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Au-delà des gros titres : pourquoi la vague de protestations en Iran ne peut être réduite à un seul nom

Siyavash Shahabi, 12 janvier 2026

Alors que la nouvelle vague de manifestations nationales en Iran entre dans son douzième jour et que des informations font état d’une coupure généralisée d’Internet depuis hier soir, un vieux débat revient au centre des discussions politiques avec une nouvelle intensité : les « appels à l’action » des personnalités politiques sont-ils à l’origine des manifestations, ou s’agit-il principalement d’une tentative de surfer sur un mouvement déjà en marche ?

La BBC Persian a abordé cette question dans son émission Goftogoo-ye Vizheh, animée par Farnaz Ghazi-Zadeh, lors d’une conversation avec Leila Hosseinzadeh, ancienne militante étudiante et prisonnière politique. Ces dernières années, Leila Hosseinzadeh s’est fait connaître pour son engagement constant en faveur de la justice économique et des revendications professionnelles et sociales, tout en mettant l’accent sur les droits des minorités. L’un des moments les plus marquants de son parcours public remonte à environ deux ans, lorsqu’elle a soutenu sa thèse sans porter le hijab obligatoire et vêtue d’une robe kurde, un geste qui, selon de nombreuses et nombreux observateurs, a fait entrer le langage et l’espace du militantisme étudiant dans une nouvelle phase. Hosseinzadeh est née en 1991 (1370 selon le calendrier iranien). Elle dit avoir commencé son activisme politique et civil en 2009, à l’âge de 18 ans, et elle se trouve actuellement en Allemagne où elle bénéficie d’une bourse de recherche.

« Il est erroné de lier les manifestations à l’appel de Pahlavi »
La première question posée allait droit au cœur du sujet. On a demandé à Hosseinzadeh, qui insiste depuis longtemps sur « l’organisation de bas en haut », comment elle percevait les actions publiques de masse lorsqu’elles s’inscrivent dans le cadre d’appels lancés par des personnalités politiques connues.

Sa réponse a contredit le discours dominant de ces derniers jours. Elle a fait valoir que les manifestations duraient depuis 12 jours, alors que l’appel de Reza Pahlavi n’avait été lancé que deux jours auparavant. Elle a donc déclaré qu’il était fondamentalement erroné de lier le début des manifestations, voire leur expansion, à son appel. Sur un ton sarcastique, elle a ajouté que de nombreuses personnalités politiques iraniennes se comportaient comme le roi dans Le Petit Prince : elles observent d’abord ce que font les personnes, puis elles « annoncent » la même chose comme s’il s’agissait de leur propre appel à l’action. Selon elle, ce schéma ne se limite pas à la haute politique ; il se répète dans différents domaines, de la résistance au port obligatoire du hijab aux manifestations syndicales et professionnelles.

Dans le même temps, elle a souligné qu’en raison de la coupure d’Internet, la situation sur le terrain reste floue. Elle ajoute toutefois que les rapports disponibles suggèrent que la participation a été beaucoup plus importante que les nuits précédentes, ce qu’elle considère comme le résultat naturel de la propagation des manifestations, et non comme le fruit d’un appel extérieur. Elle ne nie pas que les personnalités politiques aient de véritables partisan·es en Iran, mais elle soutient que le lien « direct » entre l’appel d’une seule personnalité et la logique d’expansion des manifestations ne correspond pas à la réalité de la dernière décennie.

Du bazar aux rues — et la logique selon laquelle « toute étincelle peut déclencher un incendie »
Expliquant ce qu’elle appelle la logique interne des manifestations, Hosseinzadeh a souligné leur point de départ. Elle a déclaré que les manifestations avaient commencé au bazar. Elle a fait remarquer qu’en Iran, les manifestations au bazar restent généralement limitées à ce secteur, mais que cette fois-ci, elles se sont étendues à une vitesse fulgurante. Selon elle, les conditions sont devenues si insupportables pour les personnes ordinaires que « n’importe quelle étincelle » peut déclencher un incendie plus important, et tant que les manifestant·es pourront repousser les forces de répression, les manifestations continueront de se propager.

