Une perspective socialiste sur l’application des lois sur l’immigration
par Anthony Teso
L’ICE ne se contente pas d’infliger une terreur brutale aux immigrants – ou aux personnes qu’elle profile en fonction de leur couleur de peau ou de leur accent. Le meurtre de Renee Good à Minneapolis le 7 janvier montre que l’administration Trump est tout aussi déterminée à terroriser les personnes qui agissent par solidarité. En bref, il s’agit d’une guerre des classes. Anthony Teso expose le rôle que joue l’ICE, et plus généralement l’application des lois sur l’immigration, pour la classe capitaliste.

L’Immigration and Customs Enforcement (ICE) n’est pas simplement une agence fédérale chargée de faire respecter les lois sur l’immigration. L’ICE symbolise les contradictions au cœur de la société capitaliste, un système qui dépend de la main-d’œuvre immigrée tout en criminalisant et en exploitant ces mêmes travailleurs. Pour comprendre l’ICE, il faut examiner comment l’application des lois sur l’immigration sert les intérêts du capital en perpétuant les divisions au sein de la classe ouvrière et en fonctionnant comme un mécanisme de contrôle social. Cette dynamique nuit en fin de compte à tous les travailleurs, quel que soit leur statut de citoyenneté.
Au cœur du capitalisme se trouve la demande d’une main-d’œuvre à la fois vulnérable et facilement exploitable, souvent fournie par des travailleurs sans papiers. Ces personnes sont largement employées dans des secteurs tels que l’agriculture, la transformation de la viande, la construction, l’hôtellerie et le travail domestique. Elles reçoivent souvent des salaires inférieurs au minimum légal et endurent des conditions qui violent les normes du travail établies. La menace constante d’expulsion les empêche de se plaindre du vol de salaire, des environnements dangereux ou du harcèlement sexuel, ce qui en fait des cibles faciles pour l’exploitation.
La véritable fonction du système n’est pas de bloquer l’immigration, mais de garantir que ceux qui arrivent restent exploitables et vulnérables.
L’ICE n’existe pas malgré cette exploitation, mais bien à cause d’elle. L’agence veille à la création et au maintien d’une classe sociale défavorisée permanente de travailleurs qui ne peuvent défendre leurs droits sans risquer la détention ou l’expulsion. Cela profite au capital de deux manières significatives : premièrement, en fournissant aux employeurs une main-d’œuvre bon marché et exploitable et, deuxièmement, en exerçant une pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail de tous les travailleurs. La menace d’une intervention de l’ICE limite le pouvoir de négociation de la classe ouvrière, car les employeurs peuvent intimider les travailleurs qui tentent de s’organiser ou les remplacer par d’autres prêts à accepter de mauvaises conditions et de faibles salaires.
L’application des lois sur l’immigration comme outil de division
L’application des lois sur l’immigration n’est pas vraiment conçue pour protéger les travailleurs américains de la concurrence. Il s’agit plutôt d’un outil permettant de créer un marché du travail à plusieurs niveaux, où certains travailleurs peuvent être surexploités tandis que d’autres restent précaires et divisés.
Les frontières agissent comme des mécanismes de contrôle de la main-d’œuvre, dictant qui peut participer à la population active et dans quelles circonstances. La création de l’ICE en 2003, qui a suivi la réorganisation des services d’immigration après le 11 septembre, n’a pas marqué le début de l’application des lois sur l’immigration. Elle a plutôt consolidé et militarisé des pratiques anciennes ancrées dans l’histoire, telles que le programme Bracero (1942-1964) qui a fait venir des travailleurs mexicains aux États-Unis sans leur offrir de voie d’accès à la citoyenneté ou de protection du travail. Même après la fin du programme, de nombreux travailleurs sont restés, rejoints par des membres de leur famille et d’autres personnes à la recherche d’opportunités économiques.
