parti de gauche ? C’est similaire avec l’Ukraine : Die Linke dit que les armes n’apporteront pas la paix. Pourtant, la capacité à négocier repose sur le fait de pouvoir rejeter des demandes – et pour cela, on a simplement besoin d’armes [10].
WOZ : L’une des grandes questions qui préoccupe la gauche ici est le réarmement en Europe, qui est censé servir la défense et qui est principalement financé par des politiques d’austérité dans le secteur social. Comment doit-on aborder cela ?
Kyselov : Dans ce contexte, je ne parlerais pas de défense, mais de préparation. Si une crise survient dans l’un de vos pays voisins, qu’il s’agisse d’une catastrophe écologique ou d’une guerre, des milliers de personnes se mettront en route. Cela deviendra à son tour un défi pour les systèmes sociaux des pays de destination. En conséquence, il faut être capable d’organiser cette situation d’urgence. À la lumière de mon expérience ukrainienne, il me semble absurde de prendre l’argent pour la sécurité dans le secteur social. Il se peut qu’on doive vraiment dépenser de l’argent pour la défense, y compris les armes. Mais en cas de guerre, il faut aussi des hôpitaux fonctionnels ; il faut être capable d’augmenter considérablement l’offre de soins. Qu’on puisse traiter les victimes de guerre en plus des malades ordinaires dépend de si l’on a suffisamment de personnel.
WOZ : Donc au lieu de programmes d’austérité, il faut des investissements dans les infrastructures ?
Kyselov : L’infrastructure ukrainienne dépend actuellement fortement des chemins de fer – et dans certains pays européens, ceux-ci ne fonctionnent même pas en temps de paix. Et l’infrastructure énergétique en Europe a déjà tant de problèmes à cause d’événements naturels mineurs qu’elle survivrait à peine à une guerre. L’Ukraine survit probablement en partie parce que l’infrastructure a été construite à l’époque soviétique – quand nous nous préparions à une guerre mondiale – et est donc résiliente. Beaucoup dépend aussi de si les gens sont prêts à défendre. Pourquoi risquer sa vie si l’on n’a aucun intérêt dans une communauté, un lieu, un pays ? Pourquoi aller au front si l’on sait que, s’il vous arrive quelque chose, il n’y a pas de soutien social ? Parler de sécurité est important, mais si l’on se concentre uniquement sur l’achat d’armes et qu’on fait des économies ailleurs, cela n’apportera pas la sécurité. Cette critique de l’action gouvernementale incompétente devrait être la position de gauche – et non que la sécurité en général soit sans importance, car les préoccupations sécuritaires des gens sont justifiées [11].
WOZ : Vous plaidez pour un dialogue entre les gauches d’Europe de l’Est et de l’Ouest. Quelles expériences faites-vous ?
Kyselov : Dans les pays nordiques, il est plus facile d’entrer en dialogue : bien que toutes les positions de gauche qui existent dans d’autres pays européens y soient représentées, elles ne sont pas si dominantes ; les contributions aux débats sur la politique de sécurité sont également plus diverses. Le problème, cependant, c’est que même les gauchistes qui soutiennent l’Ukraine n’ont pas d’idée concrète de ce que cela signifie. Le camp pacifiste de gauche est favorable à la paix sans savoir comment cette paix peut être atteinte. Et ceux qui soutiennent l’Ukraine se voient moralement dans leur droit à la réalisation de la justice, mais n’ont aucune idée non plus de comment cette justice peut être atteinte et ce qu’elle signifierait même dans le contexte ukrainien.
Al-Shami : Dans le contexte syrien, par exemple, être de gauche est complètement discrédité – et ce pour deux raisons. Premièrement, parce que le régime Assad se présentait rhétoriquement comme un régime socialiste et laïc. Et deuxièmement, à cause des diffamations des gauchistes occidentaux. Aujourd’hui, il est donc très difficile en Syrie de représenter une position de gauche, parce que pour les gens, elle n’est associée à rien de positif.
WOZ : Avez-vous également perçu un processus d’apprentissage chez les anti-impérialistes ?
