Patrick Silberstein (publié dans Lignes de mire n°2)
Exposé présenté dans l’atelier « Ukraine : résistance populaire, antimiltarisme et lutte armée », Université d’été du Nouveau Parti anticapitaliste, 2025.
Je voudrais avant de commencer, rendre hom- mage à notre camarade David Chickhan, artiste et militant libertaire, tué au combat il y a quelques jours sous l’uniforme ukrainien.
Je laisserai à nos camarades de Solidarity Collec- tive le soin de parler de la résistance populaire ukrai- nienne, ils le feront évidemment bien mieux que moi. J’aborderai le sujet de l’atelier sous un autre angle et avec un brin de provocation, je dirai que l’intitulé de l’atelier ne me semble pas convenir à la discussion qui me semble nécessaire: «Ukraine: résistance po- pulaire, antimilitarisme et lutte armée ».
Les deux derniers termes – antimilitarisme et lutte armée – me semblent ici nous emmener sur une fausse piste alors que nous discutons d’un sujetinhabituel pour nous; un peu comme si nous avions peur de nous éloigner de nos «canons» de discus- sions traditionnels.
En effet, le sujet, c’est la guerre et donc l’armée, les armements, sa conduite, la défense, etc. La guerre non pas comme une abstraction lointaine sujette à gloses diverses sur ses malheurs, mais la guerre concrète, vivante, sale, mais nécessaire. La guerre d’autodéfense de l’Ukraine, bien entendu, mais aussi la guerre moderne en général.
Après des décennies d’interruption, cette discus- sion doit faire partie des discussions entre révolution- naires. À moins, bien entendu, comme l’écrit Hannah Perekhova, de laisser la discussion et l’initiative à la bourgeoisie en se contentant d’ânonner les bons vieux slogans d’hier et d’avant-hier.
Avant d’entrer dans le sujet, je voudrais poser quelques questions:
Y a-t-il un danger de guerre générale en Europe ?
Est-ce qu’on pense sérieusement que la Russie fasciste va lancer ses chars contre l’Europe occi- dentale et la France française en particulier ?
Bien sûr que non. Mais en tant qu’internationa- listes, nous devons aborder la question à partir des dangers de guerre que la Russie en guerre ouverte contre l’Ukraine fait peser sur les Pays baltes, la Transnistrie, la Géorgie, etc.
Enfin, pour nous, socialistes révolutionnaires et partisans de la démocratie, n’y a-t-il pas un espace démocratique européen à défendre contre le fascisme en marche. Espace qu’il faut évidemment enrichir avec un programme social et économique.
À moins de nous désintéresser de ce qui se passe au-delà de nos frontières hexagonales et de ne consi- dérer que les intérêts français. Une position assez courue à gauche au demeurant.
Quelques mots rapides sur la question de la paix. C’est un peu violent à entendre, voire à formuler po- litiquement, mais en Ukraine nous ne sommes pas seulement pour la paix mais pour la défaite de l’im- périalisme russe. Comme hier nous n’étions d’ailleurs pas pour la paix en Algérie ou au Vietnam mais pour la défaite de l’impérialisme français et de l’impérialisme américain.
On voit bien que dans la présente situation que ni l’antimilitarisme ni le défaitisme révolutionnaire comme mots d’ordre d’action ne sont opérationnels.
Du moins ne le sont-ils pas de manière symétrique et c’est là que ça se complique :
nous sommes pour le défaitisme révolutionnaire en Russie; et en même temps pour la «défense nationale» en Ukraine.
La guerre d’Ukraine est donc une guerre particulière, nous le savons, sinon nous ne serions pas engagés dans le soutien à la guerre d’indépendance de l’Ukraine. Pour essayer rapidement de la comprendre, revenons un peu en arrière pour éclairer la discussion :
Sommes-nous en 1914 quand les impérialismes dominants s’affrontaient pour le partage du monde ?
