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Ukraine.  » La lutte armée est simplement une étape de la lutte »  

Entretien avec un anarchiste du Solidarity Collectives en Ukraine

SOURCE LUNDIMATIN#506. Le 27 janvier 2026

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, nous avons régulièrement parlé du Solidarity Collectives, collectif ukrainien anarchiste et anti-autoritaire qui s’organise entre autre, pour faire parvenir des armes et des protections à celles et ceux présents sur le front (à qui l’État laisse un peu d’autonomie mais très peu d’équipement). Sur place, le choix de prendre les armes et de rejoindre l’armée régulière ne semble pas avoir suscité beaucoup de polémiques, tant la situation est perçue et vécue comme vitale et urgente. Le cinéaste Joseph Paris qui documente actuellement la résistance ukrainienne s’est entretenu avec Anton, membre de Solidarity Collectives, à propos des derniers développements de la guerre et de la manière dont est parfois perçu à l’étranger leur engagement sur le plan militaire. Ce qu’il décrit est une situation probablement impossible, se défendre de l’armée Russe tout en continuant à lutter contre le pouvoir ukrainien, mais peut-être la seule envisageable.

Salut Anton, je n’ose pas te demander comment tu vas, mais est-ce que tu me dire qu’elle est la situation pour vous à Kyiv, au moment où tu me parles ?

Salut. Je vais à peu près bien compte tenu de la situation. Vivre quasiment sans électricité pendant la journée et parfois pas du tout de chauffage est épuisant. Une partie du temps, il n’y a plus d’eau courante non plus. Tout est plus difficile et prend du temps, comme cuisiner par exemple.

Depuis les deux dernières semaines nous observons une augmentation des attaques russes contre Kyiv.A priori la situation va s’empirer encore dans les semaines qui viennent. L’inquiétude principale étant de savoir si les systèmes de défense aérienne ont assez de munitions pour couvrir tout le pays. Dans le cas contraire, la situation va devenir beaucoup plus dramatique ; davantage de gens vont être tués et la vie va devenir impossible ici.

Jusque là, les services travaillent à réparer aussi rapidement que possible les infrastructures énergétiques après chaque frappe. Je suis reconnaissant envers cette société et ces gens qui travaillent dur et donnent le maximum d’eux-mêmes pour que nous puissions survivre de manière plus ou moins décente, tous ensemble.

Je ne m’attends pas à ce que mes mots parviennent à décrire la réalité de la situation ici, d’une manière qui donne vraiment à la comprendre. Mais ce que j’essaye de dire c’est que ma situation est vraiment dépendante du volume de défense aérienne dont ce pays dispose et de toutes les personnes qui se mobilisent collectivement pour résister.

Pour ceux et celles qui ne vous connaissent pas, est-ce que tu peux nous présenter « Solidarity collectives » et comment l’initiative a émergé ? 

Solidarity Collectives existe depuis juin 2022. Avant cela, pas mal d’entre nous faisions partie d’une autre initiative qui avait débuté aux premiers jours après le 24 février 2022, mais que l’on a dû arrêter en raison d’un scandale de corruption avec trois membres de cette organisation. La grande majorité des activistes de cette initiative ont choisi de changer le nom de l’organisation et de repartir sur des bases plus saines.

L’activité du collectif a toujours été le soutien aux combattants pour tout ce dont ils ou elles pourraient avoir besoin en terme d’équipement militaire. Cela constitue toujours notre activité principale, même si depuis l’été 2022 nous avons inauguré une branche d’aide aux civils et depuis début 2024 un atelier de fabrication de drones pour les besoins de nos camarades qui sont pilotes de drones dans l’armée.

Nous soutenons des personnes qui étaient des activistes du mouvement anti-autoritaire. La plupart sont Ukrainiens mais nous soutenons aussi des camarades de Biélorussie et de Russie qui ont rejoint la lutte et quelques personnes de l’Ouest.