Kyselov : Certainement ! Au cours des dix dernières années, on a discuté beaucoup plus et beaucoup plus ouvertement des problèmes de la pensée en blocs. Je crois aussi que beaucoup de ceux qui rejetaient la lutte des Syriens ont changé d’avis concernant l’Ukraine parce qu’ils s’identifiaient plus fortement aux Ukrainiens, parce qu’il y avait de meilleures connexions là-bas. Je vois bien une plus grande volonté d’écouter qu’il y a dix ans.
Al-Shami : C’est comme si chaque nouvelle crise révélait la faillite de l’ancienne approche – quand on y est confronté, on est forcé de formuler une alternative.
WOZ : Leila al-Shami, vous faites partie du réseau The Peoples Want. De quoi s’agit-il ?
Al-Shami : C’était à l’origine une initiative de réfugiés et d’exilés syriens de différents pays qui se sont réunis pour discuter précisément des questions dont nous avons parlé – et pour réfléchir à ce à quoi pourrait ressembler un internationalisme progressiste pour le XXIe siècle. Entre 2009 et 2019, une décennie de soulèvements mondiaux de masse, nous avons régulièrement réuni des révolutionnaires et des personnes impliquées dans des luttes sociales partout dans le monde. Un réseau en est né dans lequel on cherche des moyens de vivre la solidarité pratique et de s’entraider. Notre manifeste récemment publié analyse la dernière décennie et présente une proposition pour un nouvel internationalisme.
WOZ : Et que proposez-vous ?
Al-Shami : C’est essentiellement simple : s’éloigner du regard géopolitique, vers les perspectives des gens sur le terrain. L’un de nos axes est de créer un espace de discussion et de collaboration, à travers des festivals ou des formats en ligne. Construire de vraies connexions, discuter des complexités, mieux se comprendre. Et – c’est le plus important – être solidaires et se soutenir mutuellement, pour que les gens ne restent pas coincés dans ces alliances tactiques inconfortables dont nous avons parlé : qu’ils doivent accepter des armes ou de l’argent d’autres États. Et se demander comment nous pouvons renforcer les mouvements eux-mêmes.
WOZ : Qui pourraient être les principaux acteurs du nouvel internationalisme ?
Kyselov : Je ne crois pas qu’il faille des personnes différentes, mais plutôt une nouvelle approche : au lieu d’imposer ses propres idées aux autres, on devrait rassembler les gens autour des questions qui sont importantes pour eux, des questions sociales quotidiennes à la sécurité. De cette lutte commune, des connexions durables peuvent alors être construites – et de là à son tour quelque chose de politique peut être formulé. En Suède, où je vis, il y a un bon exemple d’organisation des communautés migrantes. Les Solidariska Byggare [12], un syndicat syndicaliste, dit : d’accord, peut-être que les gens ne veulent pas parler de syndicalisme, mais de salaires. Alors ils ont commencé à organiser des migrants, la plupart venant d’Ukraine – d’abord des hommes du secteur de la construction, parce qu’ils étaient plus faciles à atteindre, maintenant beaucoup de femmes de ménage, dont la plupart sont des femmes. Avec le temps, ils ont aussi appris davantage sur le contexte politique des personnes concernées, leurs conditions de travail. Une lutte très inspirante.
WOZ : Cela peut fonctionner localement. Mais qu’est-ce qui pourrait être un facteur unificateur au niveau international ?
Al-Shami : À travers des discussions communes, les gens découvrent rapidement qu’ils ont plus de choses en commun que de choses qui les séparent. Des problèmes comme la crise climatique sont mondiaux, les ennemis sont aussi les mêmes – et bien organisés : nous sommes confrontés à une internationale fasciste mondiale. Nous devons donc nous organiser nous aussi, sinon nous sommes dans une position faible. L’internationalisme n’est pas un luxe qui s’ajoute à la lutte nationale et locale – c’est un mécanisme de survie. On le voit aussi dans le fait que les mouvements qui ont fait de l’internationalisme une stratégie clé sont les seuls à avoir survécu à long terme – les Kurdes, les Palestiniens ou les Zapatistes [13].
Kyselov : Ce qui compte, ce sont les intérêts communs. Souvent, la gauche a un vocabulaire très élaboré pour décrire la situation dans le monde. Un vocabulaire qui m’est à peine compréhensible même avec un diplôme en sociologie. Au lieu de cela, on devrait commencer son analyse par ce qui est important pour les gens. J’aime l’idée de frapper aux portes. La gauche aux États-Unis fait cela ; entre-temps, la pratique est de plus en plus adoptée en Europe aussi. On n’y va pas pour agiter les gens, mais pour demander ce qui est important dans leur quartier. On construit une connexion en écoutant. Sur cette base, des idées peuvent être formulées dans lesquelles les gens se reconnaissent.