C’est à ma connaissance là que s’est élaboré le «défaitisme révolutionnaire», politique où l’on se bat pour la défaite de son propre impérialisme, où on appelle à la désertion et à bien d’autres choses encore (je renvoie à la gauche zimmerwaldienne, à Jeune Résistance pendant la guerre d’Algérie ou encore à la désagrégation du corps expéditionnaire américain au Vietnam);
Sommes-nous en 1939-1940 où s’affrontent à nouveau les impérialismes? Avec en supplément l’URSS (je ne rentre pas dans la discussion sur sa nature de classe) ayant d’abord été alliée à l’impé- rialisme allemand (« nazi ») et ensuite à l’impérialisme anglo-saxon («démocratique»)?
Une guerre qui, je le rappelle, que Trotsky considérait que si elle était la continuation de la guerre de brigandage de 14-18, elle n’en était pas pour autant
la répétition.
Vous excuserez par avance à un trotskiste défroqué de citer longuement Trotsky (après tout on est au NPA), parce que ce qu’il dit alors que les troupes nazies déferlent sur l’Europe devrait résonner à nos oreilles. Non par révérence mais comme guide pour l’action et la compréhension.
Dans ses derniers textes, il appelait à la défaite de l’impérialisme allemand et enjoignait ses camarades américains à rejoindre l’armée, à soutenir la conscription, une conscription qui, disait-il, devait se faire sous la direction des syndicats. On se reportera à l’occasion à ce qui a été formulé sous le terme de « politique militaire prolétarienne ».
Ce qu’il disait le 7 août 1940 mérite toute notre attention. À la question: «Que doit faire un révolutionnaire mobilisable aux États-Unis aujourd’hui?», il répond :
« S’il est mobilisable, alors qu’il soit mobilisé. Je ne pense pas qu’il doive essayer de ne pas être mobilisé – il doit être avec sa génération et participer à sa vie. Le parti devrait-il essayer de conserver ses cadres en leur épargnant l’armée ? Ce serait les conserver dans un sens très mau- vais. Quand la meilleure partie de la population est mobilisée, nos cadres doivent être avec eux. »
Il poursuit:
« Il n’existe qu’une façon d’éviter la guerre, c’est de renverser cette société. Cependant, si nous sommes trop faibles pour cette tâche, la guerre est inévitable et si elle est «inévitable», ayons donc un programme des ouvriers organisés pour la guerre. La mobilisation des jeunes fait partie de la guerre et entre dans notre programme. »
Je continue:
« C’est pourquoi nous devons essayer de séparer les ouvriers [des éléments bourgeois] par un programme d’éducation, d’écoles pour ouvriers, d’officiers ouvriers, consacré au bien-être dans l’armée etc.
Nous ne pouvons pas échapper à la militarisa- tion, mais, à l’intérieur de l’appareil, nous pou- vons observer la ligne de classe. »
Et enfin, il nous parle comme s’il était dans la pièce :
« Les ouvriers américains ne veulent pas être soumis par Hitler, et, à ceux qui disent «Ayons un pro- gramme de paix », l’ouvrier répondra « Mais Hitler n’a pas un programme de paix.» C’est pourquoi nous disons: «Nous défendrons les États-Unis avec une armée ouvrière, avec des officiers ou- vriers, avec un gouvernement ouvrier, etc. »
Si nous ne sommes pas des pacifistes, qui attendons un avenir meilleur, et si nous sommes des révolutionnaires actifs, notre travail est de pénétrer dans tout l’appareil militaire.
Il est inutile de faire un dessin pour voir que c’est exactement l’orientation pratique que les Ukrainiens et les Ukrainiennes mettent en pratique: les orga nisations syndicales, les organisations féministes, Sotsilalny Rukh, les organisations anarchistes, etc.