Ce que beaucoup de personnes à l’Ouest ne comprennent généralement pas, c’est que cette lutte n’est pas nouvelle et que ce qui se passe ici est pour nous la continuité des luttes que nous menons dans la région depuis 20 ans, bien que la participation à la lutte armée constitue pour beaucoup de nos camarades une nouvelle étape depuis 2022. La guerre a commencé pour l’Ukraine en 2014, et certains de nos camarades de Crimée ou de Donetsk et Lugansk peuvent témoigner du fait que leur lutte contre l’occupation russe a commencé là et se poursuit aujourd’hui.

Aujourd’hui nous continuons nos actions de soutien aux combattants et notre travail de construction du mouvement et pour la plupart d’entre nous, cela s’ajoute à une large palette d’activités pour développer nos capacités à répondre à cette crise.

Une autre part de nos activités consiste à répondre aux sollicitations du mouvement anti-autoritaire à l’international. Nous participons à des événements organisés pour soutenir nos besoins et nous discutons avec nos camarades ou avec toute personne qui souhaite en savoir plus sur nos actions et la situation ici. Nous nous efforçons également de participer aux discussions politiques dans différents pays sur ce que signifie le réarmement en prenant notre exemple comme positionnement possible des anti-autoritaires sur ce sujet.

Vous avez perdu beaucoup de camarades ces derniers mois, est-ce que tu peux nous dire qui ils et elles étaient ? Comment ont-ils/elles décidé de s’engager ? 

Comme tu le dis, beaucoup de nos camarades ont été tués au combat au cours des derniers mois. Et encore, le nombre de morts est bien plus élevé si l’on prend en compte l’ensemble des personnes qui combattent actuellement dans les forces armées.

Il y a des personnes qui ne sont pas très connues publiquement, dans leur vie comme dans leur mort, mais je peux nommer deux camarades ici, qui étaient des personnalités connues de notre mouvement et qui ont été tuées en 2025.

Serhii Apukhtin était un anarchiste et activiste vegan, qui se battait pour la reconnaissance de l’égalité entre les espèces animales il y a quelques années. Il avait rejoint volontairement l’armée dans une unité où étaient déjà d’autres camarades avaient été tués. Il a été tué au combat au printemps 2025.

David Chichkan était un anarchiste et un peintre. Son travail était connu depuis plusieurs années et ses peintures reflétaient ses impressions des relations entre les anti-autoritaires et la guerre. Plusieurs de ses expositions avaient été attaquées par des militants d’extrême-droite, jusqu’à tout récemment à Odessa alors qu’il était déjà sur le front. Il avait également rejoint volontairement une unité avec d’autres camarades et a été tué au combat au mois d’août 2025.

Avec d’autres collectifs, notamment de Biélorussie, vous avez publié il y a quelques temps un communiqué dénonçant la censure et la réduction au silence dont vous faites l’objet dans certains événements anarchistes organisés en Europe de l’Ouest – qui vous reprochent votre engagement dans l’armée. Comment vous avez pris la décision de soutenir une armée nationale ? 

Il y a ici deux questions auxquelles je voudrais répondre séparément. La première concerne un problème que nous avons avec certaines personnes en Europe qui tentent de nous coller, à nous et à nos actions, une image qui ne correspond pas à la réalité, et à partir de là à empêcher notre participation à des événements organisés par des camarades pour se rencontrer et discuter de leurs luttes.

Cela est arrivé seulement deux fois, de ce que j’en sais ; pendant l’événement Balkan Anarchist Bookfair où il semble qu’un gars qui était membre du collectif a fait le maximum pour saboter toute possibilité de discuter avec nous. Mais même si nous avons entendu que cette personne a été sortie du collectif qui organise l’événement, il apparait que le mal a été fait et que les organisateurs considèrent toujours que c’est acceptable de discuter de la position des anarchistes sur leurs activités en temps de guerre sans nous, en se basant sur une représentation déformée de ce qu’il se passe en Ukraine et encore plus de ce que nous faisons comme collectif.