Dans ce cadre, elle a fait référence à des expériences antérieures et a déclaré que même la « libération » des villes, ne serait-ce que pour quelques heures ou quelques jours, s’était produite fréquemment au cours des huit dernières années. Selon elle, décembre 2017 (Dey 96) a marqué le début d’un mouvement anti-régime diversifié et multiforme. Elle a ajouté qu’en novembre 2019 (Aban 98), si les manifestations n’avaient pas été stoppées par ce qu’elle a qualifié de « massacre », elles auraient pu progresser encore plus rapidement que ce que nous voyons aujourd’hui. À titre d’exemple, elle a déclaré qu’à l’époque, en quelques jours seulement, certaines parties des grandes villes avaient été effectivement « libérées ».

Sa conclusion était claire : si l’on observe la situation depuis l’intérieur, ce que l’on qualifie de « sans précédent » n’est pas sans précédent dans sa forme ou son déroulement. Elle a même affirmé que la répression et les fractures sociales avaient parfois renforcé l’« inertie » des manifestations, incitant certains groupes à se joindre au mouvement avec plus de prudence ou d’hésitation. Mais elle considère que l’audace croissante – et l’accent mis davantage sur le « droit légitime à l’autodéfense » des citoyen·nes – sont une conséquence logique de la violence étatique : les personnes ont conclu qu’elles ne pouvaient pas avancer autrement.

La différence aujourd’hui : le risque de réduire un mouvement diversifié à une « seule unité »
Lorsque l’animatrice a demandé ce qui avait changé au cours de ces deux semaines, Hosseinzadeh a souligné une préoccupation centrale : la diversité du mouvement est en train d’être supplantée et réduite au profit d’une « unité » forcée, d’une seule unité et d’une sorte de discours unique. Elle a fait valoir que le mouvement qui a débuté en Dey 96 a été renforcé dès le départ par l’entrée en scène de nombreuses forces sociales différentes, sans que celles-ci ne s’autocensurent ou ne réduisent leurs revendications pour s’adapter à une idéologie, une faction ou une marque politique unique.

Pour illustrer cette diversité, elle a juxtaposé plusieurs images : le chevauchement entre les manifestations de Dey 96 et les manifestations des Arabes du Khuzestan, qualifiées de « soulèvement pour la dignité », l’émergence des « filles de la rue de la révolution » après l’action de Vida Movahed, les étudiant·es aux côtés du grand public et le sit-in des derviches devant une prison. Selon elle, le mouvement a toujours progressé grâce à cette réalité aux multiples voix, et tout projet qui tente de le réduire à une seule « figure » ou à un seul drapeau finira par se heurter à la complexité réelle de la société iranienne.

L’argument du « centre gris » et sa vive réaction contre la politique centrée sur des dirigeants
Dans l’un des moments les plus tendus de la conversation, l’ animatrice a soulevé un argument familier : certain·es disent que pour rallier le « centre gris » – les personnes hésitantes ou politiquement discrètes –, il faut une figure de proue, et que Reza Pahlavi endosse désormais ce rôle.

Hosseinzadeh a répondu que les grèves dans les bazars de Tabriz et d’Ispahan avaient eu lieu avant l’appel de Pahlavi, et que si l’on voulait parler du « centre gris », ces groupes en étaient l’exemple le plus flagrant. Selon elle, lancer une « corde » au centre pour que les personnes puissent s’y accrocher est un modèle ancien, usé et inefficace de la manière dont les soulèvements populaires et les révolutions s’organisent réellement. Elle a déclaré que ce modèle avait maintes fois démontré son échec, même au sein de ce mouvement, mais qu’il revenait sans cesse, non pas parce qu’il n’existait pas d’autres méthodes, mais parce que « d’autres intérêts » étaient à l’œuvre et insistaient pour que la politique reste centrée sur des personnalités célèbres.