La loi sur la réforme et le contrôle de l’immigration de 1986 a offert la légalisation à certains, mais a criminalisé l’emploi de travailleurs sans papiers, les mesures de contrôle visant souvent les travailleurs plutôt que les employeurs. Aujourd’hui, l’ICE mène des raids médiatisés qui expulsent les travailleurs, tandis que les employeurs ne subissent généralement que peu ou pas de répercussions. Ce schéma historique montre que l’application des lois sur l’immigration a toujours donné la priorité aux intérêts des entreprises plutôt qu’aux droits humains ou à la véritable sécurité des frontières. La véritable fonction du système n’est pas de bloquer l’immigration, mais de garantir que ceux qui arrivent restent exploitables et vulnérables.
L’ICE, un mécanisme de répression étatique
Au-delà de son impact économique, l’ICE fonctionne comme un outil de répression étatique, exerçant des pouvoirs importants qui menacent les libertés civiles de tous. L’agence procède à des arrestations sans mandat, détient des personnes indéfiniment sans procès et gère un vaste réseau de centres de détention qui fonctionnent comme des prisons de facto pour les infractions civiles en matière d’immigration. Bon nombre de ces centres sont privés et gérés par des entreprises qui tirent profit des taux de détention élevés, ce qui les incite à maintenir les établissements pleins. Les conditions dans ces centres violent souvent la dignité humaine fondamentale, avec des cas documentés de soins médicaux inadéquats, d’abus sexuels, de séparation des familles et même de décès.
Des enfants ont été enfermés dans des cages, séparés de leurs parents et soumis à des traumatismes aux effets durables. Il ne s’agit pas d’exceptions, mais d’éléments intégrants d’un système conçu pour instiller la peur et le contrôle au sein des communautés immigrées.
Cette répression sert à discipliner la main-d’œuvre immigrée et à normaliser des pratiques autoritaires qui peuvent ensuite être appliquées à d’autres groupes marginalisés. L’infrastructure de surveillance, de détention et d’expulsion mise en place pour faire respecter les lois sur l’immigration jette les bases d’un contrôle social plus large. Permettre à l’État de traiter un groupe comme jetable porte atteinte aux droits de tous les travailleurs.
L’idéologie de l’« illégalité » : diviser la classe ouvrière
Au cœur de la justification de l’ICE se trouve la catégorisation de certaines personnes comme « illégales », une étiquette déshumanisante qui sert des objectifs idéologiques spécifiques. D’un point de vue socialiste internationaliste, l’idée même d’immigration illégale est intrinsèquement erronée. Les travailleurs ne sont pas responsables du chômage ou de la baisse des salaires ; ce sont plutôt les capitalistes qui favorisent ces conditions en versant des salaires bas et en encourageant la concurrence entre les travailleurs. La migration est une réponse naturelle aux inégalités mondiales créées par le capitalisme, car les gens cherchent à survivre et à trouver des opportunités face à l’extraction des ressources, aux pratiques de travail abusives et aux accords commerciaux destructeurs comme l’ALENA. Les frontières que l’ICE fait respecter ne sont pas neutres : elles renforcent les dynamiques de pouvoir mondiales en permettant au capital de circuler librement tout en restreignant la mobilité de la main-d’œuvre, ce qui rend plus difficile pour les travailleurs du monde entier de s’unir et d’exiger une rémunération équitable.
L’ effet le plus néfaste de l’ICE est peut-être son rôle dans la division de la classe ouvrière. En cultivant la peur et le ressentiment envers les immigrants, l’ICE sape la solidarité nécessaire à une organisation syndicale efficace et à un changement politique. Lorsque les travailleurs natifs du pays reprochent aux immigrants l’instabilité économique au lieu de s’en prendre aux employeurs et aux systèmes responsables, leur colère est mal dirigée. Cette division est intentionnellement encouragée par les politiciens et les médias qui font des immigrants des boucs émissaires, malgré les preuves que ceux-ci contribuent positivement à leurs communautés. Une telle propagande fracture l’unité de la classe ouvrière et empêche la formation de mouvements pour la justice économique.