WOZ : Qu’est-ce que le mouvement d’exil syrien et la résistance ukrainienne peuvent apprendre l’un de l’autre ?
Al-Shami : Je crois que nous avons déjà beaucoup appris les uns des autres. L’ampleur de la solidarité mutuelle est vraiment belle à voir – et une partie vient du fait que nous avons un ennemi commun en Russie. L’autre est une sorte de lien traumatique qui est né de la réaction d’une grande partie de la gauche occidentale à notre situation. Je connais beaucoup de Syriens qui ont été en Ukraine ces dernières années, des médecins, des membres de la défense civile. Je me souviens encore comment les Casques blancs syriens [14] ont informé les Ukrainiens des attaques « double tap » de la Russie : que l’armée bombarde un bâtiment puis attend l’arrivée des secours pour frapper à nouveau, afin qu’il y ait le plus de victimes possible. De telles connexions ne feront qu’augmenter. En fait, je suis assez optimiste en ce moment. Plus la situation empire, plus les gens comprennent qu’ils doivent s’organiser.
Kyselov : C’est là-dessus que je fonde aussi mon espoir. Dans une situation de crise, il est très difficile de changer quoi que ce soit parce que la plupart des gens sont occupés à survivre. Mais les crises ne se produisent pas partout simultanément – il reste donc encore du temps pour se préparer [15].
Anna Jikhareva (entretien) et Caroline Minjolle (photo)
https://www.woz.ch/2604/gegen-alte-gewissheiten/internationa-lismus-ist-kein-luxus-sondern-ein-ueberlebens-mechanismus
Traduit pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77849
Notes
[1] Le Forum économique mondial est un rassemblement annuel à Davos, en Suisse, où dirigeants politiques, chefs d’entreprise et intellectuels sélectionnés discutent des questions économiques mondiales. Ses détracteurs y voient un symbole de la construction d’un consensus élitiste au service des intérêts des entreprises et du néolibéralisme.
[2] Sur les défis de l’analyse de l’impérialisme dans un monde multipolaire, voir Gilbert Achcar, « « Campisme » versus internationalisme : sur le journalisme de caniveau et le prétendu « anti-impérialisme » », Europe Solidaire Sans Frontières, octobre 2019. Disponible à :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article50740
[3] Sur les leçons de la Syrie pour comprendre la résistance ukrainienne, voir Exilés syriens, « La guerre en Ukraine : Dix leçons de Syrie », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2022. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61512
[4] Voir Sotsialnyi Rukh (Social Movement) Ukraine, « Ukraine : Présentation de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2019. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61539
[5] Pour un entretien récent avec Kyselov sur la lutte ukrainienne, voir « Guerre et Résistance : Un entretien avec Oleksandr Kyselov sur la lutte ukrainienne pour l’autodétermination », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74036
[6] Raqqa, une ville du nord de la Syrie, a servi de capitale de facto de l’État islamique de 2014 jusqu’à sa reprise par les forces soutenues par les États-Unis en octobre 2017. La bataille pour reprendre la ville a causé d’importantes pertes civiles et laissé une grande partie de la zone urbaine en ruines.
[7] Sur le débat autour de « l’anti-impérialisme des idiots » et ses implications, voir « La faillite d’un « anti-impérialisme » unilatéral », Europe Solidaire Sans Frontières, octobre 2022. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article63562
[8] L’Armée syrienne libre (ASL) a été formée en juillet 2011 par des officiers militaires syriens déserteurs. Dans sa première phase, elle représentait un bras armé du soulèvement démocratique contre le régime Assad avant que le conflit ne devienne de plus en plus fragmenté et militarisé.
[9] Die Linke (La Gauche) est un parti politique socialiste démocratique en Allemagne, formé en 2007 par la fusion du Parti du socialisme démocratique (successeur du parti au pouvoir en Allemagne de l’Est) et de l’Alternative électorale pour la justice sociale.