Un autre salon du livre anarchiste à Berlin a choisi de ne pas nous inviter, parce qu’apparemment nos camarades en Europe auraient une meilleure idée que nous-mêmes quant à ce que nous devons ou ne devons pas faire. Bien sûr, nous ne pouvons pas savoir combien d’autres endroits nous refuseraient l’accès si nous le demandions, mais parmi tous les évènements où nous sommes allés discuter de nos positions, ce sont les deux seuls où nous avons rencontré une volonté manifeste de ne pas dialoguer avec nous.

Là où la situation devient incompréhensible et grotesque, c’est lorsque le collectif ACK Belarus (Croix noire anarchiste Belarus), qui soutient les prisonniers anarchistes en Biélorussie, est déprogrammé de certains événements, explicitement parce qu’il a pris position en soutien aux camarades qui participent à la lutte armée en Ukraine. Il est difficile pour nous de comprendre comment certaines personnes de notre mouvement considèrent que c’est acceptable de ne pas soutenir les prisonniers politiques d’un pays à cause d’une position prise sur un autre sujet par le même collectif.
C’est pourquoi nous avons publié ce communiqué commun avec l’ABC Belarus que l’on retrouve ici

De manière générale, je peux quand même dire que nous apprécions les échanges avec nos camarades du monde entier et que tous nos correspondants nous invitent à discuter et à présenter nos travaux. Bien sûr, des discussions difficiles et des divergences d’opinions peuvent survenir, mais l’essentiel est de rester solidaires et de continuer à s’écouter. Il est primordial d’éviter un mouvement sclérosé et dépourvu de contradictions ; ce serait la fin de notre mouvement si cela devait arriver, la fin de toute créativité.

La seconde question que tu poses concerne le soutien que nous apportons à nos camarades qui se battent dans les forces armées contre l’invasion impériale russe. Nous soutenons des individus qui étaient membres de groupes à l’intérieur du mouvement anti-autoritaire. Ces personnes peuvent expliquer leurs choix par eux-mêmes bien sûr, mais de manière générale le consensus qui se dégage est que face à une telle menace – un combat contre la deuxième armée la plus puissante du monde – nous avons besoin d’outils dont seul l’État dispose.

L’armée ukrainienne comptait trois cent-mille soldats avant le 24 février 2002. À l’été de la même année, elle en comptait un million, ce qui signifie que plus de six cent-mille personnes ont rejoint les forces armées durant les premiers mois de l’invasion à grande échelle. Il s’agissait de travailleurs, d’entrepreneurs, de proches ou de connaissances, voire d’amis. C’était un choix naturel de se défendre avec les moyens à notre disposition.

Je sais que depuis l’Europe il peut être difficile de comprendre ce qu’il s’est passé, mais à ce moment là, il n’y avait aucune livraison d’armes à l’Ukraine, ou trop peu. Il a fallu près de quatre mois pour que le soutien à l’Ukraine devienne un sujet discuté sérieusement en Europe. Dans l’intervalle, les Ukrainiens ont dû se battre par eux-mêmes, et ils continuent de le faire, avec seulement un peu plus de soutien aujourd’hui.

Pour comprendre le choix des camarades qui ont rejoint l’armée, il faut voir que nous avons notre famille, nos vies, les personnes que nous connaissons et celles que nous aimons, ici en Ukraine. Pour la plus grande majorité des personnes engagées dans l’armée, il s’agit de protéger ces personnes, c’est l’unique raison.

Il y a aussi des anti-autoritaires de Russie ou de Biélorussie qui se battent ici. Certains d’entre eux ont été tués, d’autres sont toujours sur le front et d’autres encore les rejoignent. Il y a une continuité dans la lutte contre la Russie de Poutine dans notre mouvement dans la région, une continuité qui a mené à la lutte armée ici en Ukraine, et qui devra se poursuivre en Russie et en Biélorussie, quelque soit l’issue du conflit en Ukraine. La lutte armée en Ukraine est simplement une étape de la lutte qui existe depuis des décennies dans l’espace post-soviétique contre les dictateurs.