On pourrait d’ailleurs multiplier les exemples historiques (à étudier) où des organisations de gauche ont mis en avant un programme militaire «alternatif» ou ne serait-ce que complémentaire ; par exemple en Espagne en 1936 ou en Grande-Bretagne en 1940- 1944. Un peu de pub : revisiter ces expériennes c’est, entre autres ce que voudrait faire le bulletin «Lignes de Mire. Critique des systèmes militaires »
La politique révolutionnaire, située évidemment dans un cadre stratégique et programmatique donné, est une suite de situation particulière, ce qui au pas- sage éclaire pourquoi les sectes bégaient en croyant lire les textes sacrés.
En Ukraine, nous le savons, il y a deux adversaires à combattre de manière concomitante, mais évidem- ment pas de la même manière : l’impérialisme russe et le néolibéralisme capitaliste de l’État ukrainien. Avec une particularité: la politique sociale et économique du gouvernement ukrainien affaiblit de fait la résis- tance populaire et militaire. Il n’en reste pas moins qu’on peut donc à la fois soutenir la conduite de la guerre d’un gouvernement – avec des critiques – et combattre avec virulence la politique de ce même gouvernement. (C’est d’ailleurs ce qui s’est fait pen- dant le mouvement des pancartes en juillet dernier.)
Mon propos étant centré sur le premier aspect, on peut en conclure que nous sommes dans une guerre de «défense nationale» (évidemment pas au sens où nous l’entendons habituellement en France – je vais sans aucun doute être qualifié (c’est déjà fait) de « flanc gauche de l’impérialisme » par certains). On pourrait pour éviter les interprétations délictueuses la qualifier de guerre de « libération nationale préven- tive ».
Cette guerre a aussi pour nous quelques parti- cularités: l’Ukraine a des alliés indispensables que nous n’avons pas choisis et que nous ne portons pas spécialement dans notre cœur : les pays membres de l’OTAN et l’OTAN elle-même.
Je ferai ici une parenthèse perfide mais qui n’est pas sans fondement : en 1941-1945, la grande Union soviétique – si prisée par les ex-staliniens et les campistes de tous poils – était largement équipée par les Américains. Chut, chut, chère Charlotte, faisons comme si on ne le savait pas…
Rappelons-nous également que nous réclamions également de Léon Blum que la France livre des armes à l’Espagne où la Deuxième Guerre mondiale avait commencé. Sans oublier les armes américaines envoyées au Rojava. Sans oublier les armes soviétiques et chinoises au Vietnam (dont nous critiquions l’insuffisance) sans pour autant apporter le moindre soutien aux régimes des pays du stalinisme réellement existant.
Autre particularité, développée par nos cama- rades d’Ukraine dans leurs interventions, c’est une guerre où ils et elles ont choisi non pas de déserter ou de faire de la propagande, mais de porter l’uniforme ukrainien. Et, j’insiste là-dessus, ils n’ont pas été mo bilisés ou requis mais se sont portés volontaires. Pour les mêmes raisons que Trotsky édictait en 1940.
On voit bien, je le redis, que dans le cas qui nous intéresse: ni l’antimilitarisme (même s’il faut bien en- tendu critiquer certains aspects de la militarisation) ni le défaitisme révolutionnaire (sauf en Russie) ne nous sont d’une quelconque utilité.
Il nous faut donc traiter de la guerre, du système militaire, des relations entre les armées et la société, de la démocratie aux armées, etc. Ce sont des ob jets politiques qui exigent des réponses (ou du moins des questionnements) qui ne soient pas des slogans a-historiques rabâchés, mais des questionnements qui peuvent parler aux masses – pour le dire comme ça – et qui opposent à la fois des alternatives aux politiques bourgeoises et qui prennent en compte la réalité de la guerre en Ukraine et des dangers de son extension.
L’invasion de l’Ukraine et la mobilisation populaire qu’elle a entraînée sont venues nous rappeler que ni la guerre ni les questions militaires, ni les armements ni l’organisation des armées ne peuvent être politi- quement abandonnées.
