«Dans le cadre d’une mission plus large visant à faire taire Haaretz» – Que dit le rapport de 52 pages du gouvernement affirmant que Haaretz « diffame » Israël ?
Le gouvernement israélien a commandé un rapport à une société privée spécialisée dans le renseignement économique afin d’étayer son recours devant la Haute Cour de justice, dans lequel il justifie sa décision d’imposer des sanctions au journal. Le rapport ne réfute pas les informations publiées par Haaretz, mais tente de présenter les opinions critiques et les enquêtes journalistiques comme des actes de trahison
« Il apparaît que le journal Haaretz exprime son soutien à l’ennemi en temps de guerre, nuit aux soldats de l’armée israélienne et à l’effort de guerre, appelle à se soustraire à la conscription, accuse l’armée israélienne de génocide, calomnie l’État, diffame l’entreprise sioniste dans son ensemble, appelle à l’imposition de sanctions internationales contre l’État et ses dirigeants élus, soutient la Cour pénale internationale de La Haye et nuit à l’image et à la réputation de l’État d’Israël dans le monde. »
Il s’agit du premier point de la déclaration sous serment que le gouvernement israélien a déposée lundi auprès de la Haute Cour de justice. Elle fait suite à une requête déposée par Haaretz après que le gouvernement a enjoint à ses ministères de cesser tout contact avec Haaretz, notamment en annulant les abonnements des ministères et de l’armée et en retirant toutes les publicités gouvernementales.
Le deuxième concerne la question suivante : « Faut-il obéir à un ordre [militaire] s’il implique l’expulsion de la population ? »
Le troisième est un article d’Amir Hass de novembre 2023 sur la situation à Gaza, intitulé : « L’armée israélienne appelle les Gazaouis à partir vers le sud, mais ceux-ci craignent d’être bombardés en chemin. »
Bien que ce mémoire mette en avant la couverture par Haaretz des actions d’Israël à Gaza, sa manière de traiter les Palestiniens et, comme il le souligne, les déclarations faites par les dirigeants du pays, il n’y apporte aucune réfutation. Sa critique ne semble pas porter sur le fait que Haaretz donne une image fausse d’Israël et de son gouvernement, mais plutôt sur le fait qu’il montre au monde entier des pans de la réalité que les détenteurs du pouvoir préféreraient occulter.
Ce document ainsi que le rapport commandé par le gouvernement qui y est joint insistent beaucoup sur le fait que Haaretz publie ses articles en anglais, en plus de l’hébreu, et qu’il est donc largement cité dans la presse internationale et par les ONG.
« Certaines critiques des médias sont tout à fait légitimes : on peut reprocher aux médias d’être inexacts, de commettre certaines erreurs ou de ne pas être suffisamment professionnels. Mais ce n’est pas ce que nous voyons venant de ce gouvernement, ni du précédent gouvernement Netanyahou » explique le DrAyala Panievsky, auteur de « The New Censorship : How the War on the Media is Taking Us Down » (La nouvelle censure : comment la guerre contre les médias nous mène à notre perte). Ancienne journaliste (ayant notamment travaillé pour Haaretz), Ayala Panievsky étudie actuellement les effets des attaques populistes contre les médias du monde entier à l’université City St. Georges de Londres.
Au fil des ans, Haaretz et d’autres médias critiques à l’égard des gouvernements ont été accusés « de trahison, d’agir contre leurs concitoyens, d’être antipatriotiques, de détester Israël et d’être antisémites », explique Ayala Panievsky. « Cela n’a pas toujours été le cas en Israël. Ce n’est pas normal. C’est devenu la norme, simplement parce que cette critique des médias est dominante à notre époque. »
Panievsky ajoute que cette situation n’est pas propre à Israël, où les médias libéraux sont accusés de soutenir l’ennemi extérieur, en l’occurrence les Palestiniens.
« Dans de nombreux pays européens, dit-elle, les réfugiés, les demandeurs d’asile ou les immigrants sont désignés comme les principaux boucs émissaires. Et puis, l’ennemi intérieur, ce sont les ONG qui les soutiennent, les militants des droits de l’homme. Et enfin, les médias sont accusés de servir ces ennemis intérieurs et extérieurs. »
Selon Mme Panievsky, cette tendance est de plus en plus répandue aux États-Unis, où elle diabolise les immigrants, et dans l’Inde de Narendra Modi, où les médias sont présentés comme au service des musulmans.
« Imposer la loyauté au régime »
Le gouvernement a engagé une société privée de renseignement stratégique basée à Herzliya, ExpertIT, pour rédiger un rapport basé sur des données collectées en février 2025 et axé sur l’impact de Haaretz sur « les activités de délégitimation d’Israël dans le monde ».