Mais ce qu’il faut absolument retenir, c’est que tout le monde ne peut pas ou ne doit pas forcément rejoindre les forces armées, nous n’encourageons pas une telle stratégie. Pour nous, il doit y avoir des gens à l’arrière qui s’organisent et trouvent des ressources pour répondre aux besoins énormes de la défense. Nous soutenons nos camarades quel que soit leur choix, qu’ils décident de prendre les armes ou de rester un civil et bénévole dans l’assistance aux combattants.

Chez les anarchistes, il est arrivé de nombreuses fois dans l’histoire que des camarades participent à l’armée d’un pays quand celui-ci était attaqué ou envahi, en tant que participation à une stratégie de libération totale. Pendant la première guerre mondiale les anarchistes pouvaient avoir différentes opinions et différentes actions, et les désaccords étaient publics et sains. Plus tard, de nombreux anarchistes ont participé aux mouvements de résistance ou aux armées qui combattaient l’Allemagne nazie en Europe. Pour l’histoire locale je peux citer M. Nikiforova, qui était partie s’entrainer dans la légion étrangère en France avant de devenir une commandante respectée au sein de la Makhnovtshina. Je pense aussi bien sûr aux fameux anarchistes espagnols qui ont fait partie des forces qui ont libéré Paris de l’occupation nazie. Ce ne sont que des exemples.

Mais cela appartient à l’histoire, aujourd’hui est différent et nous ne pouvons pas nous contenter de citer des déclarations passées pour dire que c’est la même chose maintenant. À l’époque présente, vous trouvez des anarchistes qui se battent au Rojava, contre les attaques du nouveau régime syrien et qui ont besoin de soutien également en ce moment. Vous trouvez aussi des antifascistes au Myanmar, qui se battent avec les locaux contre la junte militaire.

Ce que je veux dire, c’est qu’il existe de nombreux combats que les anti-autoritaires ont jugés dignes d’être menés, et la lutte de la résistance ukrainienne contre l’impérialisme russe est simplement l’un d’eux. Bien sûr, aujourd’hui, les opinions peuvent diverger sur la manière dont les anarchistes ou les anti-autoritaires doivent faire face à la situation politique mondiale, mais il faut s’inquiéter de ceux qui dictent aux autres ce que les anti-autoritaires « devraient » faire, surtout lorsque cela nuit aux liens de solidarité indispensables entre camarades.

Quelques personnes qui critiquent nos pratiques utilisent une rhétorique que je juge peu sincère. Par exemple, certains citent le défaitisme révolutionnaire de Lénine en 1914-1916 comme théorie anarchiste, ce qui est évidemment une manipulation. D’abord parce qu’il ne s’agissait que d’une technique politique, d’un outil, et non d’une théorie applicable partout et en tout temps, mais aussi parce que cela remonte à plus d’un siècle. Pourtant, on retrouve encore ce discours dans certains articles qui s’opposent à la participation à la lutte armée ici ou ailleurs.et qui n’ont pas complètement oublié les vestiges du léninisme dans leurs manuels scolaires. Je croyais qu’il existait un consensus sur le fait que le mouvement anti-autoritaire n’avait rien à voir avec des politiciens d’inspiration bolchevique.

Certaines personnes se désignant elles-mêmes comme anti-autoritaires sont allées jusqu’à justifier l’invasion de l’Ukraine en relayant la propagande russe, ce qui est pour nous impardonnable. Un bon texte a été écrit là dessus ; https://usa.anarchistlibraries.net/library/antti-rautiainen-anarchists-should-not-be-spreading-putinist-propaganda

Ici, il y a un consensus autour du fait que les anti-autoritaires peuvent et devraient rejoindre les forces armées si nous voulons exister comme mouvement politique dans cet espace et participer à la société dont nous faisons partie. Naturellement personne ne se bat pour le gouvernement, mais pour les gens, et de manière logique pour les gens que nous connaissons, mais aussi pour les animaux et la nature dévastée par cette agression de la part de la Russie. En un mot, pour la vie.