[10] Sur les dilemmes de la gauche concernant l’Ukraine, voir Oleksandr Kyselov, « Ukraine : le dilemme de la gauche dans un ordre mondial qui s’effondre : se préparer à se battre ou laisser d’autres décider du résultat ? », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73842
[11] Voir Oleksandr Kyselov, « Activiste ukrainien à la gauche européenne : « On ne peut pas combattre le fascisme avec des fleurs » », Europe Solidaire Sans Frontières, juin 2025. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75458
[12] Solidariska Byggare (Bâtisseurs solidaires) est un syndicat syndicaliste suédois affilié à la SAC (Sveriges Arbetares Centralorganisation), qui organise les travailleurs indépendamment de leur statut migratoire et a été particulièrement actif dans la défense des droits des travailleurs migrants.
[13] Sur la position zapatiste concernant l’Ukraine, voir « Aucune concession à aucun impérialisme ! La position claire des Zapatistes sur l’Ukraine », Europe Solidaire Sans Frontières, juillet 2025. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76176
[14] Les Casques blancs, officiellement connus sous le nom de Défense civile syrienne, sont une organisation de volontaires opérant dans les zones de Syrie tenues par l’opposition. Fondés en 2014, ils effectuent des recherches et des sauvetages urbains en réponse aux bombardements et on leur attribue le sauvetage de milliers de vies.
[15] Pour l’analyse de Kyselov sur la préparation aux crises et la gauche, voir Nataliia Lomonosova et Oleksandr Kyselov, « Mouvement social (Ukraine) : Ce qui se passe en Ukraine et pourquoi la solidarité de gauche est importante », Europe Solidaire Sans Frontières, mai 2022. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article62543
De Leila al-Shami
Entretien avec l’activiste Leila al-Shami
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/15/entretien-avec-lactiviste-leila-al-shami/
« Les Syrien·nes se réjouissent lorsque des généraux russes, impliqués dans des crimes de guerre en Syrie, sont tués en Ukraine ». Entretien avec Leila Al-Shami
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/07/31/les-syrien·nes-se-rejouissent-lorsque-des-generaux-russes-impliques-dans-des-crimes-de-guerre-en-syrie-sont-tues-en-ukraine-entretien-avec-leila-al-shami/
Préface à l’édition française du livre de Leila Al-Shami & Robin Yassin-Kassab : Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2019/03/25/preface-a-ledition-francaise-du-livre-de-leila-al-shami-robin-yassin-kassab-burning-country-au-coeur-de-la-revolution-syrienne/
L’anti-impérialisme des imbéciles
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/03/20/lanti-imperialisme-des-imbeciles/
D’Oleksandr Kyselov
Ukraine. La paix qui ne peut advenir. La Russie semble refuser tout compromis en Ukraine – un problème ignoré par ceux qui appellent à mettre fin au soutien à Kiev
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/27/ukraine-la-paix-qui-ne-peut-advenir-la-russie-semble-refuser-tout-compromis-en-ukraine-un-probleme-ignore-par-ceux-qui-appellent-a-mettre-fin-au-soutien-a-kiev/
L’Ukraine face à un choix insupportable
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/11/24/lukraine-face-a-un-choix-insupportable-et-autres-textes/
Comment la langue est utilisée comme arme en temps de guerre en Ukraine
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/09/25/comment-la-langue-est-utilisee-comme-arme-en-temps-de-guerre-en-ukraine/
Activiste ukrainien à la gauche européenne : « On ne peut pas combattre le fascisme avec des fleurs »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/07/01/activiste-ukrainien-a-la-gauche-europeenne-on-ne-peut-pas-combattre-le-fascisme-avec-des-fleurs/
« Guerre et Résistance : Un entretien avec Oleksandr Kyselov sur la lutte ukrainienne pour l’autodétermination »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/27/guerre-et-resistance-un-entretien-avec-oleksandr-kyselov-sur-la-lutte-ukrainienne-pour-lautodetermination-autres-textes/
Se préparer à se battre ou laisser les autres décider de l’issue ?
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/05/ukraine-appel-a-des-changements-qui-empecheront-la-defaite-de-lukraine/
Ukraine : La force vient de l’intérieur
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/10/28/ukraine-la-force-vient-de-linterieur/
La guerre en Ukraine : agenda pour les relations entre la gauche ukrainienne et internationale
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/01/14/la-guerre-en-ukraine-agenda-pour-les-relations-entre-la-gauche-ukrainienne-et-internationale/