La société affirme avoir « entrepris une cartographie exhaustive des articles de référence qui présentent Israël sous un jour négatif. Certains d’entre eux présentent le conflit à Gaza du point de vue palestinien dans les interviews et les enquêtes menées par [Haaretz] ».
Ils ont notamment donné l’exemple d’un billet d’opinion rédigé par Yoel Elizur, un psychologue qui mène des recherches sur les soldats auteurs d’atrocités pendant la guerre. Le rapport souligne les différences entre les titres hébreu et anglais de cet article : le premier est « Ne t’inquiète pas grand-père, je refuserai un ordre illégal », tandis que la version anglaise reprend l’une des citations des soldats : « Lorsque vous quittez Israël et entrez dans Gaza, vous êtes Dieu : dans l’esprit des soldats de l’armée israélienne qui commettent des crimes de guerre » – un portrait peu flatteur des soldats de l’armée israélienne.
Le rapport conteste également un article de Haaretz sur les affirmations d’un prisonnier palestinien qui dit avoir été battu, torturé et abusé sexuellement dans une prison israélienne : « L’article de Haaretz se base sur le témoignage unique d’un Palestinien nommé Amer Abu Halil, membre du Hamas », indique-t-il.
Le rapport contient également des erreurs factuelles qui conduisent à de fausses accusations contre Haaretz. Dans un cas, le rapport affirme qu’un article d’investigation dans lequel des soldats de l’armée israélienne rapportent des meurtres commis arbitrairement dans le couloir de Netzarim à Gaza, aurait été publié en anglais plusieurs semaines avant sa publication en hébreu, et avec un angle différent. Le rapport va jusqu’à affirmer que l’article « s’adressait à un public étranger et non à un public israélien, et présentait un récit différent ». Mais les articles présentés dans le rapport sont simplement deux récits différents du correspondant militaire Yaniv Kubovich.
L’article sur les soldats a été publié en anglais et en hébreu le 18 décembre 2024. L’autre enquête, concernant un commandant de division à Gaza qui a insisté pour envoyer des troupes dans une zone où se trouvaient encore des terroristes, entraînant la mort de huit soldats, a été publiée en hébreu le 31 décembre, puis en anglais quelques heures plus tard.
L’idée selon laquelle nous ne devrions pas mentionner – et encore moins diffuser partout dans le monde – ce qui se passe à Gaza « n’est pas fondée sur une réelle volonté de démentir la réalité qui prévaut à Gaza », explique Mme Panievsky, « il s’agit plutôt d’imposer un régime de loyauté dans lequel, si vous parlez de ce qui se passe à Gaza, que ce soit vrai ou faux, vous servez nos ennemis. C’est toujours un jeu à somme nulle : si vous couvrez ce qui se passe à Gaza, vous ne vous souciez pas des victimes du côté israélien. »
Elle ajoute que c’est un piège dans lequel la presse israélienne est largement tombée depuis le 7 octobre. « Je pense que de nombreux journalistes ont accepté cette prémisse selon laquelle critiquer l’armée en temps de guerre est en quelque sorte antipatriotique ou injuste, alors que c’est la meilleure chose à faire pour l’avenir de ce pays. »
Les détracteurs populistes des médias « ont vraiment fait croire aux gens que le fait de critiquer dans une certaine mesure l’armée, de critiquer les politiques du gouvernement, de reconnaître les souffrances humaines à Gaza ou en Cisjordanie, voire celles des citoyens palestiniens d’Israël, était un acte de trahison. »
Selon Mme Panievsky, cette déposition sous serment et la décision du gouvernement de cesser tout contact avec Haaretz « s’inscrivent dans un plan plus large visant à réduire Haaretz et d’autres au silence. Je pense qu’ils savent que Haaretz ne se laissera pas intimider, mais que d’autres pourraient l’être, et il s’agit avant tout de créer un environnement très déséquilibré où certains sujets, articles et reportages vous causeront des ennuis, tandis que d’autres ne vous causeront aucun problème. »
Elle ajoute que la plupart des médias israéliens « ont déjà été intimidés et effrayés au point de ne plus oser rendre compte de la réalité. Cela fonctionne donc. Cela fonctionne vraiment. »
Linda Dayan
Source – Haaretz, 14 janvier 2026 :
https://www.haaretz.com/israel-news/ 2026-01-14/ty-article/.premium/inside-the-governments-52-page-report-claiming-haaretz-is-defaming-israel/0000019b-bd50-d85c-a9fb-fd57228d0000
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77770