Cela ne signifie pas que chaque anti-autoritaire devrait rejoindre son armée locale, pas du tout. Évidemment nous sommes conscients que certaines armées d’Europe et des États-Unis sont utilisées dans leurs propres guerres néo-impérialistes dans différents endroits du monde. La participation militaire des anti-autoritaires en Ukraine ne signifie pas qu’il faut faire la même chose partout.

Nous cherchons également à apprendre des méthodes employées par nos camarades dans d’autres régions du monde. Mais c’est une autre discussion, qui se rapporte à la manière dont les camarades voient leur situation localement et comment répondre aux défis du moment. De notre côté, nous pouvons dire à ceux qui s’intéressent à notre exemple que nous sommes toujours heureux de partager nos connaissances et d’aider éventuellement d’autres camarades ailleurs. Et de nous comprendre mutuellement en restant solidaires.

Comment vois-tu le sujet du réarmement en France et les tentatives de Macron de faire revenir le service militaire ? 

J’ignore si ces éléments sont liés concrètement, en termes d’acquisition d’armes d’une part et de nécessité d’acquérir des compétences en matière d’autodéfense armée organisée d’autre part. Je ne pense pas que l’on puisse faire confiance à Macron sur ses intentions à propos du service militaire, ni à propos de l’armée. En ce qui me concerne, je pense que le soutien en armement pour l’Ukraine est nécessaire à notre survie ici, qu’il doit être augmenté et que davantage de matériel devrait être envoyé à l’Ukraine. D’un autre coté, je pense que les gens en France doivent comprendre qu’il y a une nécessité de réfléchir à l’auto-défense armée, soit au niveau national, soit à un niveau plus local, là où des camarades sont établis.

Pour moi, l’important dans cette question est de s’assurer que les structures proposées fassent ce qu’on attend d’elles. Je pense que l’idée d’offrir à chacun la possibilité de suivre une année d’entrainement dans le cadre d’une défense armée locale est quelque chose dans laquelle les anti- autoritaires pourraient s’impliquer, en poussant au maximum pour inclure dans la définition de « service militaire » des termes qui vont dans cette direction. Puisque je comprends que c’est un sujet politiquement sensible actuellement en France, il pourrait y avoir une certaine marge de manœuvre pour influencer la façon dont le débat se pose.

La production d’armes qui sont envoyées à l’Ukraine est une chose ; il s’agit de solidarité et de la possibilité d’arrêter cette guerre ici et qu’elle ne s’étende pas à d’autres endroits. Mais les structures armées pour une défense populaire, en France, de mon point de vue, n’existeront que si la gauche et les anti-autoritaires se saisissent du sujet politique et le transforme en quelque chose avec lequel ils peuvent vivre. En tout cas je crois qu’il faut se pencher sur une organisation des forces armées qui soit conforme aux besoins de la population et adaptée à la menace qui fait face.

Je pense que c’est un sujet que notre mouvement doit aborder sérieusement, en observant aussi que dans les prochaines années, davantage de politiciens qui sont prêts à déclencher des guerres pour obtenir ce qu’ils veulent sont susceptibles d’arriver au pouvoir. Tout le monde devrait être à la recherche de manières de s’organiser le mieux possible localement.

Cela implique d’avoir un maximum de camarades qui soient entrainés aux techniques et tactiques de défense armée collective. Franchement, je pense que tout le monde devrait apprendre l’usage des outils de guerre contemporaine, justement pour prévenir la multiplication des guerres et avoir une meilleure résistance aux va-t-en-guerre dans chaque société.

En France, il y a une armée professionnelle, et celle-ci est principalement utilisée à l’étranger, dans les anciennes colonies et pour protéger les intérêts de la France et de ses capitalistes. Bien entendu, cela ne devrait pas être ainsi. Si les Français veulent exporter leurs forces armées, je pense que cela devrait être au profit de ceux qui demandent de l’aide, et que c’est le peuple qui devrait avoir le dernier mot là-dessus. Il s’agit ici d’éviter que les débats sur le « service militaire » se traduisent en centre de recrutement pour une armée qui va défendre des intérêts capitalistes.

