LIGNES DE MIRE
LES GAUCHES ET LA QUESTION MILITAIRE
critique et pratique des systèmes militaires
N° 2 / 30 AOÛT 2025
POINTS DE MIRE
Michel Lanson
La première réunion que nous avons tenue sur le thème «Les gauches et la question militaire» a sur- tout permis de comprendre à quel point les questions de défense populaire et de conscription ont été ab- sentes de la réflexion des gauches depuis plusieurs dizaines d’années. Questions balayées d’un revers de déclarations sur la paix, la guerre est un drame pour la population… Reprenant souvent des arguments des années 1950 sans même voir que l’URSS qui les distillait avait disparu en 1992.
La population ukrainienne est pour la paix; elle voudrait travailler, s’aimer, se divertir, vivre en paix. Les Ukrainien·nes pensent, savent, ressentent dans leur chair que la guerre est un drame. Mais que faire lorsque votre pays est attaqué par l’impérialisme voi- sin ? Que faire d’autre que résister ? Résister pour défendre aussi les acquis du Maïdan.
Nous continuons de soutenir cette résistance et aussi d’étudier les formes d’organisations mises en place par la population elle-même pour se défendre.
Nous analyserons aussi les changements de stratégies, l’apparition d’une nouvelle forme de guerre (guerre des drones) imposés le plus souvent par l’infériorité numérique et le manque d’armement face à un envahisseur surarmé de façon classique et qui continue d’appliquer les théories de Joukov 1( submersion par l’infanterie au mépris de la vie de ses propres soldats).
Les gauches nordiques et scandinaves, sans doute plus proches du conflit ou plus avancées politiquement, abordent plusieurs points que nous devons prendre en compte. Un point essentiel au moment de l’exacerbation des conflits dans le monde et de la montée des fascismes: il n’y a pas de politique progressiste et d’émancipation qui ne comprenne une politique de défense populaire. Comment prétendre changer la société sans penser à la défendre ?
1. Gueorgui Joukov devient chef d’état-major de l’armée soviétique en 1941. Il est réputé pour sa stratégie qui consis- tait à envoyer en masse l’infanterie en vagues successives au mépris de la vie de ses soldats.
Peut-on confier cette défense à une armée composée de mercenaires et commandée par une longue tradition d’extrême droite? C’est une contradiction ma- jeure ou, pire, un mensonge volontaire pour se glisser dans les institutions du monde existant.
La question de la défense populaire intégrée dans une politique sociale d’émancipation demande de revisiter bien des points. La défense ne peut être délé- guée uniquement à une armée de métier. La question de la réserve ne peut être abordée indépendamment de celle de la conscription, bien sûr, repensée entiè- rement. Le modèle finlandais peut servir d’appui à la réflexion.
L’organisation du système de défense doit être démocratique ; l’exemple ukrainien est là encore intéressant, même si les avancées démocratiques ne sont pas généralisées. Organisation à la base des comités de défense, syndicats dans les unités, élections de certains officiers… Si bien sûr l’unicité du commandement ne peut être remise en cause pas souci d’efficacité (le commandement dépendant du pouvoir politique donc là encore la question sociale et politique ne peut être dissociée de la question militaire), des comités élus de soldats peuvent intervenir à tous les niveaux.
La question de l’armement et la domination ac tuelle des complexes militaro-industriels est aussi un point de blocage, une contradiction liée à la question du pouvoir. D’abord un aspect financier et technique, la production actuelle est principalement tournée vers l’exportation lucrative au point que le matériel manque dans l’armée nationale alors que les ventes enrichissent les sociétés d’armement.
a Or l’Ukraine a montré que l’armement change en fonction de la stratégie. L’importance prise par l’IA et les drones est considérable. L’inventivité, la créativité, la maîtrise des nouvelles techniques prend le pas sur le savoir des ingénieurs spécialistes des chars et des porte- avions. Une large partie du savoir tend à sortir de la seule industrie militaire2.