C’est pourtant ce que nous avons fait depuis plusde trente ans quand la conscription a été abolie etavec elle la pénétration (même faible) du mouvement social au sein de la Grande muette (je renvoie entre autres au mouvement des soldats européens des années 1970).
Nous avons aussi accepté que l’impôt du sang ne soit désormais payé exclusivement par les couches les plus paupérisées de la société.
Plus grave sans doute, nous avons tacitement ac- cepté par notre silence ou nos déclarations abstraites que ne soient pas discutées sur le fond, les missions, la stratégie, les systèmes d’armement, l’organisation des armées, etc.
Ce faisant, nous avons abandonné l’idée qu’il fallait opposer au programme militaire et militariste bour geois un programme de défense populaire – avec ses difficultés, ses contradictions. Je note au passage que le réformisme se contente de critiquer, pour l’es- sentiel, uniquement les aspects budgétaires de la po- litique militaire.
Pourtant, le relatif retrait américain qui bouleverse tant les alliés européens devrait être l’occasion de d’opposer et de mettre en avant un « programme » de défense populaire, ce que d’ailleurs commencent à discuter nos amis de la gauche scandinave.
Peut-on d’ailleurs se contenter de réclamer la nationalisation des industries d’armement sans inter- venir sur le contenu et l’usage de leurs fabrications? Notamment la production d’armes en quantité et en nature suffisantes pour armer l’Ukraine… et désarmer les dictatures?
Peut-on oublier ce qu’Engels écrivait à propos de la dialectique de la torpille et du cuirassé que le drone et quelques autres matériels ont remis à l’honneur? C’est en partie cette dialectique qui a permis aux forces armées ukrainiennes de repousser les colonnes de chars lourds russes grâce notamment à une organisation ad hoc et à Sainte Javelin.
Peut-on oublier encore que l’essentiel des officiers supérieurs est issu des milieux réactionnaires et que ce milieu est souvent en retard sur les évolutions de la société et des technologies. Et qu’il est nécessaire de mener la bataille idéologique et politique.
Petit rappel pour illustrer le caractère souvent ar- riéré des états-majors : l’armée française de 1914 est montée au front en pantalon rouge et ne disposait que de très peu de véhicules à moteur (l’automobile avait alors 25 ans d’âge). Plus d’un siècle plus tard, elle n’a que très récemment créée une école de formation de conducteurs de drones…
Enfin, et ce sera ma conclusion, il reste en effet toujours un problème pour les tenants du capital et que Bertolt Brecht énonçait en son temps :
Mon général, votre tank est puissant Mais il a un défaut
Il a besoin d’un conducteur.
Mais il a un défaut
Il sait penser.
Mon général, puissant est votre bombardier, Mais il a un défaut:
Il lui faut un mécanicien.
Mais il a un défaut
Il sait penser.
De nos jours, avec la montée des dangers de guerre et des extrêmes droites, ce qu’on attend de nous, internationalistes, révolutionnaires et auto-gestionnaires, c’est d’être capable de traduire ces vers – et bien d’autres – en une politique.
Ce n’est pas simple mais ne pas le faire serait une erreur.
Nos amis scandinaves de la gauche verte, nos amis belges de la 4e Internationale ont déjà commen- cé à esquisser des problématiques. Nous serions bien inspirés d’en faire autant, avec eux évidemment, et tous ensemble.
Je terminerai par une dernière citation d’Engels. Elle n’est pas à prendre au pied de la lettre mais elle est utile pour réfléchir:
« La concurrence des divers États entre eux les oblige […] à prendre de plus en plus au sérieux le service militaire obligatoire et, en fin de compte, àfamiliariser le peuple tout entier avec le maniement des armes donc à le rendre capable de faire à un moment donné triompher sa volonté. […] Et ce moment vient dès que la masse du peuple […] a une volonté. À ce point, l’armée dynastique se convertit en armée populaire; la machine refuse le service, le militarisme périt de la dialectique de son propre développement. »