Je pense qu’il existe des manières de s’organiser qui ressembleraient à ce que nous voudrions voir comme mouvement. Mais cela exige un travail politique et des actions pour provoquer ces changements dans le système. J’espère que nos camarades en France prennent le sujet de l’auto-défense collective sérieusement et demeurent en solidarité avec ceux qui ont besoin d’aide, comme nous le faisons dans la résistance ukrainienne

.Que penses-tu de la façon dont la mobilisation est menée en Ukraine ? Peux-tu décrire les raisons pour lesquelles certains cherchent à y échapper ?

 Notre position est que nous soutenons les gens qui s’engagent volontairement dans les forces armées, et nous avons tendance à dire que c’est mieux de le faire en avance avant d’être arrêtés, puisque cela offre la possibilité de choisir plus librement son domaine et de signer un contrat pour une période donnée plutôt que d’être réquisitionné « jusqu’à la fin de l’état d’urgence et de guerre ».

C’est un sujet qui occupe les médias ici, parce qu’évidemment tout le monde parle de ça, puisque cela concerne tout homme âgé de 25 à 60 ans et donc toutes les familles. Notre position générale est que nous sommes contre la mobilisation forcée, parce que cela implique la police pour l’implémenter et que bien sûr l’Ukraine n’échappe pas à la violence policière. Et nous comprenons également que personne ne veut vraiment s’enrôler dans l’armée, en ceci que toute personne qui s’engage « volontairement » est forcée de le faire à cause de la Russie qui est responsable de cette guerre.

Je crois que, conscients de cela, nous avons le devoir moral de soutenir ceux qui combattent aujourd’hui, et d’aller nous aussi combattre le moment venu. Sans une force armée qui défend notre existence même, aucun d’entre nous ne pourrait vivre dans ce pays.

C’est actuellement l’un des sujets les plus brûlants dans les médias, et le gouvernement admet ouvertement avoir échoué dans sa communication concernant la mobilisation. Il n’y a pas grand- chose à ajouter que la plupart des Ukrainiens ne sachent déjà. Certes, certaines parties des structures de recrutement ukrainiennes sont corrompues et certains se livrent à des actes stupides et violents. Mais non, ce n’est pas la majorité des cas, et l’armée refuse également d’enrôler de nombreuses personnes pour diverses raisons.

Il semble donc que la situation soit la suivante : les forces armées manquent d’effectifs, et en même temps elles sont incapables d’intégrer toutes les personnes dont elles auraient besoin.

S’agissant de ce que nous appelons ici la « démobilisation volontaire » ou “SZCH” comme on dit, les raisons peuvent être multiples. Il arrive que ce soit à cause de séances d’entraînement inutiles, ou pour des raisons médicales que la hiérarchie ne juge pas nécessaires ; dans ce cas, un militaire prend un congé pour se rétablir. Pour d’autres, c’est après quelques années de combat qu’ils décident d’arrêter pour diverses raisons, et certaines unités ne recherchent même pas ces personnes. En général, si un militaire quitte l’armée sans mettre personne en danger, il ne reçoit qu’une amende.

Quelque chose d’intéressant à relever aussi, est que pour certains soldats, la « démobilisation volontaire » est une manière de changer d’unité. C’est un enfer bureaucratique de changer de brigade dans l’armée, mais partir signifie que nous pouvez parler directement à une brigade qui recrute des gens en situation de “SZCH” dans ses rangs et le fait savoir.

En 2024, le Parlement a voté une loi facilitant les départs uniques, sans véritable conséquence, ce qui a permis à des soldats de changer plus facilement de brigade, par exemple. Je crois que c’est devenu une pratique courante ; certains soldats donnent même des interviews pour expliquer qu’ils travaillent maintenant en ville et que personne ne les réclame. D’autres réintègrent l’armée après une période de pause. Plus de trois ans après le début de l’invasion et plus de dix ans de guerre au total, cela ne devrait surprendre personne. Tout le monde est épuisé.