L’histoire a montré que le succès des mouvements syndicaux dépend de la solidarité entre les races, les ethnies et les nationalités. Des organisations telles que les Industrial Workers of the World et le mouvement des travailleurs agricoles dirigé par César Chávez et Dolores Huerta ont reconnu l’importance d’unir tous les travailleurs, quel que soit leur statut de citoyenneté. L’ICE rend cette unité plus difficile en instillant la peur de l’expulsion, en décourageant la participation aux grèves et aux efforts d’organisation, et en terrorisant les communautés par des raids d’immigration. Ces résultats ne sont pas accidentels, mais constituent des caractéristiques fondamentales du système.
Une vision socialiste : solidarité et dignité
Compte tenu de cette analyse, les socialistes affirment que l’ICE est irréformable et doit être aboli. Cette position s’inscrit dans le cadre de mouvements plus larges visant à abolir des institutions telles que les prisons et la police, affirmant que certains systèmes sont tellement injustes qu’ils ne peuvent être humanisés par des changements progressifs. Abolir l’ICE ne signifie pas ouvrir les frontières au chaos, mais plutôt repenser la politique d’immigration en se basant sur la dignité humaine plutôt que sur la punition et le profit. Cela impliquerait de dépénaliser la migration, de mettre fin à la détention et à l’expulsion comme réponses standard, de créer des voies d’accès à un statut légal pour tous les résidents, d’appliquer les lois du travail de manière égale et de s’attaquer aux causes profondes de la migration par la solidarité internationale et la justice économique. Cela signifie également rejeter l’industrie de la détention à but lucratif, qui profite à des entreprises telles que Core Civic et GEO Group, qui tirent profit de la souffrance des immigrants et font pression pour que des politiques plus sévères soient mises en place.
Les détracteurs peuvent affirmer que l’abolition de l’ICE est politiquement impossible ou qu’une certaine forme de contrôle de l’immigration est nécessaire. Cependant, les réalités politiques sont façonnées par l’organisation et la lutte. La question clé n’est pas de savoir si un système doit exister, mais si ce système doit être fondé sur la criminalisation et la répression ou sur les droits humains et la justice.
Une approche socialiste de l’immigration reconnaît la liberté de circulation comme un droit humain fondamental et rejette la criminalisation de ceux qui recherchent des opportunités ou la sécurité.
Une approche socialiste de l’immigration reconnaît la liberté de circulation comme un droit humain fondamental et rejette la criminalisation de ceux qui recherchent des opportunités ou la sécurité. Elle s’attaquerait aux inégalités mondiales qui poussent à la migration en remettant en cause l’impérialisme, le commerce déloyal et l’extraction des ressources. Une telle politique étendrait les droits du travail à tous les travailleurs, supprimant ainsi l’incitation pour les employeurs à exploiter la main-d’œuvre sans papiers. Des voies d’immigration légales généreuses seraient basées sur les besoins humanitaires et le regroupement familial, et non sur la demande des employeurs en main-d’œuvre bon marché. Enfin, une véritable solidarité internationaliste unirait les travailleurs au-delà des frontières, reconnaissant que la lutte contre l’exploitation est mondiale. Lorsque les travailleurs s’organisent ensemble, quel que soit leur lieu de naissance, ils acquièrent un réel pouvoir.
L’ICE n’est pas simplement une agence défaillante qui a besoin d’être réformée. C’est une institution qui défend les intérêts du capital en créant une main-d’œuvre vulnérable, en divisant les travailleurs et en normalisant la répression étatique. L’application actuelle des lois sur l’immigration représente une violence organisée contre les travailleurs, affaiblissant leur pouvoir collectif. Un véritable changement nécessite plus que des ajustements politiques : il exige de repenser la société afin de donner la priorité aux besoins et à la dignité humains plutôt qu’au profit et au contrôle. L’abolition de l’ICE est une étape nécessaire vers un monde où tous les travailleurs peuvent vivre en sécurité et dans la dignité. Il ne s’agit pas d’un rêve utopique, mais d’une exigence pratique pour construire le pouvoir de la classe ouvrière grâce à la solidarité et au démantèlement des institutions qui nous maintiennent divisés et effrayés.
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Crédit image en vedette : NOM DE L’ARTISTE ; modifié par Tempest.
Traduction ML