Souvent, à gauche, on se contente de formules cosmétiques pour aborder la démocratie appliquée au domaine militaire. Sur la question de l’armement, on ajoute «sous contrôle démocratique» et pour renforcer l’idée on parle de «nationalisation». Mais là encore c’est bien la question du pouvoir qui est en jeu. Qui peut imposer un réel contrôle démocratique si ce n’est un pouvoir réellement démocratique? Qui peut imposer la nationalisation des usines d’armement au complexe militaro-industriel si ce n’est un gouvement réellement démocratique soutenu par le prolétariat. On discutera sans doute plus avant des questions de nationalisations qui, à ce stade, semblent des rac- courcis qui masquent la question centrale: qui peut appliquer une politique militaire démocratique, une politique militaire industrielle adaptée, une politique sociale en s’appuyant sur des structures auto-organisées et populaires?
Surtout, lorsque la montée des politiques autoritaires se fait sentir, nous devons discuter du fond du problème. Il n’y a pas de raccourci dans l’histoire ni de formules magiques, en revanche le courage politique est essentiel.
Il faudra aussi aborder la question du niveau d’élaboration d’une telle politique. Bien souvent, il est évoqué surtout dans les sphères politiques et médiatiques du niveau européen (le plus souvent pour s’éloigner d’un contrôle populaire possible). Mais la «coordination des volontaires» vient de mettre le dernier clou dans le cercueil de la défense européenne. Si nous pensons qu’il faille une politique militaire démocratique et populaire, si nous ne voulons pas laisser la politique militaire à la bourgeoisie, il faut qu’elle soit élaborée et contrôlée au plus près du «peuple» c’est-à-dire sans doute le niveau national sans aucun doute articulé à celui des territoires.
2. En cherchant des réponses à cette infériorité, la société civile et la société militaire ukrainienne ont su entrer en synergie pour intégrer les nouvelles technologies dans leurs réalisations et pour les mettre industriellement en fabrica- tion.
Au lieu de se réfugier dans une rhétorique vide, la gauche doit façonner de manière proactive les solutions. La gauche doit s’unir pour promouvoir une stratégie de défense où la sécurité́ n’est pas financée par la réduction des programmes sociaux mais par l’augmentation des impôts sur les ultra-riches3.
Les questions sont multiples, les problèmes immenses et le temps compté pourtant nous de- vons nous atteler à la tâche tout en affrontant lesmanœuvres opportunistes, les mensonges éhontés et les attaques des ennemis du « peuple souverain ».
Je terminerai par cette citation d’Oleksandr Kyselov, militant de Sotsialnyi Rukh, dans son discours de Copenhague à l’invitation des «Rouges et verts» danois: «On ne peut pas combattre le fascisme avec des fleurs»
(Encore moins avec des fleurs de rhétorique).
3. Hanna Perekhoda, « L’isolationnisme de gauche : le
chemin vers l’insignifiance politique dans le débat sur la
défense européenne », Lignes de mire, n° 1. Voir également
dans ce numéro, p. 52. 2
ORDRE DU JOUR
1. Points de mire
Michel Lanson
5. La gauche doit avoir une politique de défense crédible dans la lutte contre l’autocratie et le fascisme
Li Anderson
8. À propos de Stop Rearm Europe
Gin Vola
11. Technologies de la nouvelle guerre d’usure
Valeri Zaloujny
14. La révolution des drones en ukraine et les leçons que les États-Unis devraient en tirer
Jon Finer et David Shimer
18. Les enseignemnts de la toile d’araignée
Edwin Bendyk
21. Les soldats robotisés de la guerre moderne
Ruslana Velychko
24. les robots sont notre avenir
Artur Levchenko
26. Après avoir perdu 1 000 chars, l’Ukraine repense sa stratégie et mise sur la prudence
Émilie Staeger
28. On ne peut pas combattre le fascisme avec des fleurs
Oleksandr Kyselov
32. Carnet de notes
Marcel Le Chamborrand
37. Risques nucléaires et émergence d’une nouvelle course aux armements
Observatoire des armements
42. Le complexe militaro-industriel français et un « service militaire » à l’ère des drones
Jean-Pierre Hardy
45. Contribution à la réflexion sur les aspects militaires d’une guerre qui nous concerne
Jean-Paul Bruckert
52. La gauche et la question de la défense
Hanna Perekhoda
56. Quelques éléments de réflexion pour une défense populaire
Patrick Silberstein
60. Rearm Europe et la défense européenne otanienne
Bernard Dréano, Claude Serfati et Catherine Samary
67. Un rapport de la CIA sur la crise de l’armée française dans les années 1970
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