Mais peut-on qualifier ces personnes de déserteurs dans le sens d’objecteurs de conscience ?

Non. Jusqu’à présent, personne en Ukraine ne pense qu’en cessant de combattre, la situation s’améliorera. Cela signifierait seulement que les Russes pénétreraient plus rapidement en territoire ukrainien et que le nombre de morts et de blessés serait plus élevé qu’avec la poursuite de la guerre défensive.

Voilà, ce qui se passe ressemble plus à des « absences sans autorisation » ou à une « démobilisation volontaire » comme nous appelons cela. Il ne s’agit pas exactement d’une volonté de ne jamais revenir ou d’une opposition aux combats en général. La dernière fois que je suis venu à Kyiv, j’ai assisté à une conférence du syndicat étudiant Priama Diia sur la situation des personnes queers en Crimée occupée. J’ai été intrigué par le dispositif d’auto-défense qui avait été mis en place pour protéger l’événement contre une potentielle attaque de l’extrême-droite. C’est toujours une menace très présente pour vous, en plus de l’agression russe ? Depuis le début de l’invasion à grande échelle, on observe une baisse des violences de rue perpétrées par les membres d’organisations d’extrême droite. Ceci est principalement dû au fait que la plupart des antifascistes et des militants d’extrême droite ont probablement rejoint les forces armées. Mais aussi parce que aujourd’hui des attaques de ce genre pourraient être perçues comme des provocations au service des russes.

L’ une des manières dont l’extrême droite tente de justifier les attaques de faible ampleur qui ont eu lieu ces deux dernières années est de prétendre que Priama Diia serait une organisation de gauche et par conséquent pro-russe. Bien sûr, c’est faux, et nombre de ses anciens membres servent aujourd’hui dans les forces armées. Mais il s’agit d’une vieille rhétorique, datant de 2014 à aujourd’hui, qui continue d’être utilisée.

Ce que je peux dire concernant ces attaques, c’est que, heureusement, aucune n’a fait de blessés graves. Il s’agit généralement de jeunes gens qui viennent à un événement et qui tentent maladroitement d’intimider les participants. Une fois, un groupe de quatre, je crois, est venu et a même volé le drapeau de Priama Diia à l’intérieur de l’enceinte avant de prendre la fuite. La police les a arrêtés un peu plus tard dans la soirée. Une autre fois, des camarades blessés à la guerre, des soldats présents à l’événement, ont repoussé les perturbateurs qui ont pris la fuite, eux-mêmes terrorisés.

Une dernière anecdote : le 19 avril, jour où une association de soutien aux soldats LGBTQ+ organisait une projection de films, plusieurs médias d’extrême droite appelaient à manifester devant le cinéma. Ils ont réussi à rassembler une trentaine de jeunes hommes, qui ont été arrêtés par la police après seulement cinq mètres de leur soi-disant marche. La veille au soir, la police avait déjà interpellé, à titre préventif, de jeunes militants d’extrême droite près du même cinéma.

Il existe en Ukraine un projet antifasciste nommé Marker, qui a recensé de nombreuses attaques violentes perpétrées par l’extrême droite depuis 2018 et qui, espérons-le, publiera bientôt ses recherches concernant l’année 2024. En temps de guerre, tout est devenu plus difficile car les personnes qui s’en occupaient doivent se consacrer à d’autres tâches plus urgentes. Cependant, vous pouvez trouver les données déjà publiées ici.

Donc oui, en général, la sécurité est nécessaire lors des événements rendus publics par certaines organisations de gauche ou anti-autoritaires. Probablement comme partout. Mais pour l’instant, la menace n’est pas élevée. Et il y a une salle de sport antifasciste à Kyiv où des camarades vont s’entraîner, là aussi, comme partout en Europe. Avec la guerre et l’état d’urgence, on pourrait penser que toutes les autres luttes seraient à l’arrêt, mais l’été dernier on va vu des larges mobilisations pour défendre l’indépendance des agences anti-corruption par exemple.