Elle est revenue sur Dey 96 pour insister sur ce point : à l’époque, lesquels des grands noms d’aujourd’hui croyaient vraiment que ce régime pouvait être renversé ? Elle a ensuite abordé un facteur structurel plus profond : au cours des deux ou trois dernières décennies, la République islamique a sévèrement réprimé toute forme d’organisation civile, syndicale ou professionnelle, des groupes environnementaux et caritatifs aux organisations étudiantes, et aujourd’hui, a-t-elle déclaré, bon nombre des figures les plus éminentes dans les domaines social et syndical sont en prison. Dans ces conditions, a-t-elle demandé, comment peut-on s’attendre à ce que ces groupes fonctionnent « normalement » ?

« Nous reviendrons à la démocratie plus tard » – ou pourquoi il faut s’attaquer à la démocratie dès maintenant
L’animatrice a ensuite soulevé une autre préoccupation courante : n’est-il pas temps de dépasser ces différends, de se concentrer d’abord sur le changement et, une fois la République islamique transformée, de se pencher sur la manière de parvenir à la démocratie ?

Tout en soulignant avec émotion son souhait personnel de voir le régime tomber, Hosseinzadeh a averti que la logique consistant à « laisser tomber d’abord, nous réglerons les problèmes plus tard » est précisément celle qui risque de voir l’histoire se répéter sous un nouveau visage. Elle a déclaré que même si quelqu’un·e, écrasé·e par des conditions insupportables, dit « très bien, laissons-le tomber, et ensuite nous verrons », l’approche de ce qu’elle a appelé « l’opposition principale », qui est devenue la voix la plus forte grâce aux médias et à l’argent, montre des signes d’autre chose : elle ressemble davantage à un effort pour contrôler les manifestations qu’à une volonté de les pousser vers un véritable changement.

Selon elle, le fait d’étiqueter les minorités et d’attiser les sensibilités ethniques est un signe de cette approche contrôlante. Elle a fait valoir que même avant que quoi que ce soit ne se soit produit, une grande partie de la population est mise à l’écart par la stigmatisation et les accusations, ce qu’elle considère comme directement opposé à la réalité de la société iranienne diversifiée. En conclusion, elle estime que ce type de politique affaiblit les forces sociales générales, les plonge dans le doute et inquiète même les personnes qui manifestaient encore hier dans les rues : « Et si nous étions les premier·es à être sacrifié·es ? »

« Les leaders sont fabriqués »
Interrogée sur ce que les groupes pro-démocratie devraient faire à l’heure actuelle, Hosseinzadeh a répondu que la première étape consistait à abandonner les vieilles habitudes improductives, comme rassembler quelques personnalités célèbres, annoncer une alliance et imaginer que cela suffirait à provoquer un changement de régime. Elle a fait valoir que bon nombre de ces personnalités ne venaient pas de la rue et n’étaient pas connectées à de véritables réseaux ou à des bases sociales organisées.

Elle a ensuite donné un exemple personnel : après avoir été libérée de prison en 2022 (1401), elle a déclaré avoir soudainement vu des personnes présentées dans les médias comme des « leaders du mouvement ». Son argument était sans détour : le leadership est fabriqué, souvent sans réponse claire quant à la relation réelle de cette personne avec le terrain.

Lorsque l’animatrice a fait remarquer que « devenir une figure » pouvait parfois être le résultat d’une lutte réelle et que Pahlavi, en tant que fils de l’ancien شاه, était depuis longtemps un nom politique, Hosseinzadeh a établi une distinction. Elle a déclaré que sa critique visait les personnalités qui avaient été « construites » grâce à des projets médiatiques et propulsées de manière artificielle à un rôle central. Quant à Pahlavi, elle a reconnu que son milieu familial lui avait fourni une plateforme toute faite, mais elle a fait valoir que cette visibilité ne confère pas automatiquement une légitimité à un projet qui tente de s’emparer d’un mouvement diversifié ou de le remodeler.