Est-ce que tu peux nous en parler et est-ce que vous vous mobilisez sur d’autres luttes que la résistance à l’invasion ?

 Cet été, lorsque le Parlement puis Zelensky ont voté et promulgué la loi restreignant les pouvoirs des deux principales institutions anti-corruption d’Ukraine, des milliers de personnes ont manifesté illégalement, sans que la police n’intervienne. Elles ont même passé des nuits entières sur place, cela rappelait les manifestations de l’Euromaïdan, sans devoir mobiliser autant de monde pour être entendu.

Finalement, le gouvernement à fait marche arrière et a rétabli les pouvoirs des institutions concernées. Puis, en septembre, ces mêmes institutions ont probablement rempli pour la première fois leur fonctions : enquêter sur la corruption au sommet de l’État. Cela a finalement contraint Zelensky à se séparer de son plus ancien et puissant collaborateur au sein du cabinet présidentiel, une décision inimaginable il y a encore quelques années.

Donc on constate que les institutions fonctionnent et que l’État de droit est généralement respecté. Jusqu’à un certain point, bien sûr. Probablement comme dans les pays européens, même si la corruption est sans doute plus présente ici. Légèrement.

Pour notre organisation, la priorité est de soutenir les camarades qui se battent. Mais il existe d’autres groupes, comme Priama Diia que tu as mentionné, qui s’occupent du volet civil de notre mouvement. C’est essentiel en temps de guerre, et aussi pour préparer l’après-guerre. Bien sûr, nombre d’outils habituellement utilisés par notre mouvement, comme les manifestations par exemple, sont inutilisables en raison de l’état d’urgence. Mais les rassemblements statiques sont autorisés. Les gens trouvent des moyens de lutter, et c’est très positif. Notre objectif, après tout, est aussi de rester pleinement intégrés à la société, même en participant à l’effort de guerre, et nous y sommes parvenus. Aujourd’hui, nous pouvons nous développer et exister en tant que mouvement, et nous continuerons à travailler dans ce sens.

Revenons à vos activités avec Solidarity Collectives. Je suis curieux de savoir si la majorité des donations que vous parvenez à collecter provient des Ukrainiens eux-mêmes et à quel point la solidarité internationale est-elle cruciale pour vous ? 

La majorité du soutien que nous recevons provient de l’extérieur de l’Ukraine. Mais environ un tiers de nos donations viennent néanmoins d’Ukraine. Cela a toujours été un objectif pour nous, parce que cela nous permet d’être utiles de deux manières ; en restant en contact avec notre mouvement internationalement, ce qui nous rend plus forts, et aussi parce que cela permet de soulager certains Ukrainiens en n’ayant plus à dépendre de camarades qui puisent dans leur propre salaire pour soutenir les combattants.

Le contraire serait sans doute impossible et cela nous obligerait à changer nos activités pour correspondre à une vision plus mainstream si nous voulions dépendre uniquement de l’économie ukrainienne et garder un niveau équivalent de donations. Pour ces raisons, il est essentiel pour nous d’entretenir des liens de solidarité avec l’extérieur de l’Ukraine, et cela fonctionne.

Si vous souhaitez organiser une conférence ou une projection pour discuter de nos pratiques et de nos opinions sur les questions politiques, ainsi que de la situation en Ukraine en général, nous sommes à votre disposition et pouvons participer à tout événement de ce type. Nous menons actuellement une importante campagne de financement pour l’acquisition de 21 appareils qui captent les signaux vidéo des drones. Il s’agit d’un outil de protection pour les camarades combattants que nous soutenons, et nous devons réunir les fonds nécessaires de toute urgence.
Vous trouverez toutes les informations nous concernant sur notre site web, ainsi que des moyens de soutenir notre travail ici

La collecte de fonds en question concernant les dispositifs de captation des drones est disponible ici.

Et pour entendre directement les témoignages de camarades combattants, nous vous suggérons de consulter les interviews ici