L’animatrice a également souligné les slogans pro-Pahlavi entendus dans les rues. Hosseinzadeh a admis qu’il avait des partisan·es parmi une partie du public, mais elle a avancé un argument provocateur : la popularité seule ne crée pas de légitimité politique et ne désigne pas nécessairement la voie la plus efficace vers l’unité qui peut réellement renverser le régime.

Sa solution pour sortir de l’impasse : apprendre des personnes et leur rendre la pareille
Lorsqu’on lui a demandé directement comment sortir de l’impasse, Mme Hosseinzadeh a mis l’accent sur deux voies. Premièrement : abandonner la politique centrée sur les dirigeants et les alliances symboliques et médiatiques. Deuxièmement : faire quelque chose qu’elle a qualifié de « simple, mais difficile à mettre en pratique » pour celles et ceux qui veulent agir en tant que guides plutôt qu’en tant que patrons. Ils devraient s’inspirer de ce que les personnes font déjà, comprendre leurs forces et leurs faiblesses, diffuser ce qui fonctionne et « le restituer au peuple ».

Elle a souligné que la coupure d’Internet s’était également produite en 2019 et que les villes avaient été temporairement « libérées » à plusieurs reprises, mais elle a posé la question suivante : quelle force politique, quel média d’opposition ou quel activiste a sérieusement étudié comment les personnes se sont organisés, comment elles ont affronté la répression et comment elles ont réussi à aller de l’avant ?

Elle a déclaré avoir tenté de combler elle-même cette lacune, mentionnant avoir rédigé deux rapports complets sur les manifestations de 2019 et 2022. Mais elle a ajouté une critique plus acerbe : selon elle, les médias d’opposition n’ont même pas produit d’analyse critique sérieuse de leurs propres activités. Sans ce type d’autocritique, a-t-elle fait valoir, l’anxiété reste élevée et les erreurs se répètent.

Conclusion : s’adresser aux forces démocratiques, ne pas juger les gens dans la rue
Dans la dernière partie, l’animatrice est revenu à une question pratique : n’est-il pas compréhensible qu’une personne épuisée par la pression quotidienne soit attirée par une force qui propose un « plan d’urgence » et une feuille de route concrète ?

Hosseinzadeh a répondu qu’elle n’essayait pas de faire la leçon aux gens dans la rue, qui, selon elle, se trouvent à un moment où ils doivent soit se battre, soit être tué·es, soit renverser le régime, soit mourir en essayant. Son message, a-t-elle déclaré, s’adresse aux forces pro-démocratiques et aux groupes sociaux hésitants qui craignent qu’après tant de sang versé et de luttes, une autre forme d’autoritarisme et de pillage ne se reproduise.

Son avertissement principal était sans appel : si les forces démocratiques restent prisonnières de la fragmentation et de l’inaction, elles risquent de reproduire les mêmes schémas historiques, où le pouvoir leur échappe à des moments décisifs et où l’avenir est compromis au détriment de la liberté.

L’interview s’est terminée par les remerciements de l’animatrice et l’espoir de poursuivre la conversation ultérieurement. Mais le message principal de Hosseinzadeh était simple : la rue est le résultat d’une décennie de pression accumulée, de répression et d’organisation dispersée par la base. Les personnalités célèbres arrivent tardivement. Le véritable danger est que, au lieu de renforcer la diversité du mouvement et l’expérience réelle sur le terrain, des projets voient le jour dont l’objectif n’est pas d’ouvrir la voie à la liberté, mais de gérer et de contrôler un mouvement qui a déjà échappé à tout contrôle.

Siyavash Shahabi, 12 janvier 2026
https://firenexttime.net/beyond-the-headlines-why-irans-protest-wave-cant-be-reduced-to-one-name/
Traduit